Décroissance et communisme
La décroissance fait débat depuis plusieurs années. Le communisme depuis plus d'un siècle et demi. Les deux se posent comme un refus du mode de développement capitaliste, les deux mettent en évidence la nécessité historique de la fin de ce système, les deux critiquent la recherche du profit comme objectif du développement économique.
Pourtant, le dialogue est quasiment inexistant, tant sur le plan
politique qu'intellectuel entre les porteurs de ces deux courants de
pensée.
Le communisme est le plus souvent vu par les partisans de la
décroissance à travers le prisme déformant de l'expérience soviétique ou
de la réalité actuelle chinoise. C'est à dire d'économies au départ
essentiellement agraires et engageant nécessairement un programme
d'industrialisation lourde, programme mené soit sous direction étatique
(la planification centralisée russe) soit en réimportant des forces de
marchés (la NEP de Lenine, la politique chinoise actuelle). Facile alors
de tirer un trait d'égalité entre capitalisme et communisme. Facile,
mais faux et dangereux.
Faux d'abord, car, lorsque le mouvement ouvrier prend le pouvoir que ce
soit en Russie, en Chine, ou dans la plupart des autres pays ou des
révolutions ont eu lieu au 20°siècle, il le fait dans des pays qui, à la
périphérie du système capitaliste sont encore dans une économie rurale
et dont la colonisation, le contrôle des marchés mondiaux par les
grandes puissances, le contrôle des savoirs-faire entrave le
développement autonome.
Léon Trotsky exprime remarquablement dans son livre "La révolution permanente",
à la fois, pourquoi dans ces conditions la prise du pouvoir par le
prolétariat naissant de ces pays est le seul moyen pour se libérer de
l'emprise castratrice des puissances extérieures et en même temps
pourquoi, une fois le pouvoir pris, les bases économiques et sociales
sont insuffisantes pour passer directement au stade du communisme et que
l'industrialisation est une étape nécessaire.
Les modalités pratiques et politiques de cette industrialisation ont été
diverses dans l'ensemble de ces pays. Elles doivent bien sûr être
étudiées et critiquées (plutôt qu'être critiquées sans être étudiées, ce
qui est malgré tout parfois le cas). Cette étude sera riche
d'enseignement pour la période actuelle sous beaucoup d'aspect, car elle
permettra de rentrer dans le concret de l'élaboration d'une autre
société et des questions que cela pose.
La critique courante du communisme par les verts dans un premier temps
(sans parler des européo-écologistes, la transition des verts à
Europe-écologie mériterait un article à elle seule) se limite le plus
souvent au raccourci entre communisme = industrialisation lourde = la
même chose, la liberté en moins, que le capitalisme.
Et ce raccourci est faux, car une étude plus approfondie montrerait au
contraire que bien des préoccupations actuelles des meilleurs
décroissants sont contenues dans l'analyse de Marx, que, dans tous ce
que ces révolutions avaient ou peuvent avoir encore de vivant, de lutte
active et populaire, elles posent des questions et apportent des
réponses sans commune mesure avec ce qui peut se faire au sein du
capitalisme actuel.
Par exemple, dans le livre 6 (fragments) du Capital, Marx évoque la transition du mode de production artisanal au mode capitaliste :
"La loi qui prévaut ici (ndlr : dans l'artisanat corporatiste
pré-capitaliste) , c'est le maintien de la production dans les limites
tracées à l'avance par la consommation. Ce n'est pas du tout le capital
qui fixe ces limites.
Dans le rapport capitaliste, de telles limites disparaissent, en même
temps que les entraves politico-sociales qui empêchent encore ici le
capital de se mouvoir (...)."
Marx annonce ici la capacité et la tendance du capitalisme à contrôler à
la fois la production et la consommation pour développer sa puissance
et ses profits à une échelle qui n'aura plus de mesure humaine ni
naturelle.
Mais Marx ne fait pas que cela. Il démonte la mécanique historique,
sociale et économique du capitalisme et de son événement. Il donne la
compréhension globale et précise indispensable à son dépassement, à son
renversement. C'est pour cela que, du marxisme sont nées ou au marxisme
sont venues toutes les révolutions des 19° (la Commune de Paris en
particulier) et du 20 ° siècle.
Toutes ces expériences ont leurs limites et leurs contradictions. Les
étudier et les critiquer est nécessaire. La où elles sont encore
vivantes, les peuples qui les portent agissent en ce sens plus qu'on ne
le croit à première vue. Mais les rejeter comme équivalentes au
capitalisme est évidemment faux et dangereux.
Dangereux, car privé d'une analyse solide des rapports sociaux, la décroissance n'est qu'un concept isolé, propre à toutes les dérives, illusions voire récupérations.
Mais, les communistes eux-mêmes ne sauraient balayer d'un revers de la
main la question de la décroissance. Ce qui est souvent fait,
malheureusement, des communistes joignant parfois leur voix à ceux
(souvent des libéraux pro-capitalisme) qui tirent l'égalité :
décroissance = arriération, retour au passé.
D'abord, le concept (certes ambigu) de décroissance pose un certain nombre de questions très intéressantes :
1) Le développement doit-il perpétuellement résider dans une croissance
quantitative de l'énergie, des matières premières consommées, des
marchandises produites et échangées ; est-il ainsi purement quantitatif,
technique et matériel ?
2) Le changement de société est-il un changement essentiellement
politique ou implique-t-il une évolution radicale de nos modes de vie,
modes de production, de consommation, d'échange ? Faut-il s'imaginer
demain simplement salariés d'une société sans patrons, mais où tout le
reste (le salariat, la consommation marchande, l'industrialisation, le
management, le marketing, la médiatisation, ...) serait changé ?
3) Comment aborder et traiter la question de la contradiction de plus en
plus évidente entre le mode de production actuellement développé par le
capitalisme et les limites de la planète (ressources, pollution,
biodiversité, ...) ? Faut-il remettre ces questions au futur ?
4) Est-ce que le conditionnement provoqué par les modes de consommation
capitalistes ne nous aliène pas en même temps que le système du salariat
/ chômage ? Est-ce que la lutte contre ces modes de consommation est
complémentaire, porteuse de rapports sociaux différents et finalement un
point d'appui nécessaire à la lutte pour le socialisme ?
Si l'analyse marxiste et les pratiques des révolutions passées ont
montrée une haute compréhension des mécanismes sociaux et portées des
solutions originales et créatrices, on ne peut que faire le constat
général d'une pauvreté programmatique assez large des forces politiques
se réclamant du mouvement ouvrier.
Le plus souvent, on invoque le pouvoir politique pour prendre des
mesures de régulation de la lutte de classe au niveau de l'état (hausse
des salaires et des minimas sociaux, maintien des droits à la retraites,
...) qui ne mettent qu'indirectement en cause le système et le mode de
production capitaliste.
En ce sens, la décroissance, le mouvement écologique historique a
soulevé bien des revendications intéressantes qui devraient être
étudiées par les communistes.
Quelques exemples de ces revendications pour conclure :
- la mise en place d'un revenu maximum
- l'interdiction de la publicité
- la question de la liberté de transferts de savoir et de technologies,
- l'interdiction du contrôle sur les semences agricoles,