04/07/09
Le prestidigitateur
"Pressé
par les exigences contradictoires de sa situation et contraint, tel un
prestidigitateur, de tenir par quelque tour surprenant les yeux du
public constamment fixé sur lui comme le "succédané" de Napoléon et,
par conséquent de faire tous les jours un coup d'Etat en miniature,
Bonaparte met sens dessus dessous toute l'économie bourgeoise, touche à
tout ce qui a paru intangible à la révolution de 1848, rend les uns
résignés à la révolution et les autres désireux d'une révolution, et
crée l'anarchie au nom même de l'ordre, tout en enlevant à la machine
gouvernementale son auréole, en la profanant, en la rendant à la fois
ignoble et ridicule"
Karl Marx, le 18 Brumaire
01/07/09
"En finir avec le vieux marxisme [et] avec la vision représentative de la politique" (Alain Badiou)
Si l'on veut éclairer l'axiomatique où s'initie la politique, on considèrera - par exemple - ceux que j'appelle les quatre dialecticiens français: Pascal, Rousseau, Mallarmé et Lacan.
Quelle importance a cette question ? Considérable, dés qu'il s'agit d'inscrire la re-fondation de toute politique dans un horizon philosophique dégagé. Dégagé de quoi ? De l'approche mécaniste et scientiste, où, depuis son introduction en France par Lafargue et par Guesde, le marxisme s'est tenu. Toute pensée active doit réaliser son inscription nationale. Le marxisme français s'est voulu l'héritier des Lumières, du combat anticlérical, des progrès de la science. Il a eu la dialectique chrétienne comme pôle d'adversité, reconnu ou aveugle. Il a laïcisé et provincialisé l'idéal révolutionnaire.
A chaque fois qu'on a voulu parer à cette image réduite, on a seulement injecté au marxisme français une petite dose de tragique hégélien. Ou on a rehaussé la référence matérialiste (Spinoza ou Lucrèce plutôt que Diderot ou Helvétius). Mais le noyau représentatif du marxisme, son centre de gravité, ne bougeait pas: théorie scientifique de l'histoire, soutenue par une théorie positive des rapports de production et de l'organisation de la société en classes. Il est vrai qu'à l'arrière-plan de cette représentation se tenaient les caractéristiques nationales du mouvement ouvrier: syndicalisme, logique des luttes, priorité au programme.
Profitant de ce que le vieux mouvementr ouvrier est mort, il faut en finir avec le vieux marxisme.
Je propose, dans le geste par où il importe de clore tout un cycle d'existence de la politique, et d'en ouvrir un autre, une filiation différente. Toute naissance fait généalogie.
Il s'agit, on le sait aujour'hui, d'en finir avec la vision représentative de la politique. L'énoncé canonique de Lénine, selon lequel la société est divisée en classes, et les classes représentées par des partis politiques, est périmé. Dans son essence, cet énoncé est homogène à la conception parlementaire. Car le point clef, dans un cas comme dans l'autre, est celui de la représentation du social dans la politique. La politique, en ce sens, Lénine le dit aussi, "concentre l'économie". Représentation et concentration sont ce à partir de quoi penser l'existence des partis et mesurer le site de la politique. Telle est la figure où le marxisme s'est perdu...
Rousseau, par exemple, interdit radicalement la représentation politique. Le peuple, fondement absolu de la souveraineté, ne peut la déléguer à personne, et non plus à lui-même, en quoi Rousseau n'est pas anarchiste. Conçu comme pure capacité politique, le peuple est irreprésentable. Rousseau est totalement hostile au parlementarisme.
Pour Mallarmé, la poésie ne saurait exprimer ni le poète ni le monde. Le poète doit être absent de l'oeuvre, comme si elle avait lieu sans lui. Et, quant au monde, Mallarmé dit fortement qu'on y ajoutera pas. Le poème doit donc effectuer un procesus singulier, qui délivre sa propre essence sans la figurer. Toute chose vient à y manquer.
Pour Pascal, Dieu n'est pas représentable dans la philosophie. Rien du monde n'y conduit. Le monde n'est pas plus transitif à Dieu pour Pascal que pour moi le social ne l'est à la politique. De même que les ensembles sociaux sont inconsistants en politique, de même - pour Pascal - le "double infini" du Monde ne dessine nul tout d'où inférer Dieu. Le rapport subjectif à Dieu est dans l'aléatoire d'un pari (il faut aussi parier la politique communiste: vous ne la déduirez jamais du Capital).
Enfin, pour Lacan, rien ne représente le Sujet. Il insiste sur le fait que si le désir est articulé (dans le signifiant), il n'est pas pour autant articulable. Il y a bien la formule:"Un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant". Mais elle indique précisément qu'aucun signifiant particulier ne représente le sujet, lequel est astreint à choir dans l'entre-deux d'une chaîne de langage.
Dans tous les cas - et il s'agit pour chacun du lieu où s'institue un effet de sujet, Dieu, Peuple, Poème, Désir -, la loi du concept est celle d'une procédure d'irreprésentation. Pour moi de même, la politique ne représente nullement le prolétariat, la classe ou la Nation. Ce qui fait sujet en politique, quoique avéré dans son existence par l'effet politique même, y demeure inarticulable.
Il ne s'agit pas que quelque chose, qui existe, puisse être représenté. Il s'agit de ce par quoi quelque chose vient à exister, que rien ne représente, et que présente purement et simplement son existence. Pascal abomine l'idée (cartésienne, ou thomiste) des "preuves de l'existence de Dieu". Pour Rousseau, le peuple ne préexiste d'aucune façon au Contrat par lequel il se constitue comme capacité politique. Et ce Contrat lui-même n'a aucune "preuve" concevable. Mallarmé veut un poème qui se réfléchit en lui-même, inexplicable par quelque extérieur que ce soit. Du sujet lacanien, on ne dira même pas qu'il existe...Je n'ai pas non plus un goût trés grand pour les preuves de l'existence du prolétariat. C'est déjà bien assez de risquer une politique hétérogène, sans la garantie d'aucune déduction.
S'il y a un point d'irreprésentable, la pensée ne peut s'ordonner au reflet des réalités. Elle doit nécessairement faire coupure, pour que se mette en mouvement une procédure d'explication qui n'a pas de référent extérieur. La pensée, qui ne représente pas, produit des effets, par l'interruption d'une chaîne de représentations. Toute pensée dialectique est donc d'abord interprétation-coupure. Elle désigne un symptôme, d'où formuler une interprétation (hypothétique) quand à des effets de pensée. Ainsi de Marx, qui, dans le Manifeste, sur la base de ces évènements-symptômes que sont les insurrections ouvrières du début du XIXe siècle, formule l'hypothèse de la capacité politique prolétaire - d'une politique qui ne soit pas une politique de la représentation.
On reconnait une pensée dialectique à sa méthode interprétative. Elle commence toujours par écarter les représentations. La méthode lacanienne, tenue de Freud, consiste à rejeter les représentations conscientes comme guides de l'investigation du sujet, et à opérer de biais, par interruption interprétative, sur des indices erratiques: lapsus, rêves, étrangeté des mots...Pascal amorce sa pédagogie par une mise en cause de l'autovalorisation de l'homme. Il en indique la scission absolue: l'homme est misère totale (infime parcelle de l'univers, coincé entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, dépouvu de sens) et grandeur incomparable (pensée réfléchissante de sa misère elle-même). A partir de là, l'interruption interprétative propose l'hypothèse du salut par la grâce, seul à la mesure de l'abîme de la scission. Et Mallarmé instruit la division du langage. Il y a d'un côté sa fonction de communication, d'échange, et de l'autre ce qui s'annonce dans le système du poème, et au regard de quoi Mallarmé formule une hypothèse radicale: la capacité du langage à exhiber, sur fond de néant, l'essence de la chose.
Dans tous les cas, la rupture avec les représentations s'enchaîne à une hypothèse générique quant à l'existence d'uneprocédure où la vérité circule sans être représentée. C'est une hypothèse de capacité au vrai: capacité politique prolétaire (Marx), capacité de souveraineté populaire (Rousseau), capacité du salut réunifiant (Pascal), capacité du livre absolu (Mallarmé), capacité du sujet en vérité (Lacan). Et cette hypothèse institue rétroactivement, au lieu même du symptôme initial où la pensée fait rupture (l'insurrection, le poème, la liberté, la scission en abîme, le délit du signifiant), le sujet pour qui cette capacité est le processus de l'existence même: le prolétariat, la foule, le peuple, l'homme chrétien, l'inconscient.
Une pensée dialectique fait donc une trouée dans le dispositif du savoir (des représentations), à l'occasion d'une butée symptômale, quelle interprète au régime d'une hypothèse de capacité où s'avère l'aprés-coup d'un sujet.
C'est cette méthode complète qu'on ne trouve - hors Marx et Freud, qui en assurent le régime moderne -, en France, que chez Pascal, Rousseau, Mallarmé et Lacan.
Notez qu'ils sont tous quatre des maîtres exceptionnels de la langue, parmi les plus grands de nos artistes d'écriture. C'est que l'art seul organise, en France, où le cumul philosophique n'a jamais eu l'assurance allemande, la posture d'indécidabilité où le sujet s'articule à l'évènement.
Réfléchissons en effet que si la pensée dialectique est en rupture d'un ordre des représentations, elle n'a jamais d'autre garantie quant au réel que sa propre expérience. La butée, qui autorise sa trouée, est un évènement singulier.
La pensée dialectique ne commence pas par la règle, mais par l'exception. Et la loi théorique nouvelle qui articule cette exception n'est, quant à l'existence du sujet, que dans une forme de pari. C'est un long pari, une explication hypothétique. Rousseau admet trés volontiers que sans doute aucune société réelle n'est soutenue par le contrat par lequel le peuple s'institue comme capacité politique subjectuve. Le Livre de Mallarmé n'a pas été écrit. On ne peut décider, selon Pascal, d'aucun salut particulier, le nombre des élus est indéterminé, peut-être nul. Et la vérité du sujet est en suspens, de là que la cure psychanalytique est, en droit, infinie. Nous savons quant à nous ce que vaut le socialisme "réellement existant".
Mais cette indécidabilité du sujet de l'hypothèse est la rançon de ce qu'elle n'est pas représentable. Elle est au principe de la vérité. Pour l'expliciter, et faire résonner l'évènement initial, la ressource de l'art n'est pas de trop. Ni pour la religion, ni pour la poésie, bien sûr, ni pour l'analyste, ni pour le Législateur de Rousseau. NI pour la politique, art plus que science, sans aucun doute.
Alain Badiou, Peut-on penser la politique ?, extrait du chapitre intitulé "Généalogie de la dialectique", Editions du Seuil, pp 84 à 91
29/06/09
L'étranger dans les manuels algériens de littérature, par Djohar Khater
Introduction:
« Tout ce que
tu dis, parle de toi: singulièrement quand tu parles de l’autre. »,
disait Alain. Les manuels de littérature arabe des lycées algériens
n’échappent pas à cette règle. Ils servent prioritairement à l’ancrage
des composantes de l’identité nationale telle que la conçoivent
les autorités publiques. Car, même si leurs concepteurs affichent
dans les préambules la volonté d’en faire un moyen d’ouverture
des récepteurs sur le monde, l’objectif de cette démarche n’en
est pas moins de renforcer le moi identitaire et la cohésion du groupe
par la dévalorisation des hors-groupes. Aussi serait-il intéressant
de savoir si la dominante dans les représentations de l’étranger,
quoique rares dans le corpus littéraire, est négative ou positive,
et ceci étant, en quoi l’étranger est celui dont le savoir et la
sagesse ou les égarements et les perditions, sont enrichissants et
édifiants, soit, quels traits culturels saillants ont fait ou font
sa puissance et sa grandeur ou , tout au contraire, sa déroute et sa
ruine ? L’image dominante ne sert-elle pas à donner bonne
conscience et à maintenir le statu quo ? C’est ce qui nous essayerons
de mettre à jour à travers la lecture des images véhiculées par
les manuels sur l’étranger, et par celle des non-dits et des
omissions, replacés dans leurs contextes respectifs.
L’école, un lieu d’enculturation :
C’est le contact qui
permet que la culture soit, et qu’elle se transmette. Dans l’enseignement,
précisément, ce sont des hommes et des petits d’hommes qui s’adonnent
ou se soumettent aux règles du contact, telles que dictées
par la culture et aux règles de cette dernière.
C’est donc le plus naturellement
que les enfants acquièrent une image de leur propre culture maternelle.
Mais l’enseignement qu’ils reçoivent à l’école leur permet
en outre d’acquérir une image de la culture étrangère. Par les
éléments culturels insoupçonnés qu’elle introduit dans leur sphère
de vision, cette dernière est un vecteur indéniable de changement,
dans certains aspects de leur identité culturelle. Sans que cela n’entame,
cependant, son image d’ensemble ou celle considérée comme
telle: c’est que la culture diffusée est un prolongement de
la culture maternelle ou officielle, une idéalité. Elle reflète l’image
que le groupe veut donner de lui-même et des autres. En ce sens, il
est dans la tradition de la culture scolaire d’affectionner les représentations,
car elles permettent les schématisations qui peuvent orienter l’opinion
collective, et ce à travers les images qu’elle valorise.
Ces images, illustrent
la : « représentation que se fait un peuple, (une nation, une ethnie)
de lui-même (auto-image) ou d’un autre peuple (hétéro-image). Le
terme de représentation souligne le caractère médiat de ces images,
généralement transmises par la littérature ou par l’histoire, et
qui affleurent à la conscience collective sous forme d’opinions.
En ce sens, toute image a un certain degré de réalité, mais cette
réalité est devenue psychologique, donc subjective ; elle est faite
d’un ensemble de signaux à partir desquels l’opinion d’un
peuple croit pouvoir se reconnaître ou reconnaître un autre peuple,
ces signaux étant toujours chargés d’affectivité.» (Georges Michaud,
1971). Laquelle affectivité s’insère dans la réalité du
groupe et le sert ; s’inscrivant dans sa culture que ce faisant elle
reproduit, elle permet à la collectivité de se reproduire.
L’école, lieu de socialisation :
Aussi, définir une culture, en parler, c’est nécessairement se référer à un mode de socialisation, à un type de personnalité et donc à une éducation. La société, la personne et la culture ne peuvent être conçus séparément. Les définitions de l’enculturation et de la socialisation aussi nombreuses soient-elles, le prouvent. Appartenir à une collectivité, c’est se reconnaître dans le Nous collectif ; c’est s’identifier assez à ce Nous pour y puiser, du moins pour une part, sa propre identité psychique et sociale. Ainsi, l’adaptation aux autres apparaît comme le résultat continu de conditionnements commencés dés la naissance, et par lesquels se façonnent des besoins et des goûts, des sentiments, des manières de penser , de réfléchir, de sentir et de voir.
Autrement dit, enculturation et socialisation sont deux façons de désigner ou de définir un même processus de la formation de la personne, puisque celle-ci intègre par une série d’acquisitions continues, des traits culturels qui lui permettent de s’adapter à son groupe. C’est de cette liaison essentielle entre la formation de la personne et son adaptation à son environnement que résulte la personnalité profonde ( André Thévenin, p 115).
De ce long apprentissage,
naissent les connivences entre les hommes et les choses. C’est
ce qui explique le malaise en dehors de la culture du groupe, la disharmonie
entre l’étranger fondamental et son nouveau milieu.
…D’où la difficulté d’être étranger
L’étranger, cet homme venu d’ailleurs, reste souvent par la présence en lui de tout ce qu’il a laissé loin derrière lui, très attaché à sa culture d’origine réactivée aussi bien par les liens familiaux ou leurs souvenirs et la fréquentation de compatriotes. Elle est le moule qui façonne sa structure psychique, qui conditionne son affectivité, et elle représente son système de référence de base. D’où son attitude vis-à-vis de la société d’accueil ; une attitude qui n’est pas forcément positive, quel que soit son statut, qu’il vienne de la civilisation dominante, même si dans ce cas de figure, il a le beau rôle, ou de celle dominée, dont la dépendance envers la première, selon Ibn Khaldoun, le cantonne dans le rôle d’imitateur du dominant dans les aspects culturels auxquels il peut accéder ( manuel 3, p 35/36).
Les facteurs de cette inadaptation ou de ce malaise souvent paroxystique en terre étrangère, de surcroît de culture dominante, sont dus aux représentations fortement entachées d’ethnocentrisme, de racisme et de
chauvinisme, transmises par les cultures sociales respectives, et par les institutions éducatives entre autres et intériorisées aussi bien par le groupe d’accueil que par l’émigré. Tiraillé entre deux modèles culturels aux exigences inconciliables, ce dernier ne peut éviter l’écartèlement et le déséquilibre. C’est qu’à chaque fois qu’un individu appartient à deux groupes différents dont les normes sont opposées, il peut avoir du mal à être considéré ou à se considérer comme membre à part entière de l’un ou l’autre groupe (André Thévenin, p 116).
Ces oppositions sont visibles dans le comportement global par exemple, des populations brusquement transplantées dans des zones aux us et coutumes différents des leurs et qui en sont désorientées. Elles expliqueraient également certaines attitudes réactionnelles ou anxiogènes observées dans des populations réfugiées, émigrées ou rapatriées car « les immigrés sont obligés, en s’expatriant, de se séparer de leur culture, leur être premier, et leur identité profonde » ( Tahar Ben Jalloun, 1978).
D’où la double exclusion; une première auto-exclusion nécessaire à l’adaptation à laquelle s’ajoutera celle provenant du regard et des attitudes de l’autre. Le combat à mener s’annonce alors sans répit: résister à l’envahissement par l’autre, refuser la secondarité dans un champ culturel qui exige qu’on renonce à sa langue et par là même à son être intime, mais qui dans le même temps se refuse à l’autre, et se ferme à lui, car étant d’ailleurs.
Voilà qui autorise toutes
les dérives : le sentiment exacerbé de mépris, d’injustice ou
le déni de vie, pour des raisons culturelles, raciales ou nationales
qui vont de l’auto-glorification à la haine de l’autre, peut à
l’échelle d’une communauté, d’une nation ou simplement d’un
groupe ou d’un individu, déboucher sur des drames.
L’UNESCO : Une école pour la paix :
Contre ces dérives et ces drames, l’Unesco a émis dés la fin de la deuxième guerre mondiale, des recommandations jugées nécessaires pour enrayer les dangereuses manifestations d’ethnocentrisme, de racisme et de nationalisme exacerbé dans les manuels scolaires et qu’y soit inculqué le sens du respect des cultures et des peuples pour favoriser la paix dans le monde. Car l’école peut à juste titre jouer un rôle crucial dans l’acquisition d’un regard sinon bienveillant, du moins non agressif envers l’autre, de surcroît s’il est étranger – quand bien même il ne serait qu’à quelques encablures de ses frontières nationales - en le représentant sous un jour avantageux, loin des stéréotypes stigmatisants.
Depuis, des
modifications de fond ont été apportées aux supports éducatifs de
toutes sortes dans ce domaine précis par des pays tels que le Japon,
les Pays Scandinaves et la Belgique, avec pour ce dernier, les travaux
de Luc Collés. Mais en règle générale, les ajustements à ces valeurs
d’échange et de dialogue restent à ce jour insuffisants, bien que
concrètement inexistants jusqu’en 1975 (Roy Preiswerk et Dominique
Perrot, p15), ce qui est regrettable. Si le contact des hommes est la
condition qui permet la culture, ce contact est, par la
voie de l’école, ce qui permet la rencontre des cultures, puisque
l’enseignement peut éveiller à d’autres réalités.
L’école peut en effet constituer une ouverture sur d’autres visions des choses, d’autres façons de vivre et de penser. Elle peut en sensibilisant à l’existence d’autres traits culturels, aider l’élève à dépasser l’ethnocentrisme débordant et aveugle, ce qui est en soi, selon A.Thévenin, est une initiation, et dans un second temps une participation à ce qui est autre. C’est une ébauche de reconnaissance de cette altérité, qui conduirait une décentration, et une incitation à regarder autrement sa propre culture.
Il est cependant
hors de doute que cette ouverture de l’enseignement sur d’autres
horizons, son respect des cultures des hors-groupes, puisse
mener à l’assimilation de traits culturels étrangers,
à l’intégration de ceux-ci, tels quels dans la culture globale d’accueil
( A.Thévenin, p 72). Et ce, bien qu’elle permette assurément une
acculturation enrichissante, car fonctionnant selon son modèle propre.
Délimitation du champ de recherche :
1-En ce sens, l’objectif de cette lecture est non pas de plaider une acculturation aveugle et bête, mais de débusquer les déformations inhérentes à l’ethnocentrisme, au racisme et au nationalisme à l’école. Déformations qui visent à renforcer la cohésion du groupe contre les hors–groupes par un jeu intense de valorisation de soi et de dévalorisation des autres et à légitimer l’ordre établi. Et ce, par l’étude de l’image de l’étranger dans les manuels.
2- Les manuels ciblés sont ceux de la littérature arabe de la période post-indépendance jusqu’à 1989, le quatrième, facultatif, édité en 1979 a perduré jusqu’à 1989 et deux autres édités l’un en 1996/ 1997, l’autre en 2005/ 2006 ( six en tout). Les manuels d’arabe ont, à cause de leur support linguistique (même controversé) un impact plus large que ceux des langues étrangères, dont le français, pourtant langue étrangère dominante ( ou butin de guerre, c’est selon...).
L’identité est le thème récurrent du corpus littéraire de ces manuels, puisque l’un des objectifs de la discipline est la mise en valeur des composantes de l’identité nationale et de l’appartenance civilisationnelle de l’Algérie. Pour ce faire, le recours au passé est la voie favorite. Les gloires et les drames sont revisités, exposés. L’autre, qui en fit partie ou l’autre tout court, est également mis sur scène. Tant il est vrai que parler de l’autre, c’est d’abord et avant tout, parler de soit.
3-L’autre, précisément l’étranger, dans ces manuels, est le non-arabe et son monde. L’arabe lui, est le frère, issu de la même matrice : la civilisation arabe. Appartenant à la même aire civilisationnelle, les arabes, qu’ils soient d’Orient ( El Machrek) ou d’Occident ( El Maghreb ), partagent les mêmes constituantes identitaires, l’arabité et pour la plupart, l’islamité. En sus d’un passé commun, ils ont tous connus les affres de la domination étrangère sous une forme ou une autre. La similitude de leurs problèmes actuels, est soulignée à dessein. C’est ainsi que malgré les frontières qui séparent les peuples, les régimes politiques qui différent d’un pays à un autre, les dissensions et les désaccords permanents entre les dirigeants, la Nation arabe est une évidence dans ces manuels, tout autant que l’identité arabe. De ce fait, l’étranger est celui ou ce qui est hors du champ arabe.
Au sens classique donc, l’émigré est celui qui s’est arraché à ce vaste champ pour vivre en dehors : l’émigration est extra-muros. Elle se fait et se vit dans la douleur. Elle est telle dés lors que l’enceinte du monde arabe a été franchie. Ceci pour le discours, la réalité étant moins reluisante. En fait, les barrières sont là, délimitant les territoires, et tout un chacun du dedans (soit un arabe) qui a franchi ses frontières nationales, même s’il n’a pas quitté celle de l’Oumma, est considéré comme étranger.
C’est pourquoi le thème de l’émigration, clairement énoncé dans ces manuels, est abordé à travers les poignants poèmes de la littérature du Mahjar ou de l’immigration en Amérique , dont ceux d’Ilyas Ferhat et d’Iliya Abu Madhi . Ce dernier quitta le Liban pour l’Egypte en 1900, puis émigra aux U.S.A en 1911 et y resta jusqu’en 1957, date de son décès à New York. Comme ses compatriotes émigrés, il pleure sa jeunesse et sa quiétude perdues à New York, cet océan de fer et de féroce compétition, où s’est diluée sa langue chantante et sa culture orientale qui illumine dans ses souvenirs les visages des Libanais...Il dit, à l’instar des autres exilés, sa fierté d’appartenir à l’Orient, sa nostalgie poignante du pays et des siens, plus chers à ses yeux que tout au monde, mais qu’il a dû quitter dans la quête d’un mieux-être. Car les étrangers ont tout accaparé, ne laissant aux dominés privés des moyens de subsistance, que la terre pour s’y coucher ( manuel 3 – p 133/134, 371).
A ces textes,
s’ajoutent deux autres : l’un de Abu Tayeb El Mutanabbi ( 303/354
de l’hégire ; 925/976 de notre ère), jouissant en terre conquise
de Perse, lors d’un voyage officiel, de la féerique beauté des paysages
de la vallée de Buwane, tout en se sachant étranger à la contrée
et en se sentant dépaysé ( manuel 2 – p 105). L’autre, datant
de 1978, soulève à travers le manuel de 1996 le problème de la perdition
de la jeunesse algérienne émigrée en France à cause de la mal vie
quotidienne ; une mal vie d’une intensité telle que la rupture avec
le pays d’origine est inéluctable ( manuel 5 - p 241/242).
Nonobstant
la diversité des réalités qui ont suscité le déplacement des uns
et des autres, il est cependant clair que l’expérience est loin d’être
agréable et n’est souvent ni une réussite, ni un moment de plaisance,
bien au contraire. Mais les véritables facteurs de cette tragique ou
pour le moins triste situation, soit l’ethnocentrisme, le racisme
et le nationalisme chauvin, n’en sont pas moins tout à fait occultés.
me drame de l’émigré, cet autre par l’ethnie, la race ou la nation
ou par ces trois facteurs regroupés, n’est-il pas dans l’intériorisation
des attitudes inhérentes aux appartenances sus-citées et le rejet
des autres, aussi bien par lui-même et son groupe d’origine, que
par le groupe d’accueil, grâce entre autres aux institutions éducatives ?
Quelles sont donc les représentations de l’étranger par rapport au moi, à travers les étapes traduites par les manuels ?
-Dans les manuels post-indépendance, jusqu’à 1989, de même que dans les manuels d’histoire occidentaux et précisément français de la période jusqu’en 1977, le réflexe identitaire est à son comble, suscité par les traumatismes de la décolonisation et par projet de la reconstruction nationale de ce côté-ci de la Méditerranée et de la construction européenne de l’autre.
Dans ces manuels algériens, aucun texte étranger, à l’exception de Kalila wa Dimna ( trad. arabe d’ Ibn El Moukaffaâ ( né et décédé en 106/145 de l’hégire ; 728/767 de notre ère ) du célèbre récit hindou « le Livre des animaux ») ( m2- p.131/132 ).
Des représentations négatives
- Du passé de l’Occident:
Les représentations de l’étranger majoritairement occidental, disséminées dans les textes, les mots ou les paragraphes, sont globalement négatives. Ainsi, sont dévalorisés et discrédités les grands philosophes grecs et latins pour leur ridicule vision de la femme ; laquelle vision a perduré et a coûté la vie à la jeune et resplendissante Hépathya, lapidée au quatrième siècle en Alexandrie pour avoir aimé et enseigné la philosophie néo-platonicienne ( m3- p.212/213), les Généraux des armées adverses et leurs collaborateurs pour leur couardise qui les fait fuir devant les Califes ( m2-p .45, 48, 93, 95, 216) .
L’extermination
même, de la population de Tolède par les musulmans est revendiquée
comme une vengeance divine pour apaiser les cœurs meurtris des musulmans
( m 2 –p.273). Tandis que les Croisés combattus par Salah Eddine
en l’an 583 (1205 de notre ère) pour reprendre Jérusalem,
sont comparés à un tas d’immondices ( m 2- p 197) ...Les Romains
sont de mœurs dépravées selon Cléopâtre, qui met ses domestiques
en garde de jamais les imiter ( m3- p 105). Et de façon générale,
ce sont les auxillaires d’origine non arabe et les esclaves affranchis,
intrigants et conspirateurs qui semèrent la zizanie au cœur
des palais des Califes, provoquant la décadence de la civilisation
musulmane ( m2- p.79) .
- Des noirs :
Ces derniers
« ezzing », sont méprisés. Leur cruauté est décrite par Ibn
Errumi à travers un poème de 2 pages qui décrit la destruction de
la ville de Bassora en l’an 275 de l’hégire par incinération,
ainsi que le massacre de ses populations (m2- p 86/89).
Leur caractère fourbe et mesquin, leur puanteur sont mis en index dans
un poème satirique visant Kafur El Ikhchidy, Gouverneur
noir d’Egypte ( m 2 – p 308 ) par El Mutanabbi ( 303/354 de l’hégire ;
925/975 de notre ère), connu pour être le plus grand des poètes arabes
de toutes les époques. Cette absence de mesure est le trait de caractère
dominant des noirs ; l’esclavage en est l’aboutissement. Un texte
décrit le déni de droit et de dignité qui les frappe aux Etats Unis
d’Amérique, où ils sont humiliés et surexploités (m3- p .377).
- Des politiques et sciences contemporaines :
Dans ces manuels, les occidentaux, français en tête, sont la première cause du sous-développement, voir de la misère des peuples arabes en général (m3- p88, 375 ); peuples qu’ils ont écrasés par une exploitation impitoyable et auxquels ils répondirent, quand ils voulurent défendre leur liberté et leurs droits spoliés, avec une barbarie telle que la nuit s’emplissait de bombes et de mort, que le ciel tonnait menaçant et l’horizon flambait et noircissait (m3- p 136 ; 86/88).
Faisant suite à la dénonciation du fait colonial dans sa nuisibilité, la science et la technologie modernes, d’essence et de conception occidentales, sont péremptoirement rejetées. Ainsi, le savoir occidental est tourné en dérision et les découvertes et inventions technologiques diabolisées, tel le sous-marin, ce monstre destructeur, et la conquête spatiale qui a avili la lune et terni sa beauté ( m3- p 98/99 et 417/418) . Dans la même trajectoire, la vie citadine mécanisée, est méprisée au profit de la vie bédouine, via l’Emir Abdelkader, à travers un poème de 2 pages (m3- p 64/65 ).
- Supériorité des arabes sur les autres :
Il est évident
que les Arabes auxquels, selon l’école algérienne, s’apparentent
les Algériens, sont encensés tout au long des corpus.
Sont valorisés également à travers les para-textes, les Arabes originaires
du Machrek, qui restèrent fidèles à leur culture d’origine.
La compétence avérée de ces derniers, dans des champs spécifiques
du savoir, a joué un rôle déterminant dans la transmission
des connaissances du Machreq au Maghreb, lequel contribua grâce à
ces échanges et liens à l’essor de la civilisation musulmane,
tels Ibn Rashiq El Kairawani, d’origine yéménite, ( 390/456 de l’hégire ;
1012/1078 de notre ère) né à Msila en Algérie et que
la quête du savoir mena des royaumes du Maghreb jusqu’en Sicile
( m2- p.145/158 ); ou Ibn Khaldoun ( 732/808 de l’hégire ; 1354/1430
de notre ère ) , d’origine yéménite également , né en Tunisie
et connu dans les contrées du Maghreb , du Machreq et de l’Andalousie
( m3- p.26/36 ). Quant aux acculturés, tels que El Maâri(
363/ 449 de l’hégire ; 985/1071 de notre ère , m2 – p.115)
) ou Ibn Hany ( 326/363 de l’hégire ; 948/985 de notre ère,
m2 – p 215 ) … et ceux dont la singularité d’origine
a résisté à l’effacement total, tels Abu Nawas, d’origine
persane ( 145/ 199 de l’hégire; 767/821 de notre ère, m 2- p 5
), ou Ibn El Mukaffaâ, d’origine persane ( né et décédé
en 106/ 145 de l’hégire ; 728/767 de notre ère, m 2- p 124
)... les préambules rappellent qu’ils ont été accusés
d’hérésie ou d’ hétérodoxie : le plus grand des crimes en Islam.
Ce qui a fait encourir à certains d’entre eux la peine de mort.
L’ambivalence des images positives
- Des femmes : Les seuls étrangers cités en tant que personnages positifs , à travers deux longs textes sont deux femmes. L’une est victime des mentalités rétrogrades des hommes de son époque envers la femme et notamment envers celle qui détient une prérogative traditionnellement masculine, ici le savoir. L’autre est une jeune et gracieuse japonaise qui s’engage volontairement pour servir les contingents japonais sur un champ de combat.
May Ziyada, écrivaine féministe d’origine libanaise (1886/1941), retrace, à travers le premier texte, la malheureuse expérience d’une femme qui finit lapidée dans les rues d’Alexandrie au début du 4e siècle pour avoir voulu enseigner et vulgariser la philosophie néo-platonicienne, en l’occurrence la jeune et belle Hépathya, fille Théonyos, le célèbre mathématicien. Le texte met en valeur le valeureux combat des femmes à travers l’histoire et le drame auquel confinait leur vie. Il donne à réfléchir sur les conclusions à en tirer (m3- p.213) : il est mortel de se hasarder sur les chemins interdits. Discrédités pour cette barbarie, les grecs donnent néanmoins la leçon.
L’autre, de Hafiz Ibrahim (1872/1932) a été conçu pour engager les hommes de son pays, l’Egypte, à sortir de leur indolence et à s’armer de courage. Et ce, afin de faire la guerre à l’ennemi à l’instar de la téméraire jeune et belle japonaise qui préféra s’exposer à la mort et soulager ses frères blessés à une vie sans dignité (m3- p.115/116 ). En réalité, ce personnage qui est sensé servir de modèle pour la gent masculine, devient un modèle négatif dés lors qu’il s’agit de l’éducation préconisée par H.Ibrahim aux femmes de son pays( même manuel).
- Des chefs - d’eouvre : Pour ce qui est des chefs-d’œuvre artistiques et architecturaux, produits du génie arabe et islamique, ces derniers sont minutieusement décrits, valorisés, admirés. S’ils sont touchés par la détérioration ou la destruction, pleurés, plaints et déplorés. Par contre, ceux des civilisations antérieures à celle des arabes ou étrangères à elle, jusqu’aux merveilles universellement connues et aux savoirs à l’efficacité irrécusable en Mésopotamie, en Egypte, en Chine, au Japon, en Inde et en Amérique, sont superbement ignorés. Cependant, il est fait référence à 2 d’entre eux, exceptionnellement, et à titre d’illustration de certains genres ou prouesses poétiques arabes. Pour la didactique, l’attention a échu à une strophe de la versification de Abane Ellahiki (décédé en 205 de l’hégire ; 827 de notre ère) de la version arabe de Kalila Wa Dimna, et qui loue en 3 vers, les mérites du Livre des ruses, des drames et des dures réalités du monde, énoncées par et à travers les animaux ( m2- p 190).
Pour la poésie
raffinée, la palme revient à El Buhturi ( 206/284 de l’hégire ;
828/906 de notre ère ), en tant que poète du Beau, dont les
poèmes sont des « chaînes en or » aussi bien par le style bien particulier
que par certains des thèmes inédits jusqu’alors dans la poésie
arabe, tels la description des vestiges des civilisations en tant que
sites historiques touristiques... Le texte dont la moitié seulement
est présentée, est la célèbre Siniya ( par référence au S de la
rime de l’ensemble du poème). A travers sa Siniya, El Buhturi
fait le parallèle entre la splendeur passée du Palais Madaiene de
l’empereur de Perse Anu Chirwan - situé dans l’ancienne capitale
du pays - et sa décadence présente qui n’en dit
pas moins la magnificence et les bouleversements qui ont chassé ses
beaux jours, chamboulant sa vie et provoquant son malheur. Or,
s’affliger de l’état délabré du palais « Le plus blanc de Madaiene »,
le plaindre, c’est pleurer son propre sort de vedette déchue et son
bonheur perdu ( m2-p.59/74). Si le poète donc s’identifie à
cette merveille délabrée et à ses anciens occupants et compatit
à leur détresse, c’est pour y trouver un réconfort et y puiser
le courage de supporter les épreuves de la vie.
Homme ou chose,
l’étranger, c’est évident, est accessoire dans les deux
cas de figure : les deux genres de poèmes dont il vient d’être question
aussi bien que les modèles féminins cités plus hauts. Rien
de ce qui étranger ne vaut pour lui-même, en tant qu’être singulier,
dont la particularité mérite attention et considération, pour ce
qu’elle est. Et ce, même si d évidence, rien n’est fortuit dans
un manuel, ni gratuit, et qu’une fonction bien déterminée
est assignée à toute représentation.
- Repli identitaire/ Ignorance de l’apport de l’autre
Il est clair
qu’à ce stade, le repli identitaire est extrême. Ainsi, en
tout cas, le laisse entendre le discours des manuels, traduction sur
le terrain du discours officiel qui prêche l’anti-colonialisme et
l’anti-impérialisme pur et dur pour susciter l’adhésion des masses
et les rassurer. L’introduction du m3 affirme bien que ce dernier
a été conçu dans un esprit d’ouverture sur le monde, mais rien
dans le corpus n’est venu concrétiser cette déclaration d’intention.
La preuve en est que ces étrangers, toutes nations confondues,
pourtant amis de l’Algérie, n’y ont pas droit de cité, ni d’ailleurs,
aucun extrait d’une de leurs œuvres. Pourtant, persécutions, traumatismes
indélébiles quant ce n’est pas la mort, sont autant de preuves ultimes
de l’engagement total, sincère et désintéressé, de ceux qui ont
choisi le camp des opprimés, souvent contre celui des leurs. Rien n’y
fait. L’étranger, quel qu’il soit, est ennemi : il constitue un
danger pour l’Oumma ou la Nation. C’est ainsi qu’il doit être
perçu. La cohésion sociale et la stabilité sont à ce prix, semble-t-il.
L’idéologie ne s’embarrasse pas de vérités. Il y’a les bons
d’un côté et les méchants de l’autre : ceux qui ont transgressé
les normes des deux camps, qui ont choisi la vérité de l’autre,
sont des traîtres...D’où ce silence si lourd de sens...
De fait, les traîtres de la cause collective, n’existent pas, comprend-on à travers l’exécution de Ali Chekkal. L’élimination de ce traître notoire, alors même qu’il se trouvait aux côtés du Président français à Paris, par un Moudjahid algérien est une fierté et un soulagement pour le poète Abdesslam Habib, qui rapporte l’événement (m3- p.322). S’il existe de fortes raisons de politique intérieure à ce rappel, comment expliquer l’absence de reconnaissance envers ces hommes d’ailleurs, qui avaient pour la plupart renié l’idéal belliqueux de leur mère patrie et sa raison d’Etat.
La chape de plomb imposée à leurs sacrifices signifie t-elle le déni officiel continu de la France pour ses traîtres d’hier ? Ou que l’alliance avec l’ennemi contre son pays, même pour une juste cause, est un crime impardonnable sanctionné par l’oubli par ceux-là mêmes auxquels a bénéficié l’acte et par conséquent, que ces hommes sont loin de constituer des modèles ? Ou simplement et plus généralement encore que l’idéal révolutionnaire n’est plus à l’ordre du jour, et à tel point, qu’un homme comme France Fanon. qui n’a pas réagi à la bêtise coloniale par objection de conscience , mais par esprit de solidarité humaine, est banni des manuels, non seulement en tant que militant de la cause nationale mais aussi comme scientifique et auteur de certains des plus pertinents livres de l’époque.
Paradoxalement,
l’ingratitude est moins crasse dans la réalité, puisque le nom de
certains de ces martyrs illustre parfois une place publique ou un établissement
scolaire, telle la place Maurice Audin, le lycée Frantz Fanon,...Cependant,
l’histoire de ces hommes hors du commun est en règle générale méconnue
ou pas du tout (celle des nationaux ne l’est pas moins).
- Primauté de la raison d’Etat :
L’intérêt supérieur de la nation, en tant qu’entité politique, doit laisser loin derrière, toute autre considération même d’essence humanitaire. Ceci est d’autant plus clair, que l’amour de la Nation est déclaré prioritaire par rapport à toute autre question. Ainsi, la déclaration d’amour de Iliya Abu Madhi, qui chante l’amour des hommes quels que soient leur religion et leurs rites, car issus tous de l’Esprit, seule et unique religion, et qui invoque la tolérance, le rejet du fanatisme et le bien vouloir, est vidée de sens. C’est que les idées d’Iliya Abu Madhi, de confession chrétienne, sont opposées aux recommandations de l’Islam, contre lequel il est accusé de s’insurger ( m3-p.131 ; 353 ).
A l’opposé,
Ibn Badis, symbole national contemporain de la renaissance islamique
en Algérie, déclare qu’il est du devoir de tout être humain de
respecter les religions et les nations, car l’Islam respecte l’humanité
dans toutes ses composantes. C’est pourquoi, œuvrer pour sa
Nation propre est le premier pas de l’homme au bénéfice de
l’humanité..../ ...Il dit ailleurs : « Nous aimons l’humanité,
nous la considérons comme un tout. Et nous aimons notre Nation que
nous considérons en faire partie...Nous aimons celui qui aime l’humanité
et la sert, mais nous haïssons celui qui la hait et lui nuit. » ( m3-
p 261 ; 394 ) Enoncées dans un contexte , celui de la colonisation,
ces paroles avaient un sens et une portée certainement autre que celui
dans lequel elles sont exploitées. La nation, est au cœur de ces discours
du passé, instrumentalisés en temps d’indépendance.
C’est que l’Algérie monolithique que l’on envisage de construire n’a nul besoin de ces modèles hautement humanitaires dont l’absence est signalée, ci- dessus. Et, s’il faut se rappeler les sacrifices consentis pour l’indépendance, tels que les rappelle Mohamed Elaïd El Khalifa, à l’occasion de l’Aïd El Adha 1965, dans un poème intitulé : « Auprès des tombes des martyrs », c’est en sanctifiant les acteurs dans les cœurs, l’Algérie étant devenue, grâce à eux, en période d’Indépendance, un Paradis de paix et de bonheur ( m3- p 119/120). Un autre texte, rappelant les horreurs de la guerre et le supplice des hommes, raconte l’héroïsme et le martyre de A. Zabana (exécuté par pendaison à l’aube de juillet 1955, à la prison de Barberousse, à Alger) pour son pays ; texte rarement lu et jamais étudié du fait de la place qui lui échoit en fin de manuel ( m3- p.420/421 ).
Libéré du joug colonial, le pays a enfin accédé à la dignité. Une dignité dont est privé tout peuple opprimé par le dictateur qui le maintient dans l’ignorance pour mieux le dominer. Ainsi parle El Kawakibi ( 1849/1902) dans un long réquisitoire contre le colonialisme. Son combat en vue d’émanciper les musulmans, nous apprend le manuel, a été couronné par la victoire de ces derniers sur les dictatures qui les enchaînaient (m3- p 144/146 ; 148). Le combat a donc abouti, la question est close.
-La liberté, une utopie :
C’est pourquoi, l’Indépendance chèrement acquise, l’esprit d’indépendance, ovationné ci-dessus est mis au placard. Or, il ne pourrait être sauvegardé ou élargi sans l’initiation et l’exercice à la liberté de conscience d’hommes qui se seront identifiés aux modèles occultés, ceux des hommes épris de liberté et de justice, d’ici mais aussi d’ailleurs. Un passage de Amine Errayhani, présenté en illustration des thèmes traités par les écrivains du Mahjar, énonce que la liberté est le signe premier du bien-être, et que : « Le premier des droits de l’homme, c’est la liberté : la liberté de pensée, la liberté d’expression, et la liberté d’action. » ( m3- p.353 ) .
A contresens de ces 3 lignes, un texte de 30 lignes, du Cheikh Abdehamid Ibn Badis, s’attelle à nier l’existence de la liberté. L’auteur qui dit l’avoir cherchée en vain chez les riches comme chez les pauvres, conclut en 8 lignes ne l’avoir trouvée et perçue finalement que dans le regard clairvoyant de ceux qui cherchent la vérité et dans le cœur de ceux qui ont la foi, auxquels il fait vœu de s’apparenter ( m3- p 239/241 ) . Si donc la liberté n’a pas d’existence dans la réalité, sa quête ne peut être qu’utopique, une perte de temps, pourrait-on conclure.
La lucidité, pour tout algérien, consiste donc à comprendre les restrictions faites au nom du FLN, le Parti unique algérien, en matière de liberté et à avoir foi en ses choix. Que la vérité, c’est celle proclamée par les discours politiques et toute voix discordante est une atteinte à l’ordre public et à l’intégrité de l’Etat. En ce sens, le bon citoyen est celui qui applaudit, fête et renforce les faits les plus anodins de ses supérieurs de tous ordres: la soumission doit être totale.
Ce n’est pas un hasard, si 15,86 % des auteurs du corpus littéraire, des poètes et des écrivains grands et petits, ont fait l’apologie des Califes, des Gouverneurs ou sultans de leur époque et ont goûté aux joies de la reconnaissance et de la gloire, dont la promotion aux Hautes charges de l’Etat ( J.E.Bencheich, p 29).
Si certains tombèrent de leur piédestal, tient- on à préciser, c’est à cause des intrigues de leurs congénères. Déçus, le plus souvent pour avoir été déchus et pour échappé à la prison ou la mort de justesse, ils se lamentent sur leur sort dans 12 textes qui dénoncent directement ou implicitement les travers de l’exercice de la politique ( Ibn Khatib, m2; IlIya Abu Madhi, m3 ; Abdelhamid Elkhatib, m1; Ibn Zaydoune, ‘5 textes’ m2 ; Mahmud Samy El Barudy, ‘2 textes’, m 3 ).
-Le Califat, un idéal :
Faut-il le rappeler, à l’origine le Califat sous sa véritable forme, était loin d’être une dictature. La justice étant au cœur de l’Islam, la juste mesure était sa devise. L’incitation au bien et l’interdiction du mal, était un devoir pour le musulman et ce dernier pouvait exprimer une opinion contraire, remettre en cause un jugement, même émanant du Prophète en personne. De fait, il est reconnu en Islam, que la diversité et la différence sont une grâce. Aussi, les schismes, les dissidences, les oppositions, les écoles et doctrines... ont-ils fortement émaillé, pour des motifs divers, l’histoire politique et autre, des musulmans. Mais, aussi étrange que ce soit, aucun texte n’est critique envers les Chefs déviants, majoritaires, et ceux qui se sont illustrés par un despotisme sans pareille, présentés pourtant en leaders modèles, dont le Gouverneur Abu Jaafar El Mansur ( 41/94 de l’hégire ; 663/716 de notre ère ; in m 1 – p 163 ).
Un seul texte bouscule le silence, véhiculant une image négative des Gouverneurs Mamluks. Intitulé « des princes à vendre » : le texte raconte les mésaventures des Princes Mamluks auxquels le Cheikh Abdelaziz Ibn Abdessalam ( décédé en 660 de l’hégire ; 1282 de notre ère ) infligea l’humiliation suprême de les vendre aux enchères comme des esclaves, en vue de rétablir la justice piétinée par leur despotisme ( m3- p 167/171 ). C’est dire que le Califat est l’incarnation de la volonté divine puisque le pouvoir des religieux empêche toute dérive.
-La république, une ineptie:
Bien que le Califat soit au musée depuis 1922, aucun texte ne reconnaît un quelconque mérite à l’Etat moderne, lequel loin d’être parfait, promet tout de même par les mécanismes institutionnels qu’il met en œuvre, et les instruments qu’il se donne, une meilleure protection des droits des citoyens ( A.Laroui, p 40). Ni ne met en valeur les aspects saillants du régime politique algérien et n’en définit les contours tels que définis par le fameux Congrès de la Soummam en Août 1956.
Le mode de gouvernance islamique classique, le Sultanat, sous la dénomination du Califat, est dans les manuels, le modèle par excellence. Serait- ce pour rassurer sur la continuité de la raison d’être du premier dans sa version contemporaine en Algérie, qui est l’instauration de l’ordre et de la justice ? Ahmed Chawki, le Prince des poètes, pour les auteurs des manuels, le dit sans équivoque : l’instauration de la république turque par Kamel Attaturk, est un enterrement du Califat qui endeuille les musulmans ( m3- p.361 ).
L’abolition
du régime d’obédience islamique qui a permis à Istanbul de gouverner
le monde musulman pendant 6 siècles, a sonné le glas de l’empire
Ottoman, depuis longtemps en voie de décrépitude. Il a été remplacé
en 1923 par la république laïque de Turquie, d’inspiration et d’essence
occidentales. La réaction de A.Chawki, est normale : n’a-t-il pas
connu les fastes et les merveilles du palais des Khédives, pour y avoir
passé une enfance de rêve et y avoir grandi et travaillé?
Les non-dits des manuels
La république, une institution moderne :
La réalité est que le Califat ottoman, comme tout autre modèle de gouvernement, après les Compagnons du Prophète, et surtout après ce dernier, et tout système politique qu’il soit socialiste ou démocratique, a ses privilégiés, ses castes prioritaires, et ses laissés pour compte ou exclus. Il s’agit simplement de ne pas cultiver l’utopie mais de construire, puisque le propre de l’homme, est d’être interpellé par le passé au moment même où se projette dans l’avenir. Le comment ne peut en aucun cas se dissocier du qui : les héritiers d’une civilisation, d’une culture, d’une tradition, doivent en témoigner. En tant que legs à l’humanité de leur patrimoine le plus caractéristiquement humain et positif. Ils se doivent tout autant de tenir compte de l’évolution de la vie et donc de s’arrimer aux apports de la modernité de leur époque.
En matière de système de gouvernement, le mode de gouvernance moderne, la République en l’occurrence, est dépositaire en tant qu’instance légitime de la souveraineté populaire pour l’égalité devant la loi et l’intérêt général, selon J.J.Rousseau ( Le contrat social, p39/40).
Le contrat social, à l’origine, stipulait qu’en contrepartie d’une part de la liberté d’action de tout un chacun cédée à l’Etat, ce dernier était tenu de lui assurer la sécurité en cas de menace par les autres, ceux de l’intérieur et de l’extérieur, de satisfaire ses besoins par une répartition équitable des richesses et des impositions communes, de veiller à la régulation de son état civil. Historiquement situé au 4e siècle avant J-C, ce système pratiqué alors par les Grecs, plaça la loi et les valeurs au-dessus du gouverneur lui-même. Revendiqué comme héritage européen commun face à celui despotique de l’Orient, il est réinstauré par les révolutions scientifiques du 18e siècle.
En réalité, la république moderne, initialement conçue pour protéger le capital et le multiplier dans la paix, par l’adhésion des masses à son projet social, veilla, une fois installée, à l’intensification de la production par une politique du marché suivie d’un conditionnement intensif à la consommation. L’idéal de justice de départ n’a pas tenu ses promesses, car dévoyé par les appétits insatiables de ceux qui ont les plus fortes capacités de nuisance. Cela a débouché sur la domination universelle du capital.
Cependant,
les majorités humaines qui en dépendent en Occident, bien que rongées
par le stress inhérent au mode de vie moderne, et quoique loin
du bonheur, vivent tout de même au-dessus du seuil de la pauvreté
qui colle à la peau des populations du Tiers monde. Leur lutte quotidienne
pour un meilleur vécu, un mieux-être, devrait être une leçon de
vie et un stimulant pour une société sous- développée où
l’indolence et l’indifférence à la vie, à sa qualité, au temps
qui la fait, est une règle. Laquelle règle est la cause du sous-développement
mais aussi sa conséquence la plus directe.
Le sous-développement est une mentalité :
Cet état de
sous-développement qui caractérise la société n’est sans doute
pas le fait du hasard. Il découle d’une conjonction de facteurs
historiques et culturels qui ont déterminé la construction des
personnalités et des mentalités. A l’origine, il y a le mode
de vie et le système d’organisation sociale ancestraux des berbères
viscéralement anarchiques, et d’un égalitarisme pointilleux et farouche,
auquel s’ajoute la sobriété et la rusticité des ruraux,
étroitement liées à l’animisme originel, le tout fondu dans le
Canon propre à tout groupe, resté en ce qui concerne
la Kabylie par exemple, en l’état jusqu’à l’indépendance,
selon Arkoun
(الفكر الإسلامي، ص 170)
.Et auquel est venu se greffer un Islam rigoriste. Autant d’ingrédients
dont la volonté expresse sert à briser sinon freiner les appétences
matérialistes, à encourager l’altruisme et invoquer le monde des
esprits et/ou Dieu, pour la survie du groupe. C’est ce qui a
empreint la société traditionnelle d’un certain sens d’humanité
( M.Mammeri, 8-15 ).
Le message
d’Allah qui s’est greffé à ladite religion primitive a remodelé
la spiritualité là où il a pu s’enraciner, ce qui a donné
jour à une autre façon d’être au monde : la citadinité. Nul
doute que l’urbanité a imposé des besoins jusque-là inconnus, et
donc de nouveaux comportements et d’autres conduites, mais les anciens
réflexes et repères ruraux sont restés latents ou pas tout
à fait travestis, du fait de la proximité du monde rural, dans le
temps et l’espace. Un croisement dont est né un entre-deux au dedans
duquel s’est épanouie une culture autre, mais authentique pour
ne pas avoir renié l’ancienne. Ce à quoi est due l’existence
des cités et royaumes rayonnants à la tonalité spécifiquement
maghrébine à l’époque de la civilisation musulmane...
La longue décadence à partir du Moyen Age mena à la dislocation de ces royaumes amorçant le retour aux anciennes structures tribales qui réactivèrent ce qui restait de leurs vieilles traditions rurales fortement imprégnées d’une interprétation fataliste et sclérosante de l’Islam...Une fragilité qui prépara les visées coloniales... La lucidité et la ténacité courageuse de certaines individualités, l’engagement total d’une jeunesse consciente et informée, finirent par unir le peuple dans une guerre aussi longue que terriblement éprouvante contre l’une des puissances qui a exercé la plus abjecte des politiques de colonisation de l’époque. La société en sortit exsangue.
Les valeurs dominantes post-indépendance, suite à l’exode rural et au statut de sujets économiques des fonctionnaires de l’Etat- patron, sont la copie dénaturée de l’éthique collective d’avant l’indépendance.
La pire des absences, l’éthique :
Imposée par la conjoncture contre l’autre, l’ennemi commun, cette éthique collective a été une arme de résistance imparable, l’ultime recours. A telle enseigne que si les valeurs morales sont sur toutes les lèvres, l’individualisme, la filouterie, l’arnaque et la débrouille sont reines. La solidarité et l’entraide, la bienveillance et l’amitié, sont balayées par le calcul et les considérations économiques (W. Bouzar, p 236/243 ).
Les repères
sont à tel point brouillés, que tout se vend et s’achète et que
les signes, vestiges d’une certaine éthique, sont raillés en tant
que vieilleries et duplicité, par de larges fractions de la société.
Celles-ci se caractérisent par un manque d’éthique et de sens de
la responsabilité individuelle à laquelle les invite l’Islam, à
travers les rites que pourtant elles semblent rigoureusement observer
( W. Bouzar, p 98 ) et bien souvent, à travers les us et coutumes ancestraux.
Cette hypocrisie et ce manquement aux règles premières de la morale
et de l’éthique ne sont pas circoncis aux agglomérations urbaines
comme l’entend W.Bouzar, elles font loi sur quasiment tout le territoire
national, même si avec des variantes.
A cette dilution des valeurs dans l’individualisme forcené et la quête outrancière du gain matériel, vient s’ajouter subséquemment à la ruralisation des centres urbains, l’absence de la notion du travail et de sa valeur pour la réalisation et la production du bien–être. Une notion survalorisée dans les pays industrialisés du Nord....
Au stress du travail aliénant, sans répit et à la frénésie de production et de consommation effrénée de la société moderne développée, susdite, fait face le stress de la vacuité de la vie des compatriotes du récepteur, aussi bien de créativité et de production, que des biens à consommer dont ils rêvent.
L’inaction, consécutive à l’absence d’un idéal personnalisé, d’une volonté apte à le réaliser et surtout d’une mentalité qui le concevrait, est productive d’improductivité, d’inaptitude à vivre, à se réaliser, à s’accomplir. Le temps qui presse de « l’ailleurs », n’en finit pas ici. Si esclaves tous ces hommes sont, ils n’en meurent pas moins différemment : de n’avoir pas travaillé ou peu ou d’en avoir trop fait ou mal fait. Dans la misère crasse ou dans la pauvreté au pire.
Le règne de l’injustice et de la débrouille :
Consécutivement à la perte des notions sus-citées, le déni de justice est général et le sens de la justice fluctueux et défaillant. La justice qui est au cœur de la morale, charpente des institutions et refuge des citoyens chez les riches de la planète pour lesquels la république est synonyme d’Etat de droit, est absente de façon flagrante et dramatiquement généralisée dans le monde des pauvres de la modernité. Souci premier des structures sociales traditionnelles et des cités islamiques, car garante d’équilibre, tout autant que raison d’être de la république, qu’elle soit de type libéral ou socialiste, elle est dans le pays des manuels, du bas de la pyramide jusqu’en haut, une tartufferie, une démagogie et une façade.
Le vouloir du bien-être collectif, dominant dans les discours de la république démocratique algérienne, est une chimère relevant de l’imposture. Le pouvoir incontrôlé de l’Etat, manipulant et contrôlant les masses dans l’objectif avoué de construire le socialisme, n’en a rien fait, ou plutôt il a construit un capitalisme bureaucratique.
La bureaucratie étatique, héritière des biens des colons et des expropriés européens s’est également enrichie par son monopole des affaires politiques détournées à son profit. La bourgeoisie privée, aidée par l’Etat ou construite par ses soins et capitaux, lui est associée dans le partage de la plus-value. C’est pour ne pas perdre ce pouvoir que la société est étouffée et que toute revendication pouvant déboucher sur son partage est réprimée ( M.Harbi, p 381)...La débrouille est un mot d’ordre : il contient les frustrations grandissantes contrôlées par le renforcement de l’Etat policier...
Le discrédit de l’Occident ou le maintien du statut quo :
Sur le plan social : Si singer est inefficient, se figer l’est tout autant. C’est dans ces situations bloquées, qu’apparaît le rôle prépondérant de la liberté. Mais celle-ci à l’instar des autres notions est absente quand elle n’est pas un non-sens. Car la liberté, définitivement acquise depuis le départ des français, nous l’avons vu plus haut, n’est plus à rechercher. Pis, sa quête est aussi inutile que vaine. Enoncé dans l’école d’un Etat propriétaire absolu des hommes et choses, ce jugement n’est pas fortuit. Il est à la mesure de la situation dont il porte le cachet.
Comment en effet la dictature s’accommoderait-elle d’une éducation à la liberté ? Comment dés lors s’étonner du discrédit jeté sur les philosophes grecs et latins du fait de leur vision négative de la femme ? La belle Pénélope de l’Odyssée de Homère, n’y est- elle pas portée au sommet pour sa fidélité, son courage et son intelligence ? Le Grand Compagnon du Prophète de l’Islam, Omar le Juste, n’a t’il pas enterré vive sa fille, avant l’Islam ? Ce discrédit, ne prend-il pas sa source dans une vérité toute crue, et qui consiste en ce que la philosophie grecque est née de la liberté de pensée : une liberté responsable qui avait pour axe le bien-être commun, celui-même pour lequel des étrangers à cette terre ont consenti le sacrifice suprême ?
Sur le plan politique : le mode de régulation social traditionnel, encore vivace et opérationnel en maints lieux, apparenté à une certaine forme de démocratie, tout autant que la forme contemporaine et universelle de gouvernance sont oblitérés, dans les manuels au profit du Califat. C’est ce dernier qui représente le modèle idéal de gouvernance dans l’imaginaire des musulmans ( A. Laroui, p 41). S’il est réactivé alors qu’inexistant en réalité, c’est semble-t-il, en tant que preuve de son intangibilité et de l’inefficacité du régime moderne occidental, à créer le bien-être.
Aussi, ce n’est
pas le mode de fonctionnement de l’Etat national, ses politiques
et sa gestion des affaires publiques qui sont à mettre en cause
en cas de faillite, le mal est dans le mode moderne de gouvernance
lui-même, lequel même drapé dans les couleurs nationales, n’en
reste pas moins étranger à la nation, donc inadaptable...
Une diversion, il est vrai, car la révolution des masses a été
sciemment confisquée par une minorité qui les a spoliées de leur
victoire pour son seul intérêt à la faveur des coups d’Etat
militaires successifs, préludes aux suivants... Mais aussi,
une justification anticipée à priori des échecs à venir.
Priorités : Cultures spécifique et universelle:
Il est vrai que les algériens à l’Indépendance étaient des ruraux dans leur grande majorité. Mal rompus aux traditions administratives, étrangers au sens du travail salarié, conditionnés par une conception du temps obsolète pour leurs nouvelles activités, ignorants du sens du bien - être collectif, conditionnés qu’ils étaient par l’appartenance d’origine au douar ou à l’aârch sans exclusive et donc par l’esprit tribal. Autant que par une déliquescence - occasionnée par le relâchement des mœurs après l’austérité de la période antérieure, l’exode et les nouvelles conditions d’existence – qui signa le retour du refoulé et la domination de l’instinct sous toutes ses formes.
Ils étaient en sus de cela, nombreux à être déstabilisés ou à vrai dire déséquilibrés, quand ils n’étaient pas carrément les survivants miraculés d’un état insurrectionnel réactionnel intermittent réprimé dans une violence rare, 130 durant ans. En bref, la situation était telle que même une république digne de ce nom, aurait rencontré des difficultés énormes.
Mais le bilan aurait incontestablement été différent et les souffrances quelque peu atténuées, s’il y avait eu réellement un Etat qui s’était donné pour mission de redresser la situation dans l’intérêt des administrés.
Dans ce cas de figure, l’entité politique aurait eu ( se serait donné) mission de rétablir l’ordre et la justice. Et, comme dans tout autre domaine dont le fonctionnement optimum ou l’existence effective nécessite une interaction positive des éléments en contact ou en conflit en vue d’un apport bénéfique pour tous, l’intelligence bien intentionnée, la vraie, aurait - pour optimaliser les résultats - dicté de combiner les repères culturels consignés dans les valeurs sûres et les vertus et pratiques ancestrales, à la connaissance et au savoir – faire véhiculés par le patrimoine immatériel universel, et au savoir moderne.
Cette combinaison aurait secrété un mode de gouvernance authentiquement maghrébin dont l’objectif cardinal, à l’exemple des anciens modes d’organisations autochtones et du système occidental à sa genèse, serait la justice et le bien – être commun. Elle aurait pour ce faire, revivifié les outils de gestion traditionnels, rénovés et enrichis des apports adaptés de la modernité.
Cela signifie que l’authenticité consiste à se référer à ce qui (a) donne(é) à un individu, à une collectivité ou un ensemble plus vaste, l’élan qui lui (a) permet(is ) progrès et vitalité, soit d’innover et de s’innover à partir de ses traditions les plus profondément enracinées dans sa personnalité culturelle. L’épanouissement des individus, des sociétés, le requiert, l’évolution harmonieuse du monde d’aujourd’hui et de demain l’exige ; un ressourcement ouvert sur la diversité des expériences humaines à travers le temps, ne peut qu’y aboutir.
En guise de conclusion :
Ainsi, il semblerait
que si la République et ses idéaux sont absents, et si le Califat
est valorisé, ce n’est pas tant pour la capacité de ce dernier à
répondre mieux au besoin de justice sociale, car enraciné dans la
culture traditionnelle, mais à dessein de manipulation. Cette
quête d’authenticité aurait alors, imposé d’y associer les mécanismes
adéquats des modes d’organisation des entités sociales
traditionnelles, dont aucun apport extérieur ne peut égaler
l’efficacité, tout autant que ceux jugés efficaces de la modernité.
L’évacuation du mode de gouvernance moderne tient en ce qu’il
aurait représenté un modèle crédible et aurait de ce fait suscité
la revendication de l’Etat de droit, honni par l’Administration
faisant office d’Etat national, car la desservant.
-Dans le manuel de 1979, période correspondant à un début d’ouverture du versant Nord de la Méditerranée sur son versant Sud, s’amorce une timide ouverture : trois textes étrangers y sont inclus. Les deux premiers sont sans connotation culturelle propre, soit, un poème : « Le lac » de Lamartine, poème en prose de 3 pages, présenté parallèlement au « Lac » de Abu Ettayab El Mutanabbi, poème en 9 vers ( m4- p234/ 236 ; 237 ) ; un texte sur les bienfaits du sport , de Ernest Pérès ( m4-p 249/252 ) ; le 3e et dernier texte, qui est de Paul Balta, cite l’espoir du G. de Gaulle de voir les cultures de la méditerranée se féconder pour contrer le modèle américain.
Ce texte évoque par ailleurs, les échanges fructueux entre l’Occident et l’Islam à l’apogée de ce dernier et rappelle les apports de l’Islam au monde occidental, incarnés par le rayonnement de la Cour de Séville du temps de Roger II et de Frédéric II, au Moyen-Âge (m4- p68/72 ) . Hormis « Le lac », les autres textes sont des extraits journalistiques, publiés l’un dans une revue, l’autre dans un journal, moyen-orientaux.
Supériorité de l’Islam :
Dans ce manuel, la supériorité arabe est encore revendiquée ; on y apprend que les arabes, propulsés par leur religion, ont atteint le sommet de la civilisation dans tous les domaines de la connaissance, du savoir, du savoir-faire et vivre ( m4- p 56/61 ). C’est de ce savoir perfectionné dans le giron de l’Islam, que l’Occident a hérité ( m4-p 176/181 ). En utilisant la technologie produite par ce dernier, le monde musulman ne fait donc que se réapproprier son bien.
En cette période
d’enfièvrement religieux ou de crispation identitaire autour du noyau
religieux, en raison de la crise multiforme interne, de l’aura de
la révolution de Khomeini, des guerres de religion, des conflits
au Moyen-Orient, la technologie, arme de dissuasion / protection,
n’est plus décriée et dévalorisée : on y est fait appel pour servir
l’authenticité .Ainsi, le savoir peut utilement contribuer sous sa
forme technologique à la promotion du patrimoine, ex : l’informatique
, au service de la science du Hadith dont elle peut assurer
la sauvegarde et la diffusion ( m4-p 163/166 ) .
L’Islam, solution et remède :
Les problèmes vitaux des sociétés arabes, ne trouveront résolution que par un juste et légitime retour à l’Islam, réponse et remède à tous les maux sociaux. Ainsi, le savoir-faire islamique doit être restauré comme alternative au savoir occidental : l’économie islamique, reflétant et respectant la juste mesure est la solution idoine (m4- p128/133 ) ; la recherche scientifique, la réflexion, doivent être centrales, suivant la recommandation du Coran, dans son insistante incitation à la méditation et à la compréhension des signes ( m4- p148, 151 ) ; le développement social harmonieux doit, pour être réalisé, reposer sur une éthique du travail et de la production propres à l’Islam (m4- p140/144 ).
Vers la normalisation avec l’Occident :
En conséquence de quoi, le colonialisme n’est plus autant incriminé qu’il l’a été dans la phase précédente. Si les occidentaux, français en tête, sont considérés comme l’une des causes du sous-développement, voir de la misère des peuples arabes, ils ne sont plus les seuls responsables de l’état désastreux de ces sociétés : les problèmes sociaux et les entraves au développement relèvent aussi de facteurs endogènes.
Amoindrissement de la responsabilité des politiques coloniales :
Ainsi, la politique linguistique française d’Algérie, est maints fois accusée d’être à la source de l’aliénation culturelle des algériens qui en ont perdu leurs repères identitaires ( m4- pp113/117, 118/125, 96/98) ; la haine des colons qui a détruit par le feu, en Juin 1962, la bibliothèque universitaire d’Alger, privant l’Algérie indépendante de la mémoire universelle et de l’outil avéré du progrès est venue clôturer les méfaits de la colonisation ( m4- p106/113 ). En sus de ces legs sûrement déstabilisants, les mœurs dissolues de l’Occident ont eu sur le comportement et la vision des arabes d’aujourd’hui, un impact tel qu’ils ont pris goût à la conception fortement individualiste et matérialiste de la vie et à une sexualité licencieuse, indifférente à tout, sauf au plaisir personnel, dédaignant les recommandations morales de leur religion...( m4-p81).
La responsabilité des juifs :
A cette lamentable situation, les Juifs ne sont pas étrangers. L’objectif supérieur de ces derniers est d’annihiler les vertus et les vérités religieuses afin de renforcer leur pouvoir de domination sur le monde, et ce, en fomentant les troubles attentatoires à la stabilité. Lesquels troubles sont suscités par l’impact de la doctrine évolutionniste qui a pour rôle d’inciter au changement permanent (m4- p87).
La responsabilité des facteurs endogènes :
Mais ce qui est incriminé en premier lieu, c’est le triomphe de l’individualisme d’avant l’islam (m 4- p 39/41), les lourdeurs et les disfonctionnements de l’administration (m 4-p33/36), l’immoralité des acteurs dans tous les secteurs de la vie et à tous les niveaux de l’organisation sociale (m4 - p 26/30). Autant de facteurs de désespoir dont la conséquence directe serait la fuite des cerveaux ( m4 - p 182/186 )…Quant à la mère de ces vices , et source de toutes ces défaillances, c’est l’abandon du modèle islamique de gouvernance, incarné par l’Etat de Médine, car jugé impraticable ( m4- 5/8, 176/181).
L’Occident, un modèle… sans présence :
Le développement des sociétés occidentales, est quant à lui - d’après un seul et unique texte de ce manuel de 1979, qui développe une comparaison entre les modes d’organisation et de gestion de la société du récepteur et de l’Occident - le produit du respect des libertés, d’un enseignement de qualité, de la régulation par la loi de la vie sociale, et d’une vision optimiste de la vie depuis l’antiquité grecque, incarnée par Homère, cité en deux mots ( m4-p 61/64). Premier martyr du savoir de l’histoire humaine, Socrate, à travers 2 vers est donné en exemple d’honnêteté intellectuelle et de courage. Cet homme lucide qui construisait les cerveaux des jeunes athéniens qui se pressaient autour de lui, n’a-t-il pas préféré la mort dans la dignité à la vie dans l’humiliation (m4-p 150) ?
André Gide,
cité par un autre texte intitulé : « La jeunesse, c’est la foi et
l’action », est un modèle de la volonté d’apprendre quelque soit
l’âge, et l’américain Holms ( dans le même texte), un modèle
du juge exemplaire pour lequel la vie n’est pas une accumulation de
chiffres, mais une image qu’on dessine (m4-p 240/243). Le sérieux
du paysan et instituteur français qui assument leurs charges consciencieusement,
est mis en exergue à travers quelques lignes (m4-p 19).
Eloge du monde extra-occidental, à l’exception des noirs :
Le monde extra-européen est représenté à 3 reprises. D’abord, par l’éloge - en 6 lignes - d’un roi de Chine. Souffrant de ne plus pouvoir rendre justice pour avoir perdu l’ouïe, ce dernier décida de surmonter son handicap. Demandant à ses sujets maltraités de s’habiller en rouge, il alla à leur recherche dans les rues pour écouter leurs doléances. L’histoire est racontée au Calife El Mansour d’Andalousie, par un sujet incommodé par le manque de discernement de ce dernier ( m4-p45/48). Vient aussi, à travers quelques lignes - d’une conférence de Malek Bennabi, en 1959 au Liban – un éloge prononcé du Japon.
Brutalement réveillé par la main indélicate de la colonisation en 1868, ce pays atteignit en 1905, le niveau de développement d’une des grandes puissances de l’époque, grâce à un plan pratique et scientifique, axé sur l’éducation.... Traduit par une attention soutenue, selon l’auteur, à l’homme, au sol, et au temps ( m4-p50/53, il est couronné par le succès rapide et certain des politiques de développement de ce pays ( m4-p 50 ).
Ce monde figure également à travers une citation admirative de la politique chinoise, en matière de choix d’une philosophie de développement efficace (m4 p 76).
Ces deux pays à l’extrême l’un de l’autre en philosophie politique et économique, puisque le premier est libéral et capitaliste, le second communiste, ont réussi des avancées spectaculaires et ont promu leurs sociétés respectives à un niveau supérieur par une judicieuse conjugaison des apports de la modernité occidentale dans les domaines du savoir, de la maîtrise technologique et de l’autochtonie culturelle.
Dans ce manuel,
les noirs sont encore discriminés et méprisés. Derniers de la lignée
humaine, ils n’ont aucune civilisation digne de ce nom, même s’il
leur est reconnu certaines pratiques sociales positives. (m4- p 41).
Valorisation de la spécificité algérienne :
Omission délibérée légitimant de ce fait, la voie algérienne officielle de développement, en l’occurrence le socialisme spécifique qui allie la culture populaire, spécificité algérienne, au socialisme d’Etat, doctrine politique des pays de l’Europe de l’Est. En effet, s’ajoutant aux traditionnelles révolutions agraire et industrielle de cette doctrine, la révolution culturelle projette d’après le discours qui la porte, de parachever le processus de transformation des mentalités, si nécessaire à la réalisation dudit socialisme spécifique, et qui ne cultive pas moins en tant que pratiques et objectifs sous-jacents, l’individualisme le plus forcené.
Les trois objectifs de cette révolution culturelle tels que définis par la Charte Nationale et rapportés par le manuel, sont : - La promotion de l’Identité nationale traduite par le populisme et l’Islam, et son renforcement, l’adoption d’un mode de vie conforme à l’idéal socialiste, et l’amélioration constante de la qualité de l’enseignement et des performances technologiques ( m4-p96/98).
Autant de lieux communs avec les références asiatiques sus-citées : Si le développement s’y est réalisé, c’est que le patrimoine culturel, les ressources humaines et naturelles, ont été valorisées et mises à contribution. Et ce, car : « ...elle (la révolution) ne réussira que si elle est enracinée dans notre terre...L’authenticité est la caractéristique de la révolution culturelle envisagée...L’authenticité, c’est tenir compte du facteur temps dans planification de cette révolution, l’avenir ne pouvant être dissocié du passé.. », selon la revue El Djeïch (N° 165 Décembre 1977) ( m 4 - p 90/94). Ce qui nous renvoie à M.Bennabi, dans son texte sur les facteurs fondateurs de la civilisation et au modèle qui illustre sa démonstration, en l’occurrence, le Japon.
Les non-dits des manuels
Absence des fondements de la puissance occidentale :
Ainsi, la référence
à ce qui est sensé avoir fait la puissance de l’Occident, soit le
pouvoir de la Loi et le savoir, en sus de la liberté de pensée,
pour sa partie Ouest, est insignifiante, puisque traduites par quelques
lignes et quelques modèles hâtivement cités dans un corpus de 556 textes
constituant les 4 premiers manuels. Mais surtout, totale est l’absence
de ce qui constitue le véritable moteur du système moderne de développement,
soit l’argent et son pivot, l’individualisme forcené. La réalité
est que pour l’Algérie socialiste, ces fondements sont le dernier
souci. Quant à l’individualisme et le pouvoir des capitaux, ils battent
le plein et n’ont de limites que la capacité de nuisance des acteurs.
Le paradoxe des modèles asiatiques:
Le Japon et la Chine, présentés en modèles, ont construit de véritables puissances, non pas avec des slogans creux et de la démagogie, mais avec une volonté impérieuse de se sortir du sous-développement et de construire une force qui pèse sur l’échiquier mondial. Ils ont fait de ces objectifs un projet national, auquel ont adhéré leurs peuples avec enthousiasme, car préparés par une éducation qui a réactivé en les rehaussant, les valeurs – clés des pensées de leurs symboles nationaux de la sagesse: Lao - Tsu et Confucius, pour lesquels la vertu est synonyme d’harmonie avec l’ordre naturel et d’une éducation qui inculque le respect des rites et des traditions.
L’intériorisation de ces valeurs a produit non seulement des individus à moralité élevée, mais a relevé le sens patriotique et la fierté nationale. Renforcées par une poursuite acharnée de la maîtrise des sciences et de la technologie occidentale la mieux adaptée à leurs contextes.
Les travers de la philosophie politique de ces deux pays, en matière de libéralisation économique tout azimut pour l’un, de restriction draconienne des libertés et d’exploitation abusive des ressources naturelles pour l’autre, sont connus. Il n’empêche, qu’ayant décidé d’avoir une place parmi les grands, en tant qu’acteurs de poids dans la civilisation contemporaine, ils le sont devenus pour avoir su être clairvoyants et fait preuve d’une intelligence acharnée au travail pour le bien -être commun. Ils le sont devenus pour s’être donné les moyens de leurs politiques.
Les ambigüités d’une société sans repères :
Quant à la révolution culturelle et au souci proclamé d’authenticité dans les manuels, elle se traduit à travers ces derniers, par la valorisation récurrente de la langue arabe, de l’Islam, de la politique de désaliénation culturelle, l’arabisation, la démocratie de l’enseignement et enfin une politique du livre propice à la lecture.
Or, si les
révolutions agraires et industrielles se sont soldées par un échec,
la révolution culturelle n’y a pas échappé. Non seulement parce
que cette dernière a été conçue dans un esprit populiste,
appliquée dans l’empressement et sans concertation réelle - c’est
le cas de chacune des autres - mais aussi car les valeurs dominantes
en Occident à l’Est comme à l’Ouest, ont envahi la société et
laminé les traditions qui jusque-là maintenaient la cohésion des
groupes, en l’absence de garde- fous ou de valeurs d’échange appropriés.
- En matière de choix linguistiques : Comment la langue arabe classique ou standard, imposée à l’enfant au mépris de sa langue maternelle, l’arabe algérien ou tamazight, aurait- elle suscité en lui le respect de soi et des autres, l’amour de soi et de la patrie, quand sa sensibilité, ses émotions, son quotidien le plus intime est pétri dans sa langue maternelle ou ses langues maternelles, et comment parler d’authenticité quand le déni de la langue vernaculaire est flagrant. Et ce même, alors que les langues maternelles sont reconnues en outre par les pays de l’Est de Occident, déclarées patrimoine national et à quelques exceptions prés, enseignées et promues partout langues officielles, nationales ou régionales ? Comment la désaliénation culturelle peut elle se réaliser, quand la culture populaire algérienne, âme et mémoire du peuple, dans ses multiples expressions est ignorée, au profit de la littérature classique moyen-orientale, Ainsi, les poèmes, les textes prosaïques, les proverbes et adages, sont ceux de l’aire civilisationnelle arabe, exclusivement.
2-En matière de patrimoine culturel : Le patrimoine immatériel algérien, sous ses diverses formes, littérature, musique, danse... tout autant que matériel, quand bien même participant à l’identité nationale profonde, au regard de la pratique sociale dont il jouit et de la reconnaissance universelle, est carrément occulté. L’entreprise proclamée de désaliénation par rapport à l’Occident, ne déboucherait-elle pas dans ce cas, sur une aliénation d’un autre genre, puisque les pratiques culturelles de la société, sont ostracisées à l’extrême par un silence absolu qui n’a d’autre sens que le mépris de soi et du peuple. En quoi, l’assertion de Charles Peguy ( 1904), est on ne peut plus juste : « une société qui ne s’enseigne pas est une société qui ne s’aime pas ; qui ne s’estime pas » dit-il. Et pour cause : elle a honte d’elle-même.
Peut-être, n’est il pas fortuit de rappeler que cette culture qui porte le seau de l’autochtonie est celle de la résistance, qu’elle n’a rien d’occidental, et que cette région du monde comme celles citées en modèles ou celles qui ont été ignorées bien que développées, ne se sont pas coupées des traditions relevant des cultures ancestrales qui les ont fondées et en premier lieu des préceptes de leurs religions et philosophies respectives.
Ainsi, si les masses occidentales souffrent d’une cadence de vie infernale sous la pression d’une minorité aux visées économiques insatiables, les dates, les fêtes, les pratiques artistiques, les événements, et autres signes symboliques de la société rurale traditionnelle, d’il n’y a pas si longtemps, sont des occasions festives de ressourcement et d’un recyclage constant, pourrait-on dire. Leur mode de gouvernance modèle n’est pas également étranger à leurs traditions politiques.
Il en est de même du Japon qui a extraordinairement réussi sa mue et de la Chine, et dont la résistance et la fidélité à soi dépendront certainement de l’ingéniosité de l’un et de l’autre à répondre aux assauts hégémoniques de l’Occident…
3-En matière de religion : Comment l’Islam savant, dont celui des manuels, aurait-il réellement eu un impact, si ce n’est celui de l’embrigadement politique, dans une société à forte tradition orale, en voie de disparition sous la poussée d’une pseudo-culture savante, quand les formes de spiritualité maghrébine attenante à l’Islam ou islamisée, encore vivantes dans la mémoire collective, si ce n’est dans la réalité, sont ignorées ?
Les expressions de cette spiritualité à son plus haut niveau se retrouvent dans les expériences des Saints locaux, connus sous la dénomination de « Awliya Essalihine ». Certaines de ces expressions ou la biographie d’une Autorité spirituelle, auraient pu en figurant dans les manuels restaurer ou renforcer la foi en le prochain, déborder le domaine religieux et faire tâche d’huile par un effet de contagion pour englober les autres domaines de la vie qui requièrent tout autant d’investissement de soi. L’excellence est à ce prix.
En outre, la reconnaissance de ces symboles de la spiritualité la plus haute, édifiants on ne peut mieux sur le mérite de la transcendance, susciterait non pas l’adoration de ces derniers en tant qu’Intercesseurs, mais le besoin pressant de rectitude et de droiture du cœur. La raison, est qu’il n’y a pas d’intermédiaire en Islam, entre Dieu et sa créature. La sincérité et l’acte de foi, seuls comptent.
En découlerait également, une meilleure appréhension de ce que l’on dénomme « la Guidance » en Islam, qui est une des formes de manifestation du divin et de ses émanations, son assistance à celles de ses créatures, qui lors de leur cheminement, l’invoquent; laquelle se retrouve de fait chez tous les peuples, depuis les primitifs, tant ces derniers vivaient indissociés du monde dans lequel ils évoluaient et dont ils sacralisaient les éléments.
Les populations maghrébines, ne sont pas en reste; leur patrimoine culturel, évoque ces pratiques et ces actes quotidiens, qui reflètent ces croyances originelles, transformées au cours des temps, réorganisées et structurées par l’Islam. Quel est dés lors, le visage de l’authenticité en question dans ce domaine précis ?
Aussi, la rationalité occidentale, qui a déchu les sentiments humains et l’empathie pour faire place libre à l’esprit matérialiste, passée presque sous silence dans les manuels, est-elle supplantée par la rationalité islamique, qui même subordonnée au religieux, ne se détache pas moins de ladite rationalité, car son objectif premier, c’est non pas d’aller vers plus d’humain et de transcendance, et donc plus de bien bon, mais d’organiser la vie en société dans son aspect matériel.
Ainsi, la foi, source vive de la quête de l’Absolu, de la beauté et son aboutissement, une société ayant l’humain en son centre, car sacré, est bizarrement éludée. Ignorant ceci faisant, ce qui fait la caractéristique de cette région du monde, carrefour des grandes religions historiques, mais aussi des patrimoines religieux plus anciens, et de brassages civilisationnels dus à une histoire particulièrement mouvementée.
En effet, si
les composantes de son identité officielle la rattachent depuis 14
siècles au monde musulman et arabe, sa méditerranéite et son africanité,
marquent aussi bien sa personnalité profonde qui s’est si
bien, faut-il le souligner, retrouvée dans l’Islam. Puisque ce dernier
l’a non pas transformée mais s’est judicieusement et avec bonheur
greffé à elle. Et c’est aussi cela, c'est-à-dire, ce qu’elle
a en propre dans le domaine de la spiritualité, qu’elle se doit tout
autant de préserver et de partager. C’est ce qui fit le rayonnement
des Cités maghrébines, ce qui fit qu’il y eut Cordoue et Séville…
4-En matière de savoir et de sciences : Si par ailleurs, l’Occident, rationaliste et scientifique, est arrogant et dominateur, ce n’est point une raison pour lui tourner le dos. Effectivement, certains de ses savants, immatures, inventent par exemple des engins qu’ils s’amusent à faire éclater dans le ciel comme des jouets, selon Salama Moussa, qui recommande une utilisation responsable de la science et de technologie ( m5 24).Vu sous cet angle, on ne saurait nier que l’immense savoir qui a installé l’Occident dans une position de domination, met la vie en danger.
Mais ce savoir reste nécessaire pour accéder un tant soi peu à cette puissance attestée par le label de l’époque, et ceux qui le contestent ne peuvent que rester à la traîne. Il l’est tout autant pour une meilleure compréhension des conditions de la vie et pour la maîtrise des phénomènes qui risquent de la dénaturer. Il permet de tirer profit de l’évolution de la civilisation pour orienter l’humanité dans le bon sens, grâce justement à cette sagesse de la culture traditionnelle / savante qui allie morale et raison, ces impondérables de tout acte de valeur. Einstein lui même n’a-t-il pas dit que la science sans religion est borgne et la religion sans la science boiteuse ?
L’histoire atteste pourtant que christianisme occidental a rageusement combattu la science au Moyen Age, et c’est indéniablement l’Islam qui à contrario, a permis à la pensée et d’abord à la pensée arabe d’investir tous les domaines du savoir des autres, sans restriction aucune si ce n’est le respect de la pensée islamique et de l’humanité, nous rappelle à juste titre Abdelkrim Ghulab (m5-81).
5-En matière de lutte pour un idéal d’amour et de fraternité : Prenant la relève de l’Islam, c’est le christianisme réformé, épuré des sédiments d’interprétations millénaires tendancieuses, réduit à son essence, qui a réanimé l’espérance du bien- être, en réhabilitant le sacré et la raison. Ces derniers sont à la base des idéaux des révolutions qui ont vu le jour au 18 e siècle en Occident et au centre des œuvres des plus grands philosophes occidentaux d’hier et d’aujourd’hui. C’est cet idéal d’amour et de fraternité qui se dresse, aujourd’hui encore, derrière la souveraineté de la loi et fait barrage pour défendre une dignité de plus en plus menacée. C’est cet idéal d’égalité que la société civile à travers associations et organisations indépendantes, s’évertue à défendre, tantôt par morale ou par éthique, tantôt par conviction politique.
Indirectement donc, par une voie détournée, la République a permis à l’objectif social initial de la religion de se réaliser et aux hommes d’accéder à plus d’humanité. N’était-ce la propension des détenteurs de capitaux à dominer le monde, pour plus de pouvoir et donc de capitaux, par leur emprise sur les marchés, les mass- médias, les projets de société des pays riches ou pauvres, leurs ressources naturelles et humaines, ces idéaux bafoués auraient accouché d’un confort généralisé en Occident. Et, osons rêver, d’un moindre gâchis planétaire.
En guise de conclusion : Le rôle de ceux qui partagent, en raison des connivences de l’histoire et de la géographie, les valeurs de l’Orient, de l’Occident et de l’Afrique, se situant au Centre des univers culturels du monde, n’est il pas de cultiver le meilleur de ces croisements , donc de se féconder de ce grâce à quoi l’Autre, l’Etranger, est supérieur et de présenter de soi, Ce justement dont il manque pour le féconder en un acte d’acceptation et de reconnaissance mutuelles . Puisqu’en définitive, accepter l’autre, c’est le respecter dans ce qu’il a de semblable, et admettre ce qui est commun, ce qu’il y’a en partage, par la mise en valeur des ressemblances.
Mais cela ne
saurait suffire, l’échange véritable, requiert la reconnaissance.
Reconnaître l’autre, c’est respecter sa spécificité,
le mérite de sa différence, par la valorisation de ce qui le caractérise
en propre et le distingue positivement : c’est le remercier pour sa
présence. Le contraire, soit le rejet ou le mépris relève
de la pathologie ou d’un machiavélisme tout aussi pathologique.
- A partir de 1985, le respect de l’altérité est nettement mieux exprimé. Les manuels d’histoire français de cette période, affichent la volonté de construire un ensemble méditerranéen à l’identité commune par la mise en valeur des apports mutuels à travers les époques et la solidarisation des cultures.
Côté algérien,
dans les manuels 1996 et 2005, un seul auteur étranger : Bertrand Russel,
qui ouvre le manuel de 2005, par un discours sur l’un des malheurs
des hommes à travers l’histoire: la guerre (m5- p 24/25). Le savoir
étranger est ainsi mis à contribution pour dédramatiser un désastre
intérieur – une violence meurtrière de plus de 10 ans qui a tout
l’air d’une guerre fratricide - et arabe qui perdure et redonner
espoir en l’avenir ; mais aussi pour dédouaner l’Administration
de la faillite de sa gestion des affaires publiques et légitimer ses
options en matière de politique sécuritaire.
- La nouveauté, c’est que la cruauté n’est plus l’apanage des français (m5 - p 180-202-206-208), ni le propre des noirs (manuels précédents), elle est aussi espagnole, et ce durant les terribles guerres de la Reconquista qui ont décimé les populations de Cordoue et de Séville ( m5- p 170/171). Mieux, elle est le propre de toutes les guerres menées par les hommes à travers les époques, via B. Russel. Le bref aperçu historique que ce dernier en donne, en fait un phénomène inhérent à l’évolution des sociétés humaines. Son espoir est que les générations futures puissent se doter d’une structure internationale qui sera garante de la paix.
- Deuxième
nouveauté : Bien que le rôle de l’apport décisif des sciences
arabes à la Renaissance européenne soit nettement revendiqué ( m5-p326/328),
la reconnaissance quoique timide de l’effort proprement occidental
pour l’organisation de la Cité , le bien - être collectif et
l’avancée de la science, est exprimée à travers deux textes.
L’un concerne les premiers jeux Olympiques, d’invention grecque
et leurs enjeux culturels, éducatifs et civiques, leur objectif
étant d’initier à la solidarité, à l’éthique, à la rencontre...(
m5-p276/277). L’autre, décrit l’expérience de Loven Hucke, hollondais
né en 1622, que la curiosité et la passion de la recherche menèrent
à la découverte du microbe au 17e siècle (m5-p366/267).
-Troisième nouveauté : La civilisation étant donc le résultat des conquêtes humaines à travers le temps, le recours à la science occidentale, n’a plus besoin de la légitimation de l’Islam, spécificité culturelle de l’en-groupe : la science n’est ni le produit de l’ennemi, l’impie, ni un produit diabolique ; c’est un savoir universel, illustré par 5 textes.
Ces derniers traitent de l’électronique, son mode d’utilisation et d’exploitation dans différents domaines ( m5-p 352/354) ; du pétrole brut, des industries qui s’y rattachent et des diverses formes de son exploitation ( m5-p361/362); de la conquête de l’espace et de ses bénéfiques retombées : élargissant l’horizon intellectuel de l’homme dont elle satisfait la curiosité naturelle, et la soif du savoir, la conquête spatiale élargit son horizon spirituel et l’incite à l’humilité( m5-370/371) ; du désastre environnemental auquel la science apporte des solutions en Occident, et qui se trouve accentué dans le Tiers-monde, à cause de la gravité de la situation socio-économique qui fait que les pouvoirs publics, faute de moyens, ne peuvent répondre qu’à l’urgence ( m6-p 196/197) ; de l’informatique, en tant qu’outil de sauvegarde les cultures traditionnelles et de la fécondation des cultures, par la circulation des idées, les échanges, et qui favorise donc l’émergence de sociétés nouvelles, ( m5-p374/376).
En résumé,
la science est la clef des problèmes ; il faut y recourir sans complexes.
-Quatrième nouveauté : L’authenticité n’est plus une valeur suprême. Les cultures étrangères ne constituent plus un risque pour la personnalité maghrébine : tout autant que la science, elles ne peuvent que l’enrichir. Aussi, l’enfermement sur soi, l’obsession de la perte de l’identité, doit-il être banni. En tout, 5 textes prônent l’ouverture sur les autres cultures. Et ce, non seulement, parce qu’elles sont enrichissantes, mais aussi parce qu’il n’y a aucun risque dans ces contacts pour les cultures traditionnelles qui peuvent être sauvegardées et diffusées grâce à l’informatique, ouvrant la voie à une ère de paix et de réconciliation (m5-p 374/376).
Cet enrichissement a eu lieu même durant les occupations par les puissances étrangères. Il n’y a donc rien à craindre pour l’Unité maghrébine, car le Maghreb a toujours su défendre sa personnalité régionale devant les conquérants qui ont toujours dû se maghrébiniser pour perdurer avant de battre en retraite, à l’exemple des phéniciens, des romains, des espagnols...( m5-p 311/313). De plus, ces envahisseurs ont profondément marqué la culture maghrébine, dans les domaines linguistique, artistique et architectural, autant de facteurs qui font l’unité du Maghreb arabe.
Pour autant, si le maghrébin doit s’ouvrir sur les cultures arabes et leurs littératures, anciennes et modernes, il doit tirer avantage des beautés de la littérature occidentale qu’il doit être fier de diffuser dans le monde ( m5-p294 /295) .
Ainsi, le
maghrébin modèle, est celui qui reçoit et qui donne, celui qui croit
en l’échange, en le don et les pratique. C’est un homme du monde,
et non un homme isolé dans son coin, loin des autres. Ibn Badis,
l’homme symbole, rappelle l’humanisme du musulman d’Afrique : sa
nation est l’humanité entière dont il aime et respecte les races
et les religions autant que sa famille et sa patrie ( m5- 306/ 308).
-De l’incrimination de l’autre à l’autodénigrement :
Il reste qu’en
dépit de cette ouverture affichée qui prêche l’effacement devant
l’autre, le détenteur d’un savoir supérieur, le dominateur de
l’heure, la défiance, l’auto-glorification et le ressentiment
sont latents bien qu’expressément absents des discours : ainsi, l’on
passe dans le même manuel des massacres et crimes de la soldatesque
de la Reconquista à Cordoue, Séville,...( m5-p 170/171), à
la représentation magnifiée du Palais d’El Hamra ( m5-p331/333)
, et de l’apport décisif arabe à la Renaissance européenne ( m5-326/328),
aux destructions et traumatismes des ignominies coloniales ( m5-p
180-202-206-208), à la misère des jeunes émigrés algériens, acculés
en France à un désespoir qui les perd ( m5-p 241/242).
Consécutive à la mondialisation et à la dépendance extrême vis-à-vis du capital international, cette accusation tacite et modérée est supplantée par la normalisation avalisée de l’ordre établi et sa consécration par l’autodénigrement ou l’autojustification.
Il en est ainsi de cette comparaison entre l’aisance des étrangers en terre arabe ( texte de A.Amine ) où ils accèdent au bien- être, voir à la richesse, et le dénuement des nationaux auxquels échoient en raison de leur paresse et de leur relâchement, misère et indigence. La responsabilité de cette triste situation leur incombe, selon l’auteur, totalement ( m5-p 266/267). Il en est de même, selon ce constat sur la politique environnementale de l’Occident qui investit dans la recherche scientifique pour trouver des solutions aux dramatiques retombées de la pollution et qui – via les multinationales - commercialise ou enterre les déchets sciemment interdits sur son territoire, dans les entrailles des pays du Tiers-monde : les problèmes insurmontables des populations empêchent les autorités de ces derniers d’avoir une politique de protection de l’environnement ( m6-p 196/197).
Ainsi donc, les avatars et les événements du passé et ceux du présent servent à dire l’autre, et selon le contexte, tantôt à le dévaloriser et à s’auto-glorifier, ou l’admirer et s’auto-flageller. La quête de la valeur étant la première des quêtes, il s’agit d’écarter tout motif d’angoisse qui susciterait le doute dans les repères identitaires de l’en- groupe. S’il y a focalisation sur les crimes des hors-groupes, c’est par auto- défense, toute civilisation et toute société, toute puissance, s’étant construite contre d’autres. L’autodénigrement de même, signifie la soumission à un adversaire trop puissant, quand il n’est pas tout simplement, signe de reconnaissance et d’admiration. C’est spontanément alors, qu’est omis ou censuré ce qui ne peut être justifié ou légitimé chez l’un ou l’autre partie...
Les non-dits des manuels
- Sur le
plan des droits humains : Le texte d’Ahmed Amine est très éloquent.
Si ce dernier, programmé à dessein, s’insurge contre ses compatriotes,
qu’il s’étonne de voir croupir dans la misère et la fainéantise,
quand les étrangers s’enrichissent en Egypte, il ne souffle mot sur
les politiques éducatives, ni sur l’état des Droits de l’homme,
lesquels ont structuré la personnalité des uns et des autres. Ces
différences ne sont pas mises à profit pour mettre le doigt sur les
limites de la démocratie qui se dit être au service du bien-être
commun, telle que connue et pratiquée en Occident, et qui s’avère
de plus en plus chimérique pour de larges couches sociales, mais
aussi et surtout, telle qu’imposée et bricolée ailleurs,
où ses retombées sur un contexte qui ne s’y apprête ni culturellement,
ni économiquement, sont dramatiques.
-Sur le plan des désordres écologiques : Le rapport prédateur du système occidental dominant, à l’environnement naturel et culturel mondial, est totalement occulté. Le droit inconditionnel qu’il s’arroge sur la nature et sur lequel repose son industrialisation et s’est construit son mode de production économique, fragilisant et bouleversant les écosystèmes et les modes de vie des sociétés prétendues « barbares », n’est ni expliqué, ni comparé à celui ou ceux découlant d’autres types de rapports, en usage précisément dans ces sociétés -là.
Ce qui en dit long sur sa main mise sur les richesses naturelles et sur les ressources des sociétés traditionnelles qu’il s’acharne à asservir, mettant ainsi la vie de la planète et ses divers modes d’existence, sous la botte de sa loi.
Sur le plan des désordres de la loi du marché : Cette loi, toute tournée vers le bien-être matériel, est absente des manuels, tout autant du reste, que celle émanant des croyances spirituelles des sociétés traditionnelles. Or, ne pas comprendre la prééminence de la loi dans les divers types de société, de la plus traditionnelle à la post-moderne d’entre elles, c’est ne rien comprendre au fonctionnement de leurs modes de vie.
Cela équivaut à condamner quiconque connaît mal l’une ou l’autre, à en ignorer l’essence fécondante, sa source vivifiante, à le priver de l’apprentissage d’une voie d’existence équilibrée. De même, qu’il est mis en situation de vivre en marge, en handicapé, s’il vient d’ailleurs, non outillé pour s’y installer ou tout au moins s’y adapter. Comment pourrait-il dans cette situation y apporter sa richesse, y faire reconnaitre le bénéfice de sa différence ?
Il est mis en outre, en situation de dépendance de cette loi dominante pour la satisfaction du moindre de ses besoins, s’il évolue dans le monde sous- développé, par la méconnaissance de ce qui confère aux pays développés, pouvoir et puissance militaire, économique et technologique, à savoir l’esprit d’émulation et la compétition féroce en tous domaines, dont résulte ce perfectionnent continu des savoirs et du savoir-faire, par lesquels ils président aux destinées du monde. .
Sur le plan de la diversité des cultures: Si donc, les derniers manuels sont expurgés de la religiosité tactique des précédents, et se font rassurants quant aux bienfaits de l’ouverture aux autres, ils sont loin de permettre, contacts et échanges réellement bénéfiques pour tous. Ils bénéficient d’abord et en premier à l’Occident, l’occidentalisation n’y étant pas un mal qu’il faut craindre, mais un bien, à l’instar des cultures des conquérants du Maghreb. Ce dernier, leur devant ses spécificités les plus saillantes.
Cet alignement
hautement proclamé et revendiqué sur la culture dominante est tel
que l’Afrique, terre d’appartenance première et berceau de l’humanité
n’y est pas représentée, quand l’Asie est presque ignorée. Les
civilisations de ces régions du monde, celles des indiens d’Amérique,
les sociétés autochtones d’Australie et d’ailleurs sont totalement
absentes. La grandeur passée de leurs peuples, les succès, les réalisations
et symboles de leur histoire contemporaine, les trésors que recèle
leurs cultures, n’y bénéficient d’aucun
égard. Ce qui est préjudiciable à tout le monde.
L’initiation au contact, un défi : C’est le respect suscité par un enseignement qui initie au contact et valorise l’altérité, par la reconnaissance des modes de pensée et de vie, différents de ceux de l’en-groupe, qui promeut l’apprentissage de la tolérance aux ambiguïtés culturelles et aux tensions générées par la proximité de l’autre, l’étranger, tout particulièrement. Qui confère estime et considération.
Cet apprentissage
est favorisé par la compréhension que les mécanismes, les produits,
les structures même, des divers groupes mis en fonction, sont les solutions
appropriées au contexte, les meilleures, mais évolutives pour autant
et mobiles, et pas plus figés que d’autres, car toutes les
sociétés se rencontrent en ce qu’elles sont régies
par les valeurs et contraintes qui leur conviennent à un moment de
leur histoire. Constituant tantôt un rempart contre la dislocation
du groupe, tantôt le moteur de leur avancée, celles-ci,
forcent le respect et la tentation de l’autrement : ceux qui vivent
ailleurs, conformément à d’autres modèles, d’autres visions des
choses, n’en sont pas moins des hommes, qui souffrent ou rient pour
d’autres raisons peut être, mais n’en sont pas moins des semblables.
La richesse du contact: Ainsi, la comparaison qui permet de cerner les différences, mais aussi l’idem du soi et des autres invite son acteur à voir, à sentir autrement, colorant ainsi sa perception du monde, enrichissant son regard sur les choses, élargissant le champ des possibilités, serait-ce virtuellement. Si ce sur quoi elle ouvre, n’est complètement viable, il est vrai, que fondu dans les normes qui lui donné le jour, elle permet cependant d’aller de l’avant, de progresser. En un temps relativement court à celui nécessité par une évolution strictement endogène, instruite par la diversité des expériences humaines et leurs conquêtes et réalisations les plus bénéfiques.
L’acteur en sort grandi, quand armé d’une réelle volonté de progrès sûr, à visage humain, il sait quoi choisir parmi la panoplie d’offres ou d’expériences qu’il a en présence. Quand ce choix penche consciemment vers ce qui sied à l’intérêt réel de la communauté, indissociable quant à lui de celui de l’humanité, tout le monde y gagne.
A.de Saint
– Exupéry l’avait si bien dit, convaincu qu’il était que la
différence loin de léser les hommes, frères en l’humanité,
les grandit. Cette conviction, si elle venait à se généraliser, permettrait
à la diversité d’exister dans la symbiose, ce pourquoi Dieu en
Islam a diversifié les groupes, pourtant dotés d’attributs
égaux : « Nous vous avons crées, peuples et tribus, pour que
vous vous connaissiez. Le meilleur pour Allah, est le pieux d’entre
vous. » dit-il, dans le Coran.
En guise conclusion : C’est le contact avec les cultures, la compréhension même limitée des règles qui les régissent, qui permet l’émergence des éléments médiateurs, émigrés en tête, dont l’action rapproche les peuples. Ces éléments sont ceux-là qui auraient d’abord reconnu leurs propres spécificités et cerné les traits constitutifs de leur authenticité. C’est là, l’étape première vers l’acceptation de la différence. A partir de là, l’autre ne pose plus problème. Sa singularité n’est plus à effacer, son ipséité, son altérité, sont dés lors, facteurs d’enrichissement mutuel. L’accueil, peut alors être.
Mais au préalable, il nécessite la rencontre. Rencontre, qui doit être selon O.Reboul, l’unique valeur universelle de l’éducation ( 1995, p 75). Elle est salvatrice, en ces temps troubles de déplacements forcés, de circulation massive des hommes à l’échelle planétaire et de violences meurtrières sans précèdent. Pour ce faire, il faut d’abord que les législations des Etats-Nations, redéfinissent le sens de l’hospitalité qui ne se fera plus sous le signe de l’intégration forcée, qui consiste à nier et à effacer la culture d’origine, et toute trace de singularité. Ni sous le signe d’un rapport à l’autre, vicié à la base et formaté par les discriminations, les dévalorisations et les autoglorifications suintantes de mépris, décrétées ou insinuées par les officines officielles pour des raisons bien ou mal intentionnées.
Pour finir,
c’est à cette conception paradoxale de l’hospitalité qui a prévalu
jusque-là que se doivent les drames de l’humanité, alors que
l’hospitalité au sens éthique, signifie, selon Levinas, «être en
proie » à l’autre, être son obligé, c’est à dire responsable
devant lui. Dés qu’on écoute autrui, dés qu’on lui parle,
le temps est au respect et à l’amitié, à l’accueil. Si j’accueille
l’autre chez moi, ajoute Derrida je suis en situation d’otage
dans la mesure où je suis chez moi, l’invité de l’autre,
son hôte. Aussi, cette éthique doit- elle se construire sur
cette structure de « proie » et d’otage pour pouvoir résister à
toutes les violences (Jacques Derrida, 2000, P66/67.)
Elle doit donc se faire en tant que rencontre assumée, qu’elle soit voulue ou imprévue, sous le signe de la considération réciproque et de la reconnaissance mutuelle qui fait que la singularité de l’un et de l’autre est respectée autant que possible.
C’est pourquoi, si le XI siècle veut concrètement inaugurer une ère de coopération internationale et de paix, il doit se doter d’institutions et s’inventer des instruments qui sauront instaurer un climat non pas non agressif, mais moins violent, enclin à l’amitié, au respect et à la bienveillance envers l’autre, et pour revenir à notre sujet, envers tout nouveau venu ou toute personne d’ailleurs.
Bibliographie :
1-Manuels de textes et de lecture
(cours de littérature arabe du secondaire).
2 - Bencheikh J.E., La poétique arabe, édit. Anthropos, Paris, 1975.
3 - Ben Jalloun T., «
Au – delà du dialogue », in Le Monde du 23 Novembre, 1978.
4 - Bouzar W., La culture en question, Les édit. SNED, Alger, 1982.
6 - Bouzar W., La mouvance et la pause, Les édit. SNED, Alger, 1983.
7 - Derrida J., Sur parole, édit. De l’aube, Paris, 2000.
8 - Harbi M., Le FLN, mirage et réalité, Les édit. Jeunes Afrique, Paris, 1985.
9 - Ibn Khatib : m2- p 262/263 ; IlIya Abu Madhi : m3- p 375 ; Abdelhamid Elkhatib : m1- p 161 ; Ibn Zaydoune : m2 – p 233/234, 234/235, 314, 315, 317 ; Mahmud Samy El Barudy : m 3 – p 75/76, 83/84.
10 - Laroui A., Islam
et modernité, Les édit. La Découverte, Paris, 1986.
11 - Mammeri M.,
Culture savant, culture vécue, édit.Thala, Alger,1991.
12- Michaud G., Architectures , in Ethnologie.N°2 -3, Septembre, 1971.
13- Pégu
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Le rêve de Vautrin (Jacques Vergès)
Balzac évoquait prophétiquement, à l'aube des temps industriels, par la bouche de Vautrin:
Moi, voyez-vous, j'ai une idée. Mon idée est d'aller vivre de la vie patriarcale au milieu d'un grand domaine, cent mille arpents par exemple, aux Etats-Unis, dans le Sud. Je veux m'y faire planteur, avoir des esclaves, gagner quelques bons petits millions à vendre mes boeufs, mon tabac, mes bois, en vivant comme un souverain, en faisant mes volontés, en menant une vie qu'on ne conçoit pas ici, où l'on se tapit dans un terrier de plâtre. Je suis un grand poète. Mes poésies, je ne les écris pas: elles consistent en actions et en sentiments. Je possède en ce moment cinquante mille francs qui me donneraient à peine quarante nègres. J'ai besoin de deux cent mille francs parce que je veux deux cents nègres, afin de satisfaire mon goût pour la vie patriarcale. Des nègres, voyez-vous ? C'est des enfants tout venus dont on peut faire ce qu'on veut, sans qu'un curieux de procureur du roi arrive à vous en demander compte. Avec ce capital noir, en dix ans, j'aurai trois ou quatre millions. Si je réussis, personne ne me demandera: qui es-tu ? Je serai Monsieur Quatre-Millions, citoyen des Etats-Unis.
Le rêve de Vautrin s'est réalisé à l'échelle planétaire. La réaction se produit aujourd'hui contre cette entreprise si longtemps justifiée par l'humanisme civilisateur. Tous les mouvements que l'on dénonce aujourd'hui comme barbares résultent de ce triste marché de dupes. Les masses musulmanes, touchées par les mouvements chiites ou fondamentalistes, étaient hier encore nassériennes ou baassistes. Elles croyaient dans une possible synthèse de leur héritage et de l'Occident. Leur colère démontre l'ampleur de leur déception.
Jacques Vergès, "J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans", La Table Ronde, 1996, "J'ai lu" n°5240 pp 190-191
26/06/09
Iran: attendre des jours qui chantent
Sollicitée de donner son avis sur la situation en Iran, une amie algérienne me communique ce texte:
Succinctement, car je ne suis pas au fait des détails, et puisque vous voulez mon avis, il me semble que cette histoire de trucage des élections au profit de Ahmadinejad est un montage pour la façade du système, un clin d’œil à « l’Occident démocratique ». L’opinion occidentale étant regardante sur la forme, et sensible au discours de l’opposition ; notamment de l’opposition démocratique vraie ou fausse.
Souvent installée en Occident, terre d’exil ou d’élection, cette dernière appelle à l’aide au nom des Droits de l’homme et de la Démocratie. Pour autant, l’ingérence directe ne s’impose en tant que « solution inévitable » que lorsque les intérêts occidentaux l’exigent et que l’ingérence indirecte s’avère insuffisamment opérationnelle ou gratifiante.
Ahmadinejad a bien été élu à la majorité écrasante, à mon sens, même si bourrage des urnes, il y’a eu. Non seulement sur volonté du régime qui a mobilisé les moyens de sa politique. Mais aussi, et surtout, pour des raisons de compatibilité : les gens élisent ceux qui leur ressemblent, en lesquels ils se reconnaissent. Sens de l’égalité et respect de soi obligent.
En effet, Ahmadinejad parle, s’habille et vit comme le peuple. C'est-à-dire, simplement. Selon les infos officielles, bien entendu.
Il est aussi, un héros national. Celui qui titille l’égo du plus commun des iraniens: ne défie t’il pas, les USA et Israël pour l’intérêt national et la grandeur de l’Iran ? Il incarne ce sens du sacrifice que les iraniens glorifient en Ali, promu Prophète par le chiisme, et qui leur rend si facile le martyre. Disciplinés, ils le sont jusqu’au sacrifice suprême ; tout comme Ahmadinejad, paraît l’être.
Quant à Moussavi, c’est un inconnu qu’on sort de l’ombre pour les besoins de la cause. Premier Ministre sous Khomeiny, il a depuis disparu de la scène publique. Son intronisation sert à fabriquer un futur présidentiable, pour injecter du sang neuf dans un sérail connu pour ses frasques et sa corruption, et à jeter de la poudre aux yeux d’une opposition et d’un Occident, suspicieux. Naïve, la rue qui prend le mirage pour la réalité, répond présente : c’est dans la misère et l’ignorance que la manipulation tourne à fond.
Par conséquent, les deux adversaires, animés l’un et l’autre par sa propre ambition ne s’opposent, réellement pourrait-on dire, qu’à titre personnel. Pour le reste, Ahmadinejad ou Moussavi, c’est du pareil au même. Issus du système du Bazar et des Mollahs, ils portent, à quelques différences prés, le même projet de société et donc le même programme: pérenniser l’ordre établi.
Ainsi, s’il est des pays où le culte du marché amalgamé aux Droits de l’homme a pignon sur rue, en Iran c’est le culte de la religion qui est le chef de la sauce politique.
Dans ce pays multiethnique et multilingue, conservateur et rompu par choix politique, mais pas seulement, au sens du religieux dans sa grande majorité, la religion est décrétée source du code de conduite et du mode de gouvernance. Elle est en ce sens le facteur principal de légitimation du régime et donc du contrôle pour toujours plus de pouvoir. C’est pourquoi, à l’intérieur comme à l’extérieur, tout se joue au nom de la religion !
Pour rappel, l’empire Iranien a constitué à partir du V e siècle avant ère, l’entité politique territoriale indo-européenne, la plus étendue de l’antiquité. Le rêve de restaurer cet empire est plus que jamais présent. A défaut, devenir un partenaire géostratégique incontournable et décisif dans la gestion des affaires du monde. Les stratégies :
1-Se proclamer champion et gendarme de l’Islam; accuser l’Occident, USA en tête de satanisme.
2-Déstabiliser les pays du Moyen- orient (Palestine, Syrie, Irak, Liban, pays du Golfe, Arabie Saoudite), ceux de l’Asie mineure et d’Asie (Turquie, Afghanistan, Pakistan, Inde, Chine, ex-Républiques soviétiques) et autres (pays issus du démantèlement de l’ex- Yougoslavie).
Et ce, par la manipulation des groupes chiites ou islamistes qui s’y trouvent et dont les stratégies et techniques guerrières, importées ou imposées par la conjoncture, sont exportées et affinées ailleurs. Partout, elles sont instrumentalisées à nouveau, les mollahs n’étant pas les seuls à rêver de grandeur.
3-Jouer la Carte nucléaire, en tant que moyen de négociation avec les USA, car :
- Amis d’Israël, qui bien qu’extraordinairement armé, craint l’avènement dudit nucléaire à ses frontières.
- Et Puissance dominante dans la région où elle détient le monopole sur le pétrole, entre autres. En sus, des bases militaires.
4-Jouer la Carte du nucléaire, en tant que moyen de ralliement ou de dissuasion des arabes et musulmans, par rapport à ses visées de leadership et d’expansion.
5 - User des épouvantails ou épées de Damoclès précédents pour colmater les fissures sociales, susciter l’union et préserver la stabilité au plan interne.
Et si des iraniens, en nombre de plus en plus effarant, crèvent de misère et de maladie et que des jeunes, en nombre à donner le vertige, se droguent et s’intoxiquent, pour supporter malvie et chômage, alors que pays est classé 4e producteur de pétrole et 2e exportateur de l’OPEP, cela incombe au décret divin. Il n’y a pas de quoi s’alarmer, c’est leur inéluctable destin. Du point de vue d’une lecture fataliste et biaisée des textes fondateurs de l’Islam, c’est aussi clair.
En conclusion, Ahmadinejad est effectivement, par conviction, démagogie ou inconscience, l’homme qu’il faut pour le régime des mollahs. En digne héritier et représentant, il s’est brillamment illustré dans tous les segments sus-cités du programme politique qu’il avait à charge de réaliser. A l’exception des franges occidentalisées ou en accointance avec des régimes non amis, il l’est aussi pour les iraniens qui ont voté pour lui, par conviction ou par crainte.
Quant au peuple de façon générale, mûré dans la malvie et la pauvreté, il devra attendre des jours qui chantent. Qui ne sont pas pour demain. Encore moins, le leadership ou la grandeur de l’Iran.
Les uns et les autres requièrent la participation réfléchie et active du peuple à la vie sociale et politique de la nation. Laquelle participation dépend de la valeur qu’on reconnait et du respect qu’on accorde au peuple et par delà, à tout être vivant, du dehors comme du dedans.
D. K
A propos de la "participation" de militants CGT à l'évacuation des sans-papiers de la Bourse du travail de Paris
Rien, rien, rien, absolument rien, même pas l'idée saugrenue d'occuper un local syndical, ne doit ni ne peut justifier la collaboration de militants Cgt comme supplétifs de la police ( c'est bien ce que signifie la formule du communiqué de la Cgt: "Les syndicats CGT de Paris ont contribué à mettre un terme à l’occupation de l’annexe Eugène Varlin, rue Charlot, de la Bourse du travail de Paris") dans une action qui en elle-même et dans son principe, sinon dans sa pratique, est une action d'une violence comparable à celle qu'emploient les traqueurs officiels des sans-papiers. Quel est le but recherché dans cette affaire si les moyens employés sont comme presque toujours, au-delà des mots qui les couvrent, révélateurs des fins poursuivies ?
24/06/09
Et si Dieu n'aimait pas les noirs ?
Serge Bilé, Ignace Audifafac, RECHERCHE VERITE SUR LA PLACE DU NEGRE DANS « L’EGLISE UNIVERSELLE »
Dans
ET SI DIEU N’AIMAIT PAS LES NOIRS ?ENQUETE SUR LE RACISME AUJOURD’HUI AU VATICAN
Pascal Galodé éditeurs, 2008, Saint-Malo, 120 p.
- Un prélat africain, Mgr Emery Kabongo, essaie de relativiser la persistance du racisme négrophobe dans l’Eglise catholique : « L’Eglise
est une construction humaine, avec des gens qui viennent de partout et
qui se rencontrent. Donc, s’il y a un groupe qui devient majoritaire,
il y a danger qu’il porte ses propres conceptions, comme par exemple
l’idée que les autres pourraient être inférieurs. » (p. 15) Il ne
s’agit point d’infériorité statistique mais sociologique ; une race
numériquement en régression constante conserve depuis deux millénaires
la commande juste parce qu’elle a vissé l’élection du pape, la
nomination des cardinaux, des nonces apostoliques, etc. (632 ans de
papes italiens sans discontinuité).
- « [Au Vatican], tout ce que vous faites est jugé à partir de la couleur de votre peau « (p.24), témoigne Mgr Bernardin Gantin, le tout premier Noir à occuper une place dans la curie romaine en 1971.
- L’éternité du conservatisme aristocratique du catholicisme romain. Un indice : « la polémique qui a suivi le découpage du diocèse de Sao Paulo, divisé en cinq, dans le but non avoué d’affaiblir les partisans de la théologie de la libération, en morcelant leur influence. » p.25-26
- Racisme épidermique : « Le pire, c’est que l’on ne veut pas de nous, alors que les pays européens manque de prêtres. C’est un comble ! Et avec ça, on nous dit que l’Eglise est universelle. » p.32.
- La clochardisation des religieux en formation au Vatican : « Aujourd’hui, vous avez des instituts qui envoient des religieuses sur une simple promesse qu’elles recevront une bourse une fois sur place. Or quand les sœurs sont là, on ne donne rien. Parfois elles n’ont même pas de logement et sont obligées de se débrouiller. » p.37.
- L’exploitation éhontée de la misère entretenue des pays sous-développés : « C’est triste à dire, mais toutes les religieuses africaines que je connais, dans les congrégations ici, ne sont pas heureuses, parce qu’elles sont exploitées » p.39, témoigne sous anonymat une religieuse africaine vivant à Rome.
- « quand je vois ce qui se passe dans les couvents italiens, ça me fait pitié. Quel que soit votre niveau d’études, quand vous êtes noire, vous êtes toujours la dernière. Vous n’aurez jamais les mêmes chances qu’une religieuse blanchs de la même promotion, du même âge et de la même valeur que vous. » p.39.
- des religieuses aussi captives que les esclaves noirs dans les plantations du Nouveau Monde durant les siècles de braise : « Quand on vous appelle au commissariat pour retirer votre carte [de séjour], la mère supérieure vous accompagne. Une fois que vous avez signé le document, elle le prend et le garde. Ça se passe comme ça dans la plupart des congrégations […] Parce qu’elles n’ont pas confiance, elles pensent qu’une fois que l’on a nos papiers, on va se sauver et quitter la congrégation» p.41.
- Que de servitude ! « Nous, on passe notre temps à laver et repasser. On s’occupe des personnes âgées. On les change, les douche, leur donne à manger […] On travaille de six heures du matin jusqu’à parfois vingt heures le soir […] Combien on gagne ? Vous plaisantez ? On ne nous paie pas. On est juste logées, nourries, blanchies. Et les sœurs européennes ? Pour elle, c’est différent. On leur donne quelque chose. C’est pareil pour les sœurs philippines. » p.42.
- Questions à une religieuse noire contrainte à la prostitution : « Que faites-vous de l’argent que vous donnent vos partenaires ? J’envoie tout au pays. Mes parents sont pauvres […] Y en a-t-il comme vous qui se prostituent ? Oui, beaucoup. On se connaît entre nous. Avez-vous déjà pratiqué la prostitution chez vous ? Non. Jamais.» p.45-46.
- « Si, comme cette religieuse, certaines font de la prostitution à leur corps défendant mais de leur propre chef, d’autres sont, en revanche, victimes de véritables réseaux qui les piègent, les livrent à des hommes et confisquent même le prix de leurs passes. » p.46.
- L’Afrique sous représentée dans la hiérarchie de l’Eglise : « Regardez combien nous avons de cardinaux ! Même pas une vingtaine pour toute l’Afrique, quand les Italiens, seuls, en ont deux fois plus. Et sur près de deux cents cardinaux que compte l’Eglise, plus de la moitié sont européens. » p.53.
- La duplicité du Vatican : « Comment peut-on être crédible dans la dénonciation du racisme dans le monde, quand on n’a pas la volonté de le combattre dans sa propre maison ? » p.63 .
- Des papes ouvertement racistes ont émaillé l’histoire de l’Eglise. Le cas de Pie XII qui, le 26 janvier 1944, avait envoyé à l’état major allié un télégramme pour signifier son allergie à la présence des Noirs, même libérateurs, aux portes du Vatican : « Le pape espère qu’il n’y aura pas de soldats de couleur au sein des troupes alliées qui seront déployées à Rome après la libération. P.74.
- Le scandale féminin ne fait scandale que contre celui qui le laisse s’ébruiter : « Au Malawi, la supérieure générale d’une congrégation dont vingt-neuf religieuses ont été mise en ceinte par des prêtres, s’en est plainte auprès de son évêque : elle a été démise de ses fonctions. » p. 82.
- Justification mythologique de l’esclavage des Noirs par une Eglise demeurée raciste. Le teint noir est un signe de malédiction de la descendance de Cham, fils de Noé : « Noé, qui rentre de sa ferme ivre mort, ôte ses vêtements parce qu’il a trop chaud et s’endort. Cham, son fils, entre à son tour sous la tente et découvre malheureusement la nudité de son père, lequel en l’apprenant à son réveil le maudi, et voue sa descendance à être à tout jamais « esclave » ». p.84.
- Des papes à l’avant-garde de la promotion du racisme : Nicolas V, comme pionnier et Pie IX comme théoricien : « L’esclavage en tant que tel, considéré dans sa nature fondamentale, n’est pas du tout contraire à la loi naturelle et divine. » p.91.
- « On verra même, en mars 1488, le pape Innocent VIII accepter du roi d’Espagne un cadeau de cent esclaves « avec des colliers de fer reliés par des chaînes ». Il s’empressa de les distribuer aux cardinaux et prêtres italiens, qui s’arrangeront de ne pas les baptiser afin de ne pas devoir les émanciper. » p.91-92.
- Racisme
négrophobe en recyclage dans l’éducation des Noirs ; une chanson conçue
par des religieuses belges pour de tout petits Congolais :
« O père Cham, qu’as-tu fait ?
Nous souffrons beaucoup
Par Dieu nous sommes punis
Durement sans pitié
La punition qu’il t’avait infligée
Est héritée par nous tous
Et maintenant nous sommes
Des esclaves sur terre. » p.93.
- Le catholicisme romain persiste et signe dans des manœuvres d’infériorisation du Noir malgré l’option de Jean-Paul II qui, à Gorée le 22 février 1992, « avait demandé pardon au nom de l’Eglise pour la traite négrière, cet « holocauste oublié », commis par « des personnes baptisées » qui ont réduit en esclavage les frères et les sœurs auxquels était destiné l’évangile de la liberté. » p.95.
- L’Eglise catholique, un forum politique international où l’Afrique est à l’étroit : « Un prêtre africain, qui le côtoyait au Vatican, dit que Gantin partait avec un gros handicap en 1978. « Pour devenir pape, il faut être porté à la fois par son pays et son continent. » p.100.
- « On n’a pas encore eu de pape africain, ni latino-américain, mais ça viendra. » Mgr Gantin, p.102
- Un pan masqué de l’Eglise cependant, des papes africains maquillés en Européens : « L’Afrique a déjà donné, dans un lointain passé, trois pontifes à l’Eglise catholique : Victor 1er et Miltiades, originaires l’un et l’autre de l’Afrique du Nord, ainsi que Gélase 1er, né à Rome de parents africains. » p.106.
- « Si l’origine africaine de Victor 1er, Miltiades et Gélase 1er aujourd’hui ne fait aucun doute, leurs portraits officiels, sous les traits de papes blancs, sont en revanche contestés dans les communautés africaine, antillaises et afro-américaine, où l’on revendique haut et fort leur négritude. » p.108 .
- « Une falsification qui prend racine dans une vieille théorie, défendue par les théologiens de l’Antiquité, selon laquelle les Noirs sont nés blancs à l’origine, mais qu’ils ont changé de couleur du fait de leurs vices, et que seule une conversion au christianisme peut leur permettre de retrouver leur état et leur éclat premiers. » p.109-110.
- D’où « l’hostilité que n’a cessé de susciter l’idée d’un pape noir, au cours de ces dernières décennies, dans les capitales occidentales. » p.112.
- Relayant ainsi « la célèbre prophétie de Nostradamus qui avait, au XVè siècle, annoncé que l’avènement d’un pape noir serait le prélude à l’Apocalypse. » p.113.
- Des
échos de cette flambée du racisme dans l’opinion publique italienne
après l’élection d’une noire comme misse d’Italie en 1996. Une chanson
à succès illustre la phobie collective :
« Et que le dernier pape de l’histoire
Débarquerait du continent noir
Un pape noir après Miss d’Italie ?
Mon Dieu ! Ce serait de la folie ! » p.113.
- Le
plus probable, pour Jean-Marc Ela, est l’élection un jour d’un pape
noir aliéné, sans aucun effet positif sur le destin des siens : « S’il
y avait un pape noir, je craindrais qu’il n’y eût pas de changements
spectaculaires, parce que les évêques et les cardinaux d’Afrique, en
dehors de quelques exceptions, sont plus romains que les Romains. »
p.116
23/06/09
Le monde dans ma classe, par Luc Collès
Les classes-passerelles :
le monde dans ma classe
Luc Collès (UCL-CEDILL)
L’un des objectifs
qu’on se fixe dans une classe-passerelle (classe pour primo-arrivants)
est de faire accéder l’élève à une compétence interculturelle,
reflet du monde « d’où il vient » et de celui « où il arrive ».
Autrement dit, lui faire découvrir l’autre, qu’il est amené à
rencontrer dans le cadre scolaire, mais également dans la société
afin de « vivre ensemble ». Des questions se posent alors : quelle articulation
entre culture d’origine et culture d’accueil doit-on mettre en œuvre
pour une acculturation d’intégration et non d’assimilation ? Quelle
démarche permet cette articulation ? Pour quel résultat ? Ces
questions sont au centre du débat sur la scolarisation et l’intégration
sociale des primo-arrivants.
Des dissonances cognitives
Il semble que certaines
difficultés linguistiques vécues par ces élèves allophones immergés
en culture francophone s’appuient sur des dissonances cognitives provoquées
par les normes d’utilisation de la langue française. En ce cas, le
concept de dissonance cognitive1 peut nous aider à
développer des stratégies pédagogiques qui tiennent davantage compte
de l’origine culturelle et linguistique des élèves. Il nous paraît
donc nécessaire de situer la réflexion dans un cadre plus global et
de préciser en quoi l’identification de dissonances cognitives peut
nous être utile.
La logique cartésienne, dont la plupart des enfants autochtones s’imprègnent dès le sein maternel, est très culturellement marquée dans la langue française. Beaucoup d’autres cultures ont une approche plus syncrétique ou globale de la réalité et de la langue. Ainsi, l’arabe dialectal marocain a tendance à juxtaposer les termes, les phrases sans forcément expliciter les liens logiques de la syntaxe. Comme tous les dialectes, il exprime en outre plus volontiers des réalités concrètes que des abstractions. A tout occidental, il paraît évident que la langue est un outil au service de l’homme : on y reconnaît bien une dimension poétique, mais ses fonctions sont essentiellement pragmatiques. Cette représentation standardisée entre en dissonance avec d’autres valeurs symboliques de la langue.
L’arabe, par exemple,
est avant tout la langue sacrée du Coran. L’investissement religieux
dans la langue arabe peut avoir comme corollaire une certaine circonspection
vis-à-vis de la langue française jugée trop profane, trop critique.
Certaines cultures développent en outre une méfiance vis-à-vis de
l’écriture. Dans les sociétés traditionnelles, c’est ce qui est
transmis par la parole et consigné dans la mémoire qui est assuré
de durer.
La façon dont
les langues expriment leur rapport au temps est aussi une source permanente
de diversité et d’étonnement. Ainsi, dans Les Yeux baissés
de Tahar Ben Jelloun, la jeune héroïne Kenza comprend, après un long
cheminement, qu’elle doit quitter son pays natal, c’est-à-dire
abandonner sa mentalité rurale, si elle veut jongler avec la concordance
des temps en français. Notre culture scolaire considère comme universel
le temps linéaire, orienté vers le progrès. Le temps est cloisonné
pour définir des priorités, il peut être saucissonné…Il est aussi
ce réservoir vide qu’il faut à tout prix remplir : le temps se gagne,
se perd, est gaspillé…Les cultures méditerranéennes ont, par contre,
un rapport au temps beaucoup plus souple. « S’apparentant plus à
un point dans l’ici et maintenant qu’à une route, celui-ci a beaucoup
moins d’importance en termes d’organisation et est soumis aux priorités
relationnelles. »2
Un rapport
à l’écrit problématique
Ces dissonances cognitives
ne sont d’ailleurs pas propres aux enfants de migrants ou aux primo-arrivants.
Elles déterminent aussi les difficultés scolaires des jeunes de milieu
populaire. Le niveau de maîtrise de la langue maternelle et les composantes
socioculturelles de la famille sont prépondérants : le fils d’un
diplomate sri lankais ou marocain ne rencontre pas les problèmes du
jeune issu de l’immigration en milieu populaire3. Les enfants des banlieues vivent parfois les
contraintes de la langue française comme un symbole de leur exclusion
socioéconomique. Se soumettre aux règles de la grammaire, du code
écrit reviendrait en quelque sorte à accepter l’ordre établi qui
les exclut. Dans ce contexte, on peut faire l’hypothèse que certains
obstacles à l’apprentissage relèvent moins de difficultés linguistiques
objectives que d’enjeux affectifs et identitaires.
D’une manière générale,
on constate que les élèves de milieux populaires, autochtones ou non,
ont en commun la plupart de leurs difficultés avec l’écrit.
A la suite de J. Downing et J. Fijalkow, Dany Crutzen4 a défini les conditions culturelles habituelles
qui entrent en dissonance avec la culture populaire :
- prédominance de l’écrit sur tous les autres médias,
- parallèlement, transmission orale de contenus théoriques structurés, dont la forme et le fond reflètent les normes bourgeoises cultivées,
- prédominance du rationnel sur l’affectif, de la reproduction sur l’expression, de l’abstrait sur le concret,
- formalisme encore largement majoritaire : le sens des tâches scolaires est posé en prérequis ; le contexte est peu ou pas du tout signifiant pour les milieux populaires.
“ La langue en milieu
populaire serait plutôt affective. Elle utiliserait peu l’abstraction
et ignorerait la plupart des règles propres au code écrit. Autochtone
ou non, l’élève de milieu populaire se retrouve donc en terre étrangère
à l’école : son premier défi sera de comprendre tout simplement
ce qu’on lui veut. ”
Cette langue populaire
est très différente de celle qui est utilisée à l’école et dont
la maîtrise est tellement nécessaire si l’on veut avoir accès à
tous les savoirs qui y sont dispensés5. Tentons à présent
de caractériser le français dit de scolarisation en partant d’un
exemple. “ Tu vois, ça entre par ici et ça sort par là ; tu comprends ? ”.
Cet énoncé, prononcé par un professeur de biologie à propos du système
digestif du poisson, caractérise bien le discours oral tenu en classe.
Et cela fonctionne bien : l’élève comprend. Le seul problème, c’est
que les résultats ne sont presque jamais à la hauteur de cette compréhension.
Pourquoi ? Parce que l’écart entre le discours de la classe et le
discours des documents pédagogiques qui servent à étudier à la maison,
tout seul, est énorme. L’énoncé antérieur devient : “ Chez le
poisson, l’ingestion des aliments et leur excrétion se réalisent
respectivement par…et par… ”. C’est là un discours
scolaire écrit dont l’élève ne maîtrise pas les composantes.
Quelles sont-elles, ces composantes ? Essentiellement, une grande décontextualisation et une grande densité d’informations :
- disparition des renvois à la situation d’énonciation,
- recours à un vocabulaire spécifique pour désigner les réalités du monde,
- usage de mots inconnus ou connus de l’enfant mais pas avec l’acception nécessaire au texte,
- usage de déterminants à valeur générale,
- usage abondant de
relations anaphoriques (leur excrétion : de qui ? de quoi ?).
L’école demande en
outre une maîtrise métalinguistique du langage : pas seulement
lorsqu’elle fait réfléchir sur la langue (dans le cours de grammaire),
mais aussi lorsqu’elle la fait utiliser, pour lire, étudier ou écrire…et
même pour parler (cf. les consignes : “ réponds par une phrase complète ;
parle avec un vocabulaire précis ; reconstruis ta phrase… ”). Les
difficultés que rencontrent plusieurs élèves, notamment les jeunes
issus de milieu populaire, provient de ce que l’école fait “ comme
si ” le passage du discours en classe à celui du livre allait de soi.
Ces difficultés se répercutent dans toutes les disciplines : en français
mais aussi dans les branches qui utilisent largement la langue comme
véhicule des connaissances (la géographie, l’histoire et les sciences
naturelles).
D’après Dany Crutzen,
l’intervention pédagogique peut favoriser l’émergence consciente
des représentations et tenter d’y débusquer ces éventuelles dissonances.
Certes, le fait de les mettre à plat ne les neutralise pas automatiquement,
mais amène l’élève à identifier la difficulté et à prendre conscience
des différences entre sa culture et la culture française. De ce point
de vue, l’erreur, dont on sait qu’elle est le signe de l’interlangue
de l’apprenant6, est souvent la manifestation d’une dissonance
cognitive.
Des activités interculturelles
Plus précisément, dans
une classe-passerelle, l’enseignant est confronté à une multitude
de cultures qui cohabitent, en plus de la sienne, au sein d’une même
classe : comment va-t-il arriver, dès lors, à gérer cette situation
de cohabitation linguistique et culturelle ? Comment mettre en place
une pédagogie de l’interculturel permettant un équilibre entre,
d’une part, le capital de culture anthropologique d’origine de l’élève,
confronté à la culture française de l’enseignant et à celle des
pairs de diverses origines ; et d’autre part, le capital de culture
cultivée et scolaire d’origine de l’élève, confronté à la formation
de l’enseignant et à la culture scolaire des pairs ?
D’où notre questionnement :
quels repères pour entrer dans une culture francophone? Comment mettre
en place cet apprentissage interculturel ? Quelles sont les activités
susceptibles de favoriser celui-ci ? Lors d’un colloque à Louvain-la-Neuve
en janvier 2005, Fatima Davin7 a relaté une démarche, la
simulation globale, pour entrer en relation avec l’Autre.
Si la simulation globale
sert de technique d’apprentissage de l’oral et de l’écrit, elle
sert aussi à construire un univers fictif, ce qui constitue un moyen
de faire sortir l’élève de la classe et de ses contraintes pour
l’emmener dans un monde imaginaire, enrichir son capital linguistique
et culturel et lui permettre une ouverture sur les autres, camarades
de classe qui viennent d’une autre culture, afin de gérer les conflits
et les malentendus. Dans un tel dispositif, l’hétérogénéité est
réduite. Il n’y plus de différences : les apprenants acquièrent de
nouvelles identités ou personnalités, avec nom, prénom, âge, sexe,
nationalité, profession auxquelles ils vont s’habituer le long de
l’histoire à inventer, durant une période déterminée. Chacun accomplit
des tâches, donne son avis, argumente, explique, informe, raconte et
décrit dans un décor imaginaire.
Pendant les 40 séances
programmées par l’enseignant à raison d’une heure par semaine
à partir d’un canevas de simulation globale, «Iles » de J.M. Caré,
F. Debyser et Ch. Estrade8, les apprenants sont progressivement
amenés à élaborer collectivement un dossier dont ils sont à la fois
les acteurs et les auteurs. L’objectif est de raconter, de décrire
et d’expliquer en quoi consiste le fait de « Vivre ensemble » avec
ses ressemblances et ses différences, dans un monde fictif certes,
mais influencé par les représentations qu’on a de l’Autre. S’agissant,
par exemple, de l’élaboration de droits et de devoirs, toute vie
en société supposant des règlements permettant de gérer la vie quotidienne,
l’origine, la langue, la culture et la religion de chacun seront convoquées,
dans une perspective comparatiste. Pour chaque thème, chaque intervention,
on retrouve la consigne suivante : « Voilà comment ça se passe ici.
Et dans ton pays d’origine ? Compare, retrouve les ressemblances et
les différences ». La langue d’origine est également présente,
depuis le moment où l’on dit bonjour dans toutes les langues des
élèves présents dans la classe jusqu’au moment où l’élève
apprend à nommer les réalités sociales et scolaires. La consigne
est la suivante : « Voilà comment on nomme dans telle langue. Et dans
ta langue ?
En ce qui concerne la
culture, nous retrouvons, par exemple, dans le travail de rapport au
temps, toute la mise en œuvre pour concevoir un emploi du temps faisant
appel aux différents calendriers (chrétien, chinois, musulman, juif…)
et jours fériés et à la façon de les gérer pour vivre ensemble
sur une île. Sur le plan culinaire, c’est la découverte et l’échange
par le biais de recettes imaginaires dans lequelles vont s’articuler
toutes les cultures du groupe.
Si l’aboutissement
de ce projet a permis à un groupe assez hétérogène de créer un
monde fictif pour vivre ensemble, l’observation de moments forts,
de conflits et de difficultés est aussi à signaler. Notamment les
rapports homme/femme lors de l’attribution des tâches quotidiennes,
lors de la constitution du comité des « sages » pour diriger le groupe,
lors des débats sur certains sujets tels que la religion. D’où l’avantage
de la régulation permanente du groupe en orientant les comportements
vers ce qui est commun, ce qui est « inter », afin d’instaurer l’entente
par l’analyse de ces situations de conflit.
Une telle confrontation
se retrouve dans tout type de projet. Ainsi, Frédéric Sinzot9,
de l’Athénée Royal Victor Horta, l’a-t-il éprouvé lorsqu’il
monte un spectacle avec des élèves primo-arrivants, ce qu’il
fait depuis cinq ans déjà. L’objectif est à la fois d’écrire,
de jouer et de réaliser un spectacle. Très concrètement, sur les
15 heures consacrées au français, 4 heures par semaine sont consacrées
au théâtre. Cette démarche permet aussi une rencontre entre tous
les parents de la classe et s’accompagne chaque année d’un repas
multiculturel. Pour oser monter sur un plateau, il faut avoir
confiance en soi. Ce projet essaye de donner ou de redonner confiance
à des adolescents déracinés en manque de répères ; nombreux en effet
sont ceux qui ont quitté un pays en guerre. La démarche est menée
avec l’aide d’une comédienne qui, dans un premier temps, apprend
aux élèves à s’exprimer corporellement et qui, ensuite, travaille
l’expression orale et l’improvisation.
Lors d’une recherche
faite en 2001-2002, une chercheuse de l’Université catholique de
Louvain, Aphrodite Maravelaki10, a recensé les types
d’activités pratiquées en Communauté Wallonie-Bruxelles dans les
classes-passerelles. Elle a divisé ces activités en deux catégories :
didactiques et interculturelles. Les activités didactiques sont réalisées
en classe, parfois avec la collaboration de deux professeurs (français
– sciences humaines). Par contre, les activités interculturelles
mobilisent les efforts de plusieurs enseignants, de plusieurs classes
et nécessitent de nombreuses ressources. De ce point de vue, ces activités
sont les plus intéressantes mais en même temps les plus difficiles
à réaliser.
Activités didactiques
- Choix de matériel d’apprentissage du français à contenu interculturel par les enseignants (surtout des contes, des chansons, des documents authentiques, etc.).
- Des projets d’écriture
et des exposés oraux à contenu interculturel, par exemple présentation
de pays (géographie, histoire, religion, musique, cuisine, fêtes et
coutumes).
Activités interculturelles
- Théâtre : réalisation de pièces de théatre par les élèves primo-arrivants (F. Sinzot).
- Radio : réalisation d’émissions radiophoniques à caractère interculturel dans des établissements techniques ou professionnels.
- Concours de langue comme par exemple « le jeu des dictinnaires » entre des élèves belges et des « ex primo-arrivants ».
- Fêtes interculturelles ouvertes à la communauté où les parents participent comme organisateurs.
- Visites :
ville, quartier, musées, bibliothèques... Ces visites permettent aux
élèves de se familiariser avec leur nouveau cadre de vie.
A l’époque
de cette recherche, les enseignants devaient bricoler une méthodologie
car il n’existait aucun manuel de français langue seconde sur le
marché. Il existait bien des manuels de FLE, comme la méthode Pourquoi
pas ! d’Henri Sagot, mais qui ne convenait que pour les premiers
apprentissages. Très vite, cette méthode audio-visuelle montrait ses
limites, notamment parce qu’elle ne préparait en rien au français
de scolarisation et parce que la dimension proprement interculturelle
était négligée. Mais, depuis 2006, les professeurs de français disposent
d’une méthode tout à fait appropriée pour les adolescents nouvellement
arrivés. Il s’agit de la méthode française Entrée en matière11
conçue par Fatima Davin et publiée chez Hachette.
Outre la langue
de communication quotidienne, cette méthode propose une approche interdisciplinaire
du français et prépare à suivre les disciplines non linguistiques
(DNL) en français : l’histoire, la géographie, l’éducation civique,
les mathématiques, la chimie, l’éducation physique, la technologie
et les arts plastiques. Généralement, l’approche présentée pour
traiter la langue des DNL concentre l’attention des élèves sur l’apprentissage
et la mémorisation du vocabulaire : cette approche est peu motivante
pour les élèves. Entrée en matière
propose, elle, d’aider l’élève à transférer les contenus linguistiques
étudiés dans la partie langue vers les autres disciplines. Il s’agit
pour celui-ci d’élaborer des stratégies qui lui permettent de comprendre
les discours disciplinaires (consignes ou documents authentiques de
manuels scolaires) : faire des hypothèses, mobiliser des ressources
et faire des recherches. La culture scolaire est aussi décrite avec
les élèves pour favoriser leur intégration dans l’école : connaissance
du système de notation, du rôle de chaque adulte da l’école, de
la manière de s’adresser à eux, de la vie associative au sein de
l’école. Sur le plan culturel, les élèves développent leur capacité
d’analyse dans une simulation globale qui, cette fois, s’intitule
« le village » et qui fonctionne comme « Iles » dont nous avons parlé
plus haut.
A toutes ces
approches qui mettent l’accent sur l’interculturel et le français
transversal, nous voudrions en ajouter une, qui nous paraît capitale :
l’enseignement/apprentissage des culturèmes.
Enseigner
les culturèmes
Les apprenants
devront découvrir le plus tôt possible qu’au-delà du simple sens
des mots, la langue est révélatrice d’attitudes et de comportements.
Ils devront aussi prendre conscience qu’il existe plusieurs registres
de langue et que ceux-ci varient selon la situation de communication
ainsi que l’humeur, l’âge, le sexe, l’origine sociale, régionale
ou nationale du locuteur. Cet apprentissage de la pratique sociale de
la langue relève de la compétence culturelle. Mais c’est surtout
aux connotations et aux implicites de la communication verbale qu’ils
devront s’attacher. L’emploi des unes comme le recours aux autres
crée, dans une même communauté, des relations de complicité entre
ses membres. Mais, du même coup, ils en excluent les étrangers qui
ne parviennent pas à les interpréter. Par ailleurs, le décodage des
connotations comme des implicites met en jeu des compétences dont le
professeur doit prendre conscience s’il veut initier ses apprenants
au calcul interprétatif dont la démarche fondamentale est identique
dans les deux cas (Cf. Kerbrat-Orecchioni12).
L’élaboration
de la compétence culturelle implique que l’on donne aux apprenants
les moyens d’accéder en profondeur à la culture comportementale
partagée par les francophones, laquelle régit la plupart de leurs
attitudes, coutumes et représentations. Or le lexicométhodologue
Robert Galisson13 constate que celle-ci se dépose avec prédilection
dans certains mots qu’il appelle “ mots à charge culturelle partagée
” et que nous avons décidé, avec les auteurs de Que voulez-vous
dire?14,
de baptiser
“ culturèmes ”. Ce sont ces mots qu’il se propose d’inventorier,
de définir et de consigner dans un dictionnaire. Outre que, d’une
culture à l’autre, la langue ne découpe pas la réalité de la même
façon, des signes dits équivalents (procédant d’un même référé)
peuvent avoir des significations et des charges culturelles partagées
(C.C.P.) différentes. Ainsi, le mot “ vache ” désigne, en Inde
comme en France, la femelle du taureau, mais sa C.C.P. diffère d’un
pays à l’autre : en Inde, la vache est protégée parce que sacrée,
alors qu’en France elle est exploitée parce que nourricière. Pour
souligner ce lien étroit entre langue et culture, Galisson a créé
le concept de “ langue-culture
”.
Par rapport
aux dictionnaires actuels, où c’est la culture savante qui est privilégiée
(notices encyclopédiques, nombreuses citations d’auteurs légitimés…),
le dictionnaire des C.C.P. ou culturèmes met davantage l’accent sur
les usages courants. “ Ainsi, la dragée est bien traitée au dictionnaire
pour ce qui touche au référent (…), mais on ne nous dit pas que
les dragées accompagnent toujours la cérémonie du baptême, qu’elles
sont en principe offertes par le parrain du nouveau-né, etc ”. Certes,
un natif connaît ces usages, mais c’est loin d’être le cas de
tous les étrangers, surtout si la dragée n’existe pas dans leur
pays ou n’appelle pas la même symbolique.
Pour ne pas s’égarer dans un domaine d’investigation si vaste, Galisson propose une typologie élémentaire qui se veut une recension des lieux où se concentrent les mots “ plus culturels que les autres ”. Ceux-ci se regrouperaient en trois catégories:
- ceux dont la “ C.C.P. est le produit de jugements tout faits véhiculés par des locutions figurées ”; c’est le cas de celles qui relèvent du bestiaire culturel, qui assignent des qualités ou des défauts à tel ou tel animal (ex. “ fort comme un boeuf ”, “ sale comme un cochon ”, “ gai comme un pinson ”, etc.) ou de celles qui désignent des “ inanimés culturels ” (ex. “ sourd comme un pot ”, “ dur comme une Pierre ”, etc.);
- ceux dont “ la C.C.P. résulte de l’association automatique d’un lieu à un produit spécifique” (ex.: la moutarde et Dijon, les nougats de Montélimar, etc.);
- ceux dont
“ la C.C.P. est la coutume suggérée par le mot ”; c’est le cas
des idées associées aux fêtes et à certaines cérémonies (ex. “
Noël ” évoquant le sapin, la bûche, la crèche…).
Dans notre
manuel Que voulez-vous dire?,
chaque séquence d’exercices se termine par une liste de culturèmes
en rapport avec le thème étudié. Nous y mettons aussi bien des noms
communs que des noms propres puisque ce qui nous importe, ce sont les
associations culturelles que ces termes produisent; or ces dernières
existent dans les deux sens : Brel fait, par exemple, penser au “
plat pays ”, à la Flandre des béguinages et des cathédrales et
réciproquement. Nous rangeons aussi dans les culturèmes les sigles
et les expressions figurées ainsi que les expressions idiomatiques
ou stéréotypes. Bref, tous les termes qui évoquent implicitement
une réalité culturelle. Nous avons nous-mêmes exploité certaines
pistes lancées par Galisson, mais en les intégrant progressivement
dans une attitude globale de prévention contre les malentendus nés
de la mécompréhension des implicites discursifs. Nous faisons de la
bonne compréhension de ceux-ci un instrument actif de la démarche
interculturelle.
Ainsi, nous pouvons conclure en disant que la classe-passerelle est, dans une école, un véritable modèle didactique. Elle est un lieu où l’on prend en compte les réels besoins langagiers des élèves, où ils apprennent à se respecter dans leurs différences, où l’on table sur leur culture d’origine pour les amener progressivement à connaître et à comprendre les caractéristiques de la culture d’accueil, où on les initie progressivement aux composantes de toutes les disciplines scolaires, et où, en définitive, ils découvrent que chaque langue impose à ses locuteurs un certain découpage du réel. Mais, en même temps, ils apprennent à travailler ensemble, à gérer leurs différences, pour s’atteler à des projets communs. On est bien là dans la perspective co-actionnelle et co-culturelle du Cadre européen commun de référence pour les langues recommandé par le Conseil de l’Europe pour l’enseignement de toutes les langues.
NOTES
- Voir à la source, L. Festinger, 1957, A theory of cognitive dissonance, Stanford University Press.
- Cf. mon article : Collès L., 2005, « L’apprentissage des temps en français par un public arabophone : un terrain culturellement miné ». In Bulletin de l’ARIC, n°42, pp. 29-38.
- Ainsi, les élèves marocains, par exemple, parlent généralement à la maison un dialecte qui ne reflète pas du tout la complexité de la langue arabe classique.
- Crutzen D ., 1998, « La dissonance cognitive : quelques pistes pour l’enseignement du français en contexte multiculturel ». In les Actes de lecture de l’Association Française pour la Lecture n°62, pp. 49-59.
- Cf. Boyzon-Fradet D., 1997, « Les élèves issus de l’immigration et la langue scolaire ». In D. Boyzon-Fradet et J.L. Chiss (éd.), Enseigner le français en classes hétérogènes. Ecole et immigration, Paris, Nathan (« Pédagogie »), pp. 93-108.
- Collès L., 1998, « Correction et incorrections : quel regard sur la faute ? ». In Le Langage et l’Homme, vol.XXXIII n°4, pp. 393-400.
- Davin F., 2007, « Une démarche interculturelle en FLS et en FLM », in S. Lucchini et A.Maravelaki (éds), Langue scolaire, diversité linguistique et interculturalité, Cortil-Wodon, E.M.E.E (« Iris »), pp. 27-47.
- Carré J.M., Debyser F. et Estrade Ch, 1997, Iles, Sèvres : CIEP.
- Sinzot F ?, 2007, « L’expression théâtrale, un outil pour les primo-arrivants ? ». In S. Lucchini et A. Maravelaki, Langue scolaire, diversité linguistique et interculturalité, E.M.E. (« Iris »), pp.67-75.
- Maravelaki A, 2007, « Les classes-passerelles en Belgique francophone : vers une transformation de l’école uni-culturelle ? ». In S. Lucchini et A. Maravelaki, op.cit ., pp.195-212.
- Davin F., Cervoni B., Ferreira-Pinto M., 2005, Entrée en matière. La méthode de français pour adolescents nouvellement arrivés, Paris, Hachette FLE (un manuel + un guide pédagogique + des supports audio).
- Kerbrat-Orecchioni C., 1986, L’implicite, Paris, Armand Colin.
- Galisson R., 1991 ? De la langue à la culture par les mots, Paris, Clé international.
- Blondel A, Briet G, Collès L, Destercke L, Sakhavat A, 1998, Que voulez-vous dire ? Compétence culturelle et stratégies didactiques, Bruxelles, Duculot.
22/06/09
Drogue - partie à Versailles
Nicolas Sarkozy sera reçu aujourd’hui à Versailles. Il arrivera, nous dit-on, à 15h, en limousine noire (et Ray Ban ?) dans les anciens appartements des enfants royaux. Comme un roi en somme ! Là, députés et sénateurs (moins les communistes et les Verts décidés à boycotter la cérémonie) entendront pour la première fois un président de la République s’adresser à eux. C’est la conséquence de la révision constitutionnelle. Alors, avancée démocratique ou pas ? Personnellement, cela ne me dérangerait pas que Nicolas Sarkozy puisse défendre sa politique devant le Congrès à Versailles, si députés et sénateurs sensés représenter le peuple de France pouvaient lui adresser la parole et lui poser des questions. La moindre des choses, en démocratie, non ? Ce ne sera malheureusement pas le cas. Narcisse Sarkozy parlera tout seul devant le Congrès métamorphosé en immense miroir. Ce ne sera donc pas un échange mais un monologue auto-satisfait avec roulements d’épaule. Une oraison jaculatoire que l’on peut d’ores et déjà prévoir toute à la gloire de Nicolas 1er ! Or, je ne sais pas vous, mais moi je ne me sens pas en manque de parole sarkozienne depuis 2007. Je dirai même que grâce à ses amis des médias, véritables dealers qui sévissent impunément à la sortie de l’Elysée pour nous fournir la dope présidentielle, nous frôlons l’overdose. A ce rythme, vous verrez, dans trois ans nous serons tous bons pour une cure de désintoxication. A moins de trouver d’ici là des patchs anti-sarko… Ce qui n’est pas gagné, je vous l’accorde. J’ai lu dernièrement que la cure miracle que nous propose le lion sot du PS (oui, le montebourgeois Arnaud !), ce sont des primaires à gauche. Comme aux Etats-Unis ! Que voulez-vous, depuis qu’il est parti aux pays du Cauchemar climatisé, Montebourg ne jure plus que par Obama. Ce qui en dit long sur la dernière métamorphose du PS : le passage de Marx à Coca-Cola !
Bruno Testa sur http://www.clicanoo.com/index.php
20/06/09
Bref (et utile) rappel sur quelques aspects de la révolution iranienne
Pour aider à comprendre l'actualité de l'Iran, ce retour sur son histoire récente:
La révolution d'Iran...Première révolution dirigée non contre un régime politique, une structure économique et sociale, mais contre une civilisation, celle de l'Occident.
Pendant des années, ce pays de grande civilisation avait vu, dans le régime du shah, le reniement et le refoulement de ce qu'il y avait de plus grand dans son passé islamique...
L'opposition ne pouvait se manifester que dans les mosquées, où ayatollahs, hodjatoleslams ou simples mollahs dénoncaient la corruption du système, son inféodation aux etats-Unis, la barbarie de ses répresssions. Dans ces prédications morales se formèrent les cadres du mouvement révolutionnaire. Ceux que le régime avaient emprisonnés et torturés - et ils étaient légion -, assassinés, comme Ali Shariati, ou exilés, comme l'ayatollah Khoméini, devenaient lers "martyrs" d'un islam militant. Le mot de "martyr" a une résonance populaire et religieuse profonde en Iran, car le prototype du martyr est Hussein, le petit-fils du prophète, assassiné par le premier roi omeyyade.
Ainsi se fondaient, au creuset de la lutte contre le tyran et ses amis étrangers, religion et politique.
Lorsque le shah s'enfuit, abandonnant à son armée, à sa police et à Shapour Bakhtiar le soin de réprimer...le mouvement grondant des masses, la force matérielle fut impuissante à le contenir. L'ayatollah Khoméini, malgré les interdictions et les menaces, atterrit à Téhéran, accueilli par une foule innombrable aux yeux de laquelle il commençait à accomplir la promesse de la parousie de l'"imam caché", âme vivante de l'Islam iranien.
Lorsque Shapour Bakhtiar donne l'ordre de couvre-feu sous peine de tir à vue de l'armée, l'imam Khoméini donne la directive à tout le peuple de défiler dans la rue à l'heure de l'interdiction.
Alors se produisit l'évènement fondateur: une foule aux mains nues affrontant les "immortels" de la Garde impériale et cette armée qu'on disait la "cinquième armée du monde". Il y eut des centaines de morts mais la place d'aucun "martyr" ne fut laissée vide. L'armée fut vaincue et désarmée sans qu'aucun coup de feu fût tiré sur elle, au seul cri d'"Alla hou akbar !": Dieu est plus grand !
Toutes les prévisions des stratèges politiques et militaires mesurant les forces seulement par la puissance de feu et la logistique subissaient, comme déjà pour le Vietnam et l'Algérie, un nouveau démenti. Dans leur étroitesse positiviste, les stratèges de l'Occident ne comprenaient pas leur échec: la foi n'entre pas dans leurs circuits électroniques.
Avec l'auréole de cette prodigieuse victoire de la non-violence et de la force spirituelle contre la force matérielle des armes, l'imam Khoméini devint le chef charismatique du pays au nom de la morale divine contre l'oppresion du "Satan" américain et de son vassal: l'ancien shah. Pour des masses immenses semblait se déployer enfin victorieusement la lutte du Bien contre le Mal.
La révolution iranienne, dans son juste refus du mode de vie américain que voulait lui imposer le shah, s'en prit d'abord à ses symboles. Par exemple les cinémas américains, avec leurs films de violence et d'exhibition d'un mode de vie dominé par l'argent, furent brûlés, de même que les boîtes de nuit. des montagnes de bouteilles de whisky furent brisées. Ainsi naissait la première révolution dirigée contre la civilisation occidentale, combattue non seulement dans ses perversions et sa décadence, mais aussi dans son principe même. On assista alors à la juxtaposition des nécessaires techniques européennes et des formes les plus archaïques d'un Islam d'autant plus intégriste qu'il avait été plus longtemps bafoué par le régime de terreur du shah et de ses maîtres américains.
Mais si une moral permet de détruire un régime et d'assigner à un projet de société les fins humaines et divines de son économie et de sa politique, elle ne donne ni les méthodes, ni les techniques de leur visée. Comment donc une telle orientation morale a-t-elle pu engendrer l'intégrisme ?
Deux facteurs historiques entrent en jeu: la tradition de l'"imamat" chi'ite, qui a conduit à personnaliser le pouvoir; la guerre Irak-Iran, au cours de laquelle le monde entier se coalisa contre l'Iran et qui conduisit à radicaliser le régime.
La tradition spécifique de l'Islam chi'ite est celle de l'"imamat", de la présence d'un "imam caché", dont on attend la "parousie", autrement dit le retour. Khoméini fut considéré comme son "représentant" visible, entouré d'un véritable clergé hiérarchisé: ayatollah, hodjatoleslam, mollah. Leur lutte contre le despotisme du shah, contre l'invasion des moeurs de l'Ociident, et le nombre de leurs "martyrs" les auréolaient d'un prestige incontesté. De cette façon s'établit une sorte de théocratie cléricale, avec son guide infaillible, tenu pour dépositaire du "sens caché" du message coranique, préparant la parousie de l'"imam caché".
Khoméini déclarait:"Du point de vue religieux, je suis habilité à faire ce que je fais". Cette investiture divine, plébiscitée par l'immense majorité du peuple, lui donna tout le pouvoir, de même qu'à la hiérarchie des religieux.
Le fait nouveau majeur qui apparaît donc avec la révolution islamique en Iran, c'est que la "sacralisation" de la politique, jusque-là, servait le despotisme des princes et des classes privilégiées, alors que, comme l'écrit le dirigeant "islamiste" tunisien Ghannouchi:"Le mouvement islamique contemporain a réussi, dans une certaine mesure, à libérer l'Islam de l'emprise de la classe gouvernante...Ce qui s'est passé en Iran, c'est la prise en charge de l'Islam par les masses. Evènement de grande importance pour les mouvements de libération: la libération de l'Islam de l'emprise de pouvoirs à la solde de l'étranger, et son rôle dans les courants révolutionnaires."
Cet aspect "révolutionnaire" de l'évènement iranien souleva la peur et la haine de tous les pouvoirs en place dans le monde. Ils lancèrent l'Irak dans la guerre et constituèrent une coalition générale contre la révolution iranienne, comme autrefois l'Europe s'était liguée contre la Révolution française qui metait en péril tous les trônes, ou comme, en 1917, se réalisa un front uni de toutes les bourgeoisies européennes contre la révolution d'Octobre.
Dans cette guerre totale lancée par Sadam Hussein, sur les conseils des Etats-Unis, l'Union soviétique et la France fournirent les armes à l'agresseur, même lorsqu'il se conduisit, avec l'arme chimique, en criminel de guerre. L'Arabie Saoudite et les pays du Golfe payèrent les dettes de l'Irak, et la Ligue Arabe en arriva, en 1988, à désigner l'Iran comme "l'ennemi principal".
Cet état de siège conduisit l'Iran au durcissement et à la terreur comme la France y avait été conduite en 1793, et la Russie en 1920 par l'invasion des coalisés.
Naturellement, le vacarme médiatique fut déchaîné contre le fanatisme et l'intégrisme iranien pour le "diaboliser". Il est d'ailleurs remarquable que les medias aient été focalisés sur l'Iran alors que régnait un silence respectueux devant l'intégrisme plus féroce de l'Arabie Saoudite.
Si, par exemple, en Iran, il y eut bien des mains coupées et des actes condamnables de torture, ce fut le fait de petits juges périphériques "sans intelligence et sans coeur", selon Rafsandjani, mais aucunement par directive centrale: le gouvernement, disait-il, laissait faire, car l'exécutif ne doit pas intervenir dans le judiciaire. Ainsi, à l'inverse de ce que tentaient d'accréditer des communiqués d'épouvante de la presse - "L'Iran utilise une machine à couper les mains ! -, il y eut en effet, et malheureusement, quelques applications barbares de la peine, mais elles cessèrent trés vite.
Alors qu'en Arabie Saoudite, tous les vendredis, par ordre du pouvoir, et avec le sadisme avéré des exécutions publiques, sont infligées les peines de la main coupée et de la flagellation, parfois même de lapidation, sans que les medias de l'Occident accordent à ces crimes d'Etat le millième du "battage" consacré aux exécutions en Iran. Cela dit, ce parti-pris médiatique n'innocente nullement l'intégrisme. Par exemple, quand il entraîne Khoméini à condamner à mort un écrivain pour blasphème, en rupture radicale d'ailleurs avec le Coran...
On le voit, la ligne de démarcation entre l'Iran et l'Arabie Saoudite qui sépare les hurlements médiatiques et le silence respectueux, est tracée entre ceux qui dénoncent la décadence de l'Occident et ceux qui s'y associent.
Roger Garaudy, Intégrismes, 1990, Belfond éditeur, pp 85 à 91
Elections en Iran : Et si Ahmadinejad avait vraiment gagné ?
par Robert PARRY
L’idée que le président iranien Mahmoud Ahmadinejad a volé sa réélection par la fraude aux dépens de la « révolution verte » de Mir-Hossein Mousavi – soutenu par les milieux intellectuels et les classes moyennes – est petit à petit en train de s’installer comme un fait acquis.
Et pourtant la forte participation, estimée à environ 85%, était présentée comme la garantie d’une victoire écrasante d’Ahmadinejad, considéré comme l’allié des iraniens plus traditionnels des classes ouvrières et paysannes.
C’est ce qu’affirment Ken Ballen and Patrick Doherty dans un article du Washington Post qui citent les conclusions d’un sondage qu’ils ont mené à travers tout le pays au mois de mai et qui prévoyait pratiquement la même avance en voix - de l’ordre de 2 pour 1 en faveur d’Ahmadinejad - que celle annoncée à la sortie des urnes.
Ballen et Doherty démolissent aussi un des principaux arguments avancés par de nombreux observateurs qui affirment qu’il y a eu fraude. Cet argument est que Mousavi, un Azeri, avait très certainement gagné dans les circonscriptions à majorité Azeri mais où Ahmadinejad est sorti vainqueur. Cependant, Ballen et Doherty rappellent que « notre sondage montre… que les deux tiers des Azeri préfèrent Ahmadinejad à Mousavi ».
Leur sondage contredit aussi une idée largement partagée par les grands média selon laquelle la jeunesse branchée sur Internet soutient Mousavi. Ils ont trouvé que seul 1 Iranien sur 3 a accès à l’Internet et que « les intentions de vote en faveur d’Ahmadinejad parmi les 18-24 ans étaient plus fortes que dans toute autre tranche d’âge de la population ».
Néanmoins, la précipitation des médias américains à parler de « fraude » est en train de créer une réalité politique à laquelle sont confrontées à la fois Washington et Téhéran. Un des jugements à l’emporte-pièce des médias est qu’Ahmadinejad a « volé » ces élections et que cela prouverait que les faucons israéliens et les néoconservateurs américains avaient raison lorsqu’ils affirmaient qu’il était impossible de traiter avec l’Iran d’une manière rationnelle, que le Président Barack Obama était le « grand perdant » et que le recours à la force est la seule option possible s’agissant de l’Iran.
Il est curieux de constater comment les médias américains s’intéressent soudainement à la régularité d’une élection alors que ces derniers ont ignoré, tourné en ridicule ou même couvert le vol de l’élection présidentielle de 2000 par George W. Bush ainsi que celle de 2004.
En 2000, la Floride – état contrôlé par le frère de Bush, Jeb, et ses partisans – fut le théatre d’irrégularités à grande échelle. Ensuite, lorsqu’un recomptage des voix a été initié, les hommes de campagne de Bush ont envoyé à Miami des hooligans en costume cravate pour y organiser des émeutes destinées à déstabiliser le recomptage. Finalement, Bush a obtenu que cinq juges Républicains de la Cour Suprême des Etats-Unis ordonnent l’interruption du recomptage et déclarent Bush vainqueur.
La presse US fut extraordinairement silencieuse sur ce vol d’élection bien documenté. Même lorsqu’il était devenu évident qu’Al Gore avait remporté la majorité des suffrages et aurait remporté la Floride si tous les bulletins avaient été comptés, les principaux médias US, dont le New York Times et CNN, ont déformé les faits pour protéger la « légitimité » de Bush.
De même, de graves irrégularités ont entaché l’élection de 2004, particulièrement dans l’état du Ohio, et n’ont jamais fait l’objet d’un examen sérieux par les mass média, qui ont préféré dénigrer les sites internet (dont le notre, Consortiumnews.com) et les groupes de citoyens en les qualifiant de « théoriciens du complot » lorsqu’ils ont voulu attiré l’attention sur d’étranges résultats en faveur de Bush données par les machines à voter.
Cependant, lorsqu’une élection se déroule dans un pays étranger et qu’un candidat « impopulaire » semble se faire élire, là les règles changent. Tous ceux qui n’admettent pas immédiatement qu’il y a eu fraude sont des naïfs ; chaque « théorie du complot » est complaisamment citée tandis que les preuves du contraire sont minimisées ou ignorées, par exemple le vote des Azéris révélé par Ballen et Doherty.
L’autre ironie de cette histoire est que les leaders religieux iraniens ont ordonné une enquête sur les accusations de fraude dans un pays pas spécialement réputé pour ses institutions démocratiques. Mais c’est déjà plus que les américains n’ont obtenu en 2000 et 2004.
Robert Parry
Traduction VD pour le Grand Soir http://www.legrandsoir.info
ARTICLE ORIGINAL
http://www.consortiumnews.com/2009/061509c.html
Voir aussi:
http://www.legrandsoir.info/Le-peuple-iranien-s-exprime-Washington-Post.html
19/06/09
André Gérin et la burka
André Gérin : OUI NIDE IOU

La droite colonialiste, traditionaliste et nationaliste a trouvé en André Gérin un porte-plume servile.
En lisant l’habile exposé des motifs de la proposition de loi initiée par l’élu de Vénissieux, je m’interrogeais sur l’opportunité d’une commission d’enquête sur les atteintes aux droits des femmes s’appuyant sur des convictions religieuses. Pas sur que l’angle d’attaque soit le meilleur mais cela se discute.
Quand je tombe sur cette fin de paragraphe :
"sur fond de diatribe anti-occident, d’un racisme anti-blanc, anti-France"
diatribe anti-occident : on ne savait pas Gérin pro-occident mais nous voila averti. Et de quel Occident, Gérin est-il le défenseur ? L’occident chrétien, celui des Croisades ? L’Occident blanc, celui de la colonisation ?
racisme anti-blanc : La notion est apparue en France dans les années 1980, essentiellement propagée par une pensée d’extrême droite (notamment dans le sillage de la nouvelle droite), en réponse à l’émergence du thème de l’antiracisme comme thème politique à part entière dans la vie politique française.
anti-France : L’Anti-France une expression utilisée par l’extrême droite de l’échiquier politique français, sous l’impulsion de Charles Maurras. Sous le régime de Vichy, le maréchal Pétain employait cette expression pour qualifier ceux à qui il attribuait la défaite de 1940.
Je ne crois pas qu’André Gérin marche sur les traces de Jacques Doriot, ce serait lui accorder plus d’ambition qu’il n’en a. Je crains plutôt qu’il ait décidé d’enfiler la tenue de SuperDupont... et que le béret lui serre un peu trop la boite cranienne.
Gilles 93 sur Bellaciao
Sur le blog d'A. Gérin:
Texte de la proposition de résolution tendant à la
création d'une commission d'enquête sur la pratique du port de la burqa
ou du niqab sur le territoire national.
Il s'agit incontestablement d'un événement politique puisque ce texte rassemble une grande diversité de députés.
Il a été signé par 73 parlementaires représentant toutes les composantes de l'Assemblée nationale :
- 3 communistes et parti de gauche,
- 9 socialistes,
- 56 UMP
- 2 nouveau centre
- 3 non inscrits
(la proposition de résolution n° 1725 est disponible sous format pdf au bas de cette page)
Tendant à la création d’une commission d’enquête
sur la pratique du port de la burqa ou du niqab sur le territoire national
Présentée par
Mesdames et Messieurs
André GERIN, Yves ALBARELLO, Brigitte BAREGES, Christian
BATAILLE, Patrick BEAUDOIN, Jean-Claude BEAULIEU, Jacques-Alain
BENISTI, Véronique BESSE, Gabriel BIANCHERI, Jean-Marie BINETRUY,
Jean-Claude BOUCHET, Gilles BOURDOULEIX, Loïc BOUVARD, Michel BOUVARD,
Françoise BRANGET, Xavier BRETON, Dominique CAILLAUD, Jean-Jacques
CANDELIER, Bernard CARAYON, Patrice DEBRAY, Jean-Pierre DECOOL, Jacques
DESALLANGRE, Nicolas DUPONT-AIGNAN, Alain FERRY, Pierre FORGUES,
Jean-Louis GAGNAIRE, Sauveur GANDOLFI-SCHEIT, Jean-Paul GARRAUD,
Georges GINESTA, Françoise GUEGOT, Christophe GUILLOTEAU, Michel
HEINDRICH, Michel HERBILLON, Jacqueline IRIES, Denis JACQUAT, Maryse
JOISSAINS-MASINI, Jean-Pierre KUCHEIDA, Patrick LABAUNE, Jacques
LAMBLIN, Thierry LAZARO, Pierre LELLOUCHE, Michel LEFAIT, Maurice
LEROY, Lionnel LUCA, Jeanny MARC, Jean-Pierre MARCON, Thierry MARIANI,
Pierre MORANGE, Jacques MYARD, Nicolas PERRUCHOT, Bérangère POLETTI,
Jacques REMILLER,
Bernard REYNES, Chantal ROBIN-RODRIGO, Valérie ROSSO-DEBORD, Odile SAUGUES, Dominique SOUCHET, Michel TERROT
et : Eric RAOULT, Arlette GROSSKOST, Gérard GAUDRON, Nicole
AMELINE, Philippe MEUNIER, Didier QUENTIN, Louis GISCARD D'ESTAING,
Patrice CALMEJANE, Benoist APPARU, Olivier CARRÉ, Françoise HOSTALIER,
Damien MESLOT, Aurelie FILIPPETTI, Roland BLUM, Manuel VALLS
députés
EXPOSÉ DES MOTIFS
Mesdames, Messieurs,
La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 stipule
: ‘’nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses,
pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par
la loi’’.
Ainsi est né le principe de laïcité constitutif de notre organisation sociale et de notre histoire collective.
La loi du 9 décembre 1905, qui sépare les églises et l’Etat,
l’enracine dans nos institutions. Le libre exercice des cultes y est
garanti mais la dissociation de la citoyenneté et de l’appartenance
religieuse y est affirmé. Aucune religion ne saurait imposer ses
principes comme normes d’organisation de la société.
Depuis la Constitution de 1946, le principe de laïcité a acquis une valeur constitutionnelle.
L’article 1er de la Constitution de la Vème République l’a repris et précise :
"La France est une République indivisible, laïque, démocratique et
sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans
distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les
croyances.
Ce cadre laïque offre la possibilité et les moyens de coexister sur
un même territoire à des hommes et des femmes qui ne partagent pas les
mêmes convictions, plutôt que de les enfermer en une mosaïque de
communautés repliées sur elles-mêmes et s’excluant mutuellement.
En ce sens, la laïcité est le vecteur de l’intégration de tous dans
la société. Elle crée l’équilibre entre la reconnaissance du droit à
une identité propre, le respect des convictions individuelles et le
lien social.
En articulant unité nationale, neutralité de la République et
reconnaissance de la diversité, la laïcité fonde, au-delà les
communautés traditionnelles de chacun, une communauté de destin appuyé
sur des valeurs communes, une volonté et un désir de vivre ensemble.
Cela implique de la République et des citoyens des droits et des devoirs.
Quand la laïcité est menacée, la société française l’est dans son unité, dans sa capacité à offrir un destin commun.
Au fil de l’histoire, des lois ont marqué l’affirmation juridique
du principe de laïcité. Certaines ont été nécessaires quand il s’est
trouvé en danger. Il nous faut, en la matière, faire preuve de
lucidité.
Il en a ainsi été de la loi n° 2004-228 du 15 mars 2004 interdisant
le port de signes ou tenues pour lesquels des élèves manifestaient
ostensiblement leur appartenance religieuse au sein d’un établissement
scolaire.
Elle s’inscrivait dans le prolongement du rapport et des
recommandations de la commission de réflexion, dite ‘’Commission
Stasi’’ sur l’application de principe de laïcité, remis au Président de
la République, Jacques Chirac, le 11 décembre 2003.
Nous sommes aujourd’hui confrontés, dans les quartiers de nos
villes, au port par certaines femmes musulmanes de la burqa, voilant et
enfermant intégralement le corps et la tête dans de véritables prisons
ambulantes ou du niqab qui ne laisse apparaître que les yeux.
Si le foulard islamique constituait un signe distinctif
d’appartenance à une religion, nous sommes là au stade extrême de cette
pratique.
Il ne s’agit plus seulement d’une manifestation religieuse
ostentatoire mais d’une atteinte à la dignité de la femme et à
l’affirmation de la féminité.
Vêtue de la burqa ou du niqab, elle est en situation de réclusion,
d’exclusion et d’humiliation insupportable. Son existence même est
niée.
La vision de ces femmes emprisonnées nous est déjà intolérable
lorsqu'elle nous vient d’Iran, d’Afghanistan, d’Arabie Saoudite ou de
certains autres pays arabes. Elle est totalement inacceptable sur le
sol de la République française.
Nous savons, en outre, qu’à cette tenue vestimentaire dégradante
s’ajoute une soumission à son époux, aux hommes de sa famille, une
négation de sa citoyenneté.
Il faut se rappeler les professions de foi de l’imam Bouziane, en
avril 2004, en faveur des châtiments corporels pour les épouses
adultères, sur fond de diatribe idéo
anti-occident, d’un racisme anti-blanc, anti-France.
Le Conseil d’Etat, dans un arrêt du 27 juin 2008, a eu à statuer
sur le cas d’une personne de nationalité étrangère, à qui le
gouvernement avait opposé son refus d’acquisition de la nationalité
française par mariage (articles 21-2 et 21-4 au Code civil). Il a
considéré que l’intéressée avait adopté "au nom d’une pratique radicale
de sa religion ; un comportement en société incompatible avec les
valeurs essentielles de la communauté française et notamment avec le
principe d’égalité des sexes".
Le Conseil d’Etat a conclu que la requérante ne remplissait pas la condition d’assimilation posée par le Code civil.
La commissaire du gouvernement avait, en effet, relevé qu’elle
portait le voile islamique intégral et vivait recluse soumise
totalement aux volontés des hommes de sa famille.
Par ailleurs, la Haute autorité de lutte contre les discriminations
et pour l’égalité (HALDE) a eu à se prononcer sur le cas d’une autre
femme musulmane revêtue de la burqa lors d’une formation linguistique
dispensée par l’agence nationale d’accueil des étrangers et des
migrations (ANAEM) dans le cadre d’un contrat d’accueil et
d’intégration.
Le directeur de l’ANAEM a interrogé la HALDE sur le point de savoir
si l’obligation faite aux personnes suivant cette formation de retirer
la burqa ou le niqab était conforme aux exigences des articles 9 et 14
de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des
libertés fondamentales.
Par une délibération du 15 septembre 2008, la HALDE a décidé qu’une telle obligation était conforme à la dite convention.
Elle aboutit ainsi aux conclusions suivantes :
- la burqa comporte une signification de soumission de la femme qui
dépasse sa portée religieuse et pourrait être considérée comme
‘’portant atteinte aux valeurs républicaines présidant à la démarche
d’intégration et d’organisation de ces enseignements, obligatoires pour
les étrangers admis pour la première fois en France,
- l’obligation de retirer le niqab ou la burqa pourrait être
justifiée par des buts légitimes qui sont les exigences de la sécurité
publique, d’identification des personnes ou encore la protection des
droits et liberté d’autrui.
Ces jurisprudences sont utiles mais ne sauraient suffire à faire face à ces pratiques que nous ne pouvons tolérer en France.
C’est pourquoi il est proposé que l’Assemblée nationale se saisisse de ce dossier et que soit créée une commission d’enquête.
Elle s’inscrira dans la poursuite du travail de la ‘’Commission
Stasi’’, qui, déjà en 2003, relevait les menaces qui pesaient sur les
libertés individuelles et la grave régression de la situation des
jeunes femmes.
Celle-ci aura pour mission de dresser un état des lieux et de
définir des préconisations afin de mettre un terme à cette dérive
communautariste contraire à nos principes de laïcité, à nos valeurs de
liberté, d’égalité, de dignité humaine.
Sous le bénéfice de ces observations, Mesdames, Messieurs, il vous
est demandé de bien vouloir adopter l’article unique de cette
proposition de résolution.
Article unique
Il est créé une commission d’enquête parlementaire de trente
membres afin de dresser un état des lieux de la pratique du port de la
burqa ou du niqab par certaines femmes musulmanes, de mieux comprendre
le phénomène et de définir des propositions afin de lutter contre ces
méthodes qui constituent une atteinte aux libertés individuelles sur le
territoire national.
Elle doit rendre son rapport le 30 novembre au plus tard.
18/06/09
L’écologi(sm)e d’hier à demain (première partie)
L’écologi(sm)e d’hier à demain en passant par le triste aujourd’hui (1/2)
par Michel Tarrier
Les germes de l’écologisme, le temps des inspirateurs
Une horde de villageois s’oppose aux soldats qui abattent des arbres,
c’était en Inde, en 1720. Se réclamant des droits du citoyen, Benjamin
Franklin et ses voisins de Philadelphie déposent une pétition à
l’assemblée de Pennsylvanie pour mettre un terme à une décharge de
déchets de tanneries, c’était en 1739. Quelle honte pour ceux qui,
presque trois siècles après, assistent sans broncher, ou pire
participent, à la décomposition des écosystèmes et au déclin du Vivant.
Quand on constate l’affligeante désinvolture, voire le dédain, de certains de nos contemporains et de bien des nations à l’égard de notre maison du Quaternaire, on reste pantois devant la clairvoyance des précurseurs des XVIIIe et XIXe siècles.
Parmi ces visionnaires, figurent l’illustre savant allemand Alexander von Humboldt (1769-1859) et plus tard, le naturaliste américain John Muir (1838-1914), tous deux grands explorateurs et chantres pionniers du patrimoine naturel. Par la qualité de ses observations et son nouveau regard conservationniste, Humboldt est le fondateur des explorations scientifiques modernes, plus animées de préservation que de pillage. Grâce à son influence sur le président Théodore Roosevelt, John Muir fut l’initiateur des parcs nationaux américains. Nous sommes au temps de l’exploration du monde et de l’essor des sciences naturelles, facilités par des voyages maritimes plus accessibles. Mais, concomitamment, nous sommes aussi au temps des prémices de la révolution industrielle et de ses premières pollutions qui, à l’époque, n’étaient qu’insalubrités. L’extension des possessions coloniales et le succès de l’alpinisme ouvrent timidement le champ sur les richesses des paysages. Romantisme dans la littérature et la peinture, darwinisme dans les sciences, portent à l’émoi les classes cultivées. 1872 est une date emblématique, celle de la proclamation du parc de Yellowstone, première figure mondiale de conservation de la Nature. L’empire britannique donne l’exemple et poursuit l’expérience en créant des réserves naturelles en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Afrique du Sud et au Canada. L’Europe, aux paysages moins grandioses et abritant une flore et une faune plus discrètes, se tient quelque temps à l’écart. Il faut attendre la fin du même XIXe siècle pour que soient préservés les premiers paysages paléarctiques, sous l’impulsion de grands écrivains s’exaltant pour la cause, mais dans l’indifférence générale de l’opinion publique.
La Grande-Bretagne témoignait alors d’un développement privilégié de ses sciences naturelles, doublé d’une prise de conscience environnementale, attitude résultant tant de sa forte expansion coloniale, que d’une industrialisation précoce ayant déjà porté atteinte à son biopatrimoine. Aux alentours de 1880, la nation anglaise comptait déjà quelque 100 000 amateurs de Nature, fédérés dans des clubs et des sociétés savantes d’histoire naturelle, notamment dans le sillage d’un certain Gilbert White, pasteur et naturaliste de renom. On découvrait et étudiait plus qu’on ne protégeait, mais l’intérêt était déjà polarisé. C’était la mode, aujourd’hui discutée et discutable, des collections de spécimens (herbiers, insectes piqués, batraciens en alcool, oiseaux et mammifères empaillés, etc.). Si elle ne vise pas à réunir des échantillons comparatifs pour l’étude, notamment taxinomique, la collection atteste d’une très contestable manie toute philatélique aux dépens du Vivant. Mais la dérive offre le mince avantage de conserver jusqu’à nos jours et à l’état mort, ce que la croissance économique aveugle n’a pu laisser en vie. C’est ainsi que nos musées sont les tristes vitrines d’une biodiversité en grande partie posthume, d’espèces à tout jamais disparues. Le revers de la médaille de ces aventures d’exploration à l’anglaise fut que dans la tendance, l’accessibilité à la vie sauvage des territoires d’outre-mer occasionna aussi le carnage que l’on sait par le biais de safaris aux hécatombes effroyables. Un carnage rituel figurait à chaque étape de la croisière noire (expédition Citroën 1924-1925) et un tableau de chasse de grands animaux signait l’arrivée triomphante de l’homme blanc. C’est ainsi que l’effectif des grands carnivores s’effondra en des contrées majoritairement habitées par des peuples non chasseurs ! Lorsqu’on en prit conscience, c’était déjà trop tard, notamment en bien des contrées d’Afrique.
Survinrent bien heureusement les premiers débats au sujet des trophées et des fourrures, et plus particulièrement sur le trafic international des plumes d’oiseaux qu’impliquait alors la mode féminine. C’est en 1900 que naquit la convention pour la préservation des animaux d’Afrique, signée à Londres par six nations. Cette première mondiale en matière de conservation était due au ministre britannique Lord Salibusby, sous la pression, non seulement des protecteurs de la Nature, mais aussi des chasseurs et premiers intéressés. Cet accord pionnier traitait notamment du contrôle de l’ivoire exporté depuis l’Afrique orientale. C’est aussi à cette époque et toujours chez les Anglais que naissent les premières mobilisations à l’encontre de la cruauté envers les animaux. L’environnementalisme britannique émergeant s’intéresse aussi à sauvegarder la beauté des paysages, démarche non vraiment éthique et surtout motivée par la qualité de la vie du citadin, voyant là un antidote au mode d’existence dans les grandes villes et aux premières pollutions, telle celle causée alors par les industries de l’ammoniaque. Quelques autres nations européennes emboîtent le pas. C’est par exemple le cas de la France, des Pays-Bas, de l’Allemagne et des pays scandinaves dont ce sont les balbutiements en matière de protection de certains animaux et des plus vieilles forêts. Dans la vieille Europe déjà trop façonnée par son agriculture et empoisonnée par des industries peu regardantes en matière de dégâts collatéraux, l’humeur de conquête s’en donne à cœur joie sur les terres nouvelles américaines, australiennes et africaines. La création des premiers parcs nationaux suffit à donner bonne conscience au massacre du reste qui, dans ces infinis décors, pouvait sembler inépuisable.
L’écologisme implique un amour universel pour la Nature
et tout éthicien environnemental fait montre du plus grand respect pour
les animaux. Alors n’oublions pas de rendre hommage au député Jacques
de Grammont, un général (comme quoi…) qui aimait les animaux jusqu’à en
inspirer la loi qui porte son nom, adoptée le 2 juillet 1850 par
l’assemblée nationale législative. La loi Grammont punissait d’une
amende de cinq à quinze francs, ainsi que d’une peine de un à cinq
jours de prison, « les personnes ayant fait subir publiquement des mauvais traitements aux animaux domestiques ».
Cette loi sera bien plus tard abrogée par le décret du 7 septembre 1959
qui sanctionne la cruauté envers les animaux, y compris dans le cadre
privé. La même période voit la création le 2 décembre 1845, par le
docteur Étienne Pariset, de la société protectrice des animaux
(S.P.A.). Quant à la déclaration universelle des droits de l’animal,
toute inspirée de celle des droits de l’homme et proclamée
solennellement le 15 octobre 1978 à la maison de l’UNESCO à Paris, elle
fut initiée dès 1939 par le philosophe André Géraud et son ouvrage du
même nom. Celui-ci s’en prenait légitimement à tout comportement humain
entravant la vie sauvage et naturelle du monde animal, et tout
particulièrement les zoos et les ménageries : « Les ménageries constituent un degré supérieur d’incarcération animale ». Le préambule de la déclaration officielle est magnifique : « Considérant
que la Vie est une, tous les êtres vivants ayant une origine commune et
s’étant différenciés au cours de l’évolution des espèces ; Considérant
que tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal
doté d’un système nerveux possède des droits particuliers ; Considérant
que le mépris, voire la simple méconnaissance de ces droits naturels
provoquent de graves atteintes à la Nature et conduisent l’homme à
commettre des crimes envers les animaux ; Considérant que la
coexistence des espèces dans le monde implique la reconnaissance par
l’espèce humaine du droit à l’existence des autres espèces animales ;
Considérant que le respect des animaux par l’homme est inséparable du
respect des hommes entre eux… ».
Le temps des pionniers
« L’homme
a assez de raisons objectives pour s’attacher à la sauvegarde du monde
sauvage. Mais la Nature ne sera en définitive sauvée que par notre
cœur. Elle ne sera préservée que si l’homme lui manifeste un peu
d’amour. »
Jean Dorst
La guerre de 1914-1918 fait qu’on ne se préoccupe plus des
valeurs biopatrimoniales. Il faut attendre 1923 pour trouver une date
fondatrice, celle du premier congrès international pour la protection
de la Nature qui se tient au Muséum national d’Histoire naturelle de
Paris. Les initiateurs en sont le Néerlandais Pieter van Tienhoven et
le Suisse Paul Sarasin. Il en sortira l’Office international pour la
protection de la Nature, fondé à Bruxelles en 1928. En 1926, on
s’inquiète pour la première fois du milieu marin, lors d’une conférence
qui traite à Washington de l’impact néfaste des navires marchands. Dès
1933, le régime nazi promulgue sa loi du 24 novembre sur la protection
animale, événement qui permet à certains d’énoncer jusqu’aujourd’hui
que l’écologisme est un éconazisme. Entre 1934 et 1937, des centaines
de nuages de poussières voilent la moitié des grandes plaines
américaines réparties sur seize États, conséquences néfastes de
pratiques agricoles trop agressives se manifestant lors des années de
sécheresse. Les agriculteurs fuient le million de km2 érodé par leur
abus d’usage et le pays se voit contraint d’importer du blé. C’est une
leçon, l’homme moderne peut déjà entrevoir que la Nature n’est pas
exploitable à merci, que les façons culturales trop brutales sont
préjudiciables et que si l’on détruit l’environnement, l’environnement
nous détruira. En matière de conservation, peu avant la seconde guerre
mondiale, plusieurs traités, tant américains qu’africains ou européens
sont signés, dont des conventions concernant la flore, la faune, les
oiseaux migrateurs en particulier, ainsi que des sites paysagers
pittoresques. La fin de la guerre marque la création, dans le cadre des
Nations unies, d’entités à vocation de soutiens économiques et d’aides
spécialisées comme l’UNESCO, la FAO et l’OMS, lesquelles perdurent
toujours. En 1945, Hiroshima et Nagasaki inaugurent l’ère nucléaire, un
pas considérable dans le pouvoir de destruction de la biosphère,
euphémiquement nommé maîtrise de l’énergie atomique. 1948 voit la
fondation de l’Union Internationale pour la Protection de la Nature,
signée à Fontainebleau, sous l’impulsion de l’UNESCO et de la France, à
l’initiative de Roger Heim, de Harold Coolidge, de Pieter van Tienhoven
et de beaucoup d’autres. Très prévoyante, l’UIPN avait comme objets non
seulement de promouvoir la sauvegarde de la vie sauvage, mais aussi de
favoriser l’éducation et l’information inhérentes, la recherche
scientifique et la législation. Souvent décriée, moquée, accusée d’une
vision rétrograde du monde, l’UIPN change de nom en 1956 et devient
alors l’UICN (International Union for Conservation of Nature and
Natural Resources), formule plus pragmatique où la conservation des
ressources se voit associée à l’effort de développement. Pour le
meilleur et le pire, les considérations esthétiques et éthiques ont été
minimisées au profit d’une mission plus orientée dans l’axe des
ressources [1].
En 1948 (déjà !), paraît le premier ouvrage sur le possible épuisement des ressources, signé William Vogt : La faim dans le monde. L’étude anticipe les prophéties probabilistes des années 1960 quant à l’issue fatale d’une gestion environnementale sans discernement. Dans la foulée, pareille mise en garde émaille le livre de Fairfield Osborn : La planète au pillage. Détérioration d’une Terre surpeuplée, interdépendance de tous les êtres vivants, penchant de l’homme à dominer et à détruire les sources vitales, prise en compte du respect de la Nature dans les luttes contre la sous-nutrition et contre le désarmement. Ces visions, alors d’avant-garde, ne sont pas trop entendues, l’euphorie du contexte favorable dont bénéficie alors l’Amérique du Nord fait que Vogt et Osborn prêchent dans un désert. Mais la question démographique était de nouveau posée en guise de pierre angulaire. En 1798 et bien avant l’avènement de l’argument environnemental, dans son Essai sur le principe de population, le pasteur anglican et économiste Robert Malthus avait déjà postulé qu’il existait un écart croissant entre une population qui augmente en progression géométrique (1, 2, 4, 8, 16, etc.) et des ressources, notamment alimentaires, augmentant moins vite, en progression arithmétique (1, 2, 3, 4, 5, etc.), et que la conclusion inévitable d’une telle inéquation ne pouvait qu’être une catastrophe démographique. Cette réponse argumentée aux idées optimistes de l’époque (William Godwin, Condorcet, etc.) fut paradoxalement mal reçue et le malthusianisme étiqueté d’hostile aux classes inférieures fatalement enclines au lapinisme. La menace démographique restera inscrite au cœur des débats, au fil des assemblées successives de l’UICN. Dès les années 1960, la population mondiale passe le seuil et s’accroît inexorablement, inégalement avec les ressources alimentaires.
Les Sixties de la pensée verte
« Le peu qu’on peut faire, le très peu qu’on peut faire, il faut le faire, pour l’honneur, mais sans illusion. »
Théodore Monod
« Nous ne sauverons pas tout ce que nous aimons, mais nous aurons sauvé beaucoup plus que si nous n’avions jamais essayé. »
Peter Scott.
La décolonisation, processus irréversible, conduit à l’apparition d’une nouvelle notion, celle de tiers-monde. Les conservationnistes européens ont l’impérieuse sensation qu’il faut assister les jeunes États afin de les accompagner sur une voie de conciliation entre leur développement et la parcimonie des ressources. La leçon des pays du Nord voulant faire de ceux du Sud de gentils jardiniers sera mal entendue par le fait que l’héritage colonial se ressentait cruellement du pillage et du mauvais traitement dont ils furent victimes. En septembre 1961, le manifeste d’Arusha voit de nombreux pays africains prendre en compte la préservation de leur capital naturel, notamment par une gestion de leurs parcs nationaux, et c’est en septembre 1968 que l’UICN parvient à faire adopter par les 33 pays de l’Organisation de l’unité africaine sa version d’une convention africaine de la conservation. Stewart L. Udall (États-Unis) s’adresse ainsi à la VIIIe assemblée générale de l’UICN réunie à Nairobi en septembre 1963 : « Le bourgeonnement des populations menace l’idée de conservation tandis que grandit l’obsession d’une surexploitation, qui ne serait autre chose que l’illustration de la politique du « pillez d’abord, vous paierez ensuite ». L’expansion démographique, manifestée de toutes parts, rend d’autant plus nécessaire une sage politique de conservation. La conservation n’est pas un luxe, c’est une nécessité ». Par sa perspicace clairvoyance, le discours est novateur. Nonobstant cet avertissement et bien d’autres, rien n’a pu endiguer l’inévitable tendance de gestion minière de ces pays (et des autres), et le niveau de vie n’a fait que se dégrader au fur et à mesure d’une gestion déviante et tyrannique, a fortiori par des dictatures avides et corrompues, bien épaulées par un certain paternalisme néocolonial.
En 1963, l’UICN inaugure la publication de sa liste rouge des espèces botaniques et animales considérées comme menacées. Elle désigne alors un premier inventaire d’aires terrestres et marines qu’il convient de préserver, tant pour leur diversité sauvage que pour les ressources naturelles et culturelles associées qu’elles représentent.
À l’aube des années 1970, l’éventail potentiel pour la dégradation de la biosphère est réuni : poussée de la technologie militaire, essor du nucléaire, triomphe de l’agrochimie, américanisation de la planète, culte de la croissance à tous crins, envahissement des déchets, espaces et espèces en péril, les riches d’autant plus prospères que les pauvres sont appauvris. Les penseurs et, dans une moindre mesure, les scientifiques avertissent contre la tentation de l’apprenti sorcier. Épris de matérialisme, saoulé par l’avènement d’une incontournable religion consumériste qui l’aiguillonne mode après mode, le monde s’en gausse ouvertement. Révolutionnaire et visionnaire, l’anthropologue Paul Shepard (1925-1996) s’inquiète dès 1969 de la tournure des choses : « N’est-il pas permis d’être sceptique devant le désamorçage complet de l’écologie science subversive ? » Depuis la prise de conscience, ces incessantes tentatives de reléguer le débat écologique ont fait perdre un temps précieux. On doit évidemment cette attitude négative à la classe conservatrice, laquelle dès l’aube du XXIe siècle et devant les faits accomplis de dégradation planétaire, récupère allègrement la cause écologique, s’empare du sujet et roule dans la farine les acteurs « Verts » qu’elle avait auparavant dénigrés. Il est à noter que, dans la majorité des cas, ces derniers tombent dans le panneau.
Né en 1961 dans le giron de l’UICN et avec l’objectif initial de contribuer au soutien budgétaire de celle-ci, le WWF voit le jour à Morges, en Suisse. Le World Wildlife Fund prend vite la tangente, animé de sa propre stratégie de protection de la diversité biologique et de l’environnement, mission complétée par la lutte contre toutes les formes de pollution, puis plus tard notamment axée sur la préservation des milieux forestiers et aquatiques. Loin de se contenter de collecter des fonds, l’organisation veille à collaborer avec des équipes d’écologues scientifiques et de militants écologistes. Les premiers budgets sont voués à la création de la station de recherche Charles Darwin aux Îles Galapagos, puis à des projets en faveur des derniers rhinocéros de Java et de la protection du tigre du Bengale, de la création d’un sanctuaire pour les baleines dans l’océan sud-Antarctique, sans oublier l’action très médiatique et de concert avec le gouvernement chinois de sauvegarde du panda. Le sauvetage de la Doñana fut aussi à l’origine de la création du WWF et en demeure l’un des symboles. Depuis la fondation de ce parc en 1969, il a absorbé 80 % des budgets de conservation en Espagne et est reconnu par l’UNESCO comme réserve de la biosphère. Au sud de l’Andalousie, sur la rive droite du Guadalquivir au niveau de son estuaire sur l’Atlantique, 77 000 hectares sont chaque année le paradis d’hivernage de 500 000 oiseaux d’eau et abritent, entre autres, les derniers lynx pardelle. C’est l’un des trésors naturels d’Europe. Avec la création de 2 millions de kilomètres carrés de parcs nationaux et de réserves naturelles, le WWF s’est affirmé en moins d’un demi-siècle comme la première entité privée de sauvegarde mondiale des sites et des espèces. Soutenue par 5 millions de membres et de donateurs, collaborant à plus de 12 000 projets de terrain dans 140 pays, la fondation emploie quelque 3 000 collaborateurs.
Les années 1960 s’achèvent sur un fond de catastrophes qui font prendre conscience que le capitalisme débridé est le mal du siècle, que le système le plus séduisant jamais inventé s’autodévore, et que la mise au pas des récupérateurs du marxisme ne vaut guère mieux dans son traitement des citoyens et des sols. La révélation consternante de la maladie de Minamata (contamination mercurielle masquée depuis longtemps, ayant provoqué des milliers de morts et devenue depuis une maladie congénitale), les marées noires du Torrey Canyon sur les côtes bretonnes (30 000 tonnes de pétrole et une gestion déplorable de la catastrophe) et celle causée par la rupture d’un puits en couche friable à Santa Barbara en Californie (suintement quotidien de 150 000 m3 de gaz et de 20 tonnes de pétrole), alertent l’opinion publique. De telles calamités sont probablement les éléments fondateurs des prémices du catastrophisme écologique, attitude souvent reprochée aux écologistes. Mais il y a peut-être de quoi ! Dès lors, ces types de drames n’ont cessé d’endeuiller les écosystèmes et les hommes. Des savants lèvent le bouclier, publient des pamphlets prescriptifs et des billets d’humeur, font de véhémentes déclarations, exhortent à un meilleur respect, mettent en garde contre l’excès d’imprudence. C’est, par exemple, les cas de Georg Borgstrom, géographe, économiste et nutritionniste suédois, qui démontra le premier que la production de viande engendrait une grande pollution ; de Barry Commoner, biologiste américain, auteur notamment de Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants ? ; de René Dubos, agronome et écologue français, corédacteur du premier sommet de la Terre des Nations unies ; de Paul Ehrlich, universitaire américain, auteur de La bombe P, ouvrage prédisant la bataille perdue pour la nourriture mondiale et précédant ainsi le célèbre Halte à la croissance ? du club de Rome ; de Jean Rostand, biologiste français, libre-penseur, pamphlétaire, pacifiste ; de Gunther Schwab, essayiste autrichien, auteur de La danse avec le diable où il parle déjà de l’augmentation de CO2. Mais c’est Rachel Carson, zoologiste nord-américaine, qui, dès 1962 et avec Le printemps silencieux, sonna pour la première fois le tocsin à propos des antiparasitaires (à l’époque le funeste DDT faisait des ravages), en dénonçant leur impact écologique et sanitaire, et en appelant au principe de précaution. Elle mit en évidence le lien possible entre le cancer et les pesticides. Elle mourut d’un cancer.
Naissance de l’écoconscience
« La santé de l’homme est le reflet de la santé de la Terre. »
Heraclite (v.550 - v.480 av. J.-C.)
« Je suis sûr que l’on pourrait supprimer 30 % des envies sans que personne n’en souffre vraiment. »
Paul-Émile Victor
« Notre survie est entre les mains de la prochaine génération. »
Paul-Émile Victor
Où l’on va se rendre compte, tout d’un coup, que la locomotive économique n’ira pas bien loin sans wagons écologiques…
À la fin des années 1960, un immense mouvement naturaliste réactif émerge des campus américains et se propage comme une traînée de poudre dans la société occidentale, contre-culture à la petite bourgeoisie consumériste. C’est un nouvel état d’esprit qui porte en lui les bases de l’écoconscience. Il s’illustre par la mouvance beatnik rejetant les tabous des squares (personnes rigides ne profitant pas de la vie), par les hippies prônant la vie communautaire et le retour aux champs, par le Mai 68 français s’insurgeant d’abord contre le système éducatif, par la vague Sozialistischer deutscher studentenbund en République fédérale allemande, par le Printemps de Prague, par l’Automne de Mexico, par les actions nord-américaines contre la guerre du Vietnam et par bien d’autres répliques informelles de contestations du monde étudiant qui vont peu ou prou changer, au moins momentanément, la donne et faire souffler un air moins vicié que celui de l’embrigadement, de la soumission et du sacro-saint travail-famille-patrie. La comédie musicale Hair reste un emblème de cette époque. D’abord créée off en 1967, elle fut jouée à Broadway plus de quatre ans sans interruption et gagna toutes les scènes du monde occidental. Hair et sa mode psychédélique décoiffe alors une société figée et décape, à coups d’inconvenances (cheveux longs, nudité, amour libre, pacifisme, etc.) la couche sédimentaire de fourberies sur laquelle est fondé le système dominant. Hair entraîna une colossale levée de boucliers contre la guerre au Vietnam, une prise de conscience universelle et éthique dont notre présent et sa guerre en Irak n’ont pas eu leur pareil. Par sa contestation du dogme, ses références à la cosmologie et son appel pour un retour à la Nature, l’œuvre fut fondatrice en matière d’écoconscience. Elle fut évidemment raillée par tous ceux qui, aujourd’hui, cheveux ras et complets vestons anthracite, se targuent de ces valeurs récupérées au profit de leurs nouveaux stands néolibéraux de vente à la criée. Ces révoltes pacifistes contre le matérialisme, l’hypocrisie, l’ennui et la frivolité visaient à réinventer la société sur des sentiments simples et débarrassés des préjugés. C’est aussi la naissance du citoyen du monde. Dans la foulée, d’autres mouvements militants ou associatifs, tous plus ou moins situés à la gauche de l’échiquier politique, se constituent dans la foulée du mouvement écologiste : défense du consommateur, incitations au boycott de produits, féminisme, contrôle des naissances, pro-avortement, pacifisme et non-violence, ... On parle aussi de plus en plus des énergies alternatives et de l’agriculture biologique. Tout est lié ! Parallèlement, des conférences et des congrès sur les thèmes environnementaux, toutes tendances confondues (de la pollution citadine à la protection de la biodiversité) sont organisés un peu partout (plusieurs centaines entre 1960 et 1970). En 1968, la conférence intergouvernementale Man And the Biosphere (MAB) de l’UNESCO, visant à concilier environnement et développement, fut la plus fondatrice et engagea le programme du même nom. Le 22 avril 1970, 20 millions de Nord-américains se mobilisent pour l’environnement, c’est le fameux Earth Day, qui anticipe l’actuelle Journée Internationale de la Terre célèbrée chaque année à l’équinoxe de printemps (le 20 ou 21 mars). Cette année-là, Ralph Nader, le défenseur des consommateurs états-uniens, sort son rapport sur la pollution de l’air dans les métropoles.
S’adossant à l’idée d’écologie politique, c’est à l’orée des seventies que politiques et marchands commencent à récupérer l’idée écologique dans leurs effets d’annonce. Tout en criant au scandale lorsqu’en 1972 le club de Rome remet en cause les croissances économique et démographique dans son ouvrage cardinal Halte à la croissance ?, tout un chacun peut convenir que les limites de l’impact écologique de la civilisation industrielle occidentale sont maintenant discernables et peuvent être remises en cause, pour le moins contestées dans leur excès. C’est dans cet esprit que sort en Grande-Bretagne Blueprint for Survival (publié en France sous le titre de Changer ou disparaître), œuvre d’un collectif de chercheurs dirigé par Edouard Goldsmith, l’un des fondateurs de cette écologie politique et éditeur depuis 1969 de la revue phare The Ecologist.
Dans les années 1970, Serge Moscovici (La société contre nature) prône un naturalisme plus subversif et échafaude un naturalisme hétérodoxe pour réenchanter le monde, ensauvager la vie. Proche de Moscovici, Robert Jaulin fait l’apologie de la culture tribale et popularise la notion d’ethnocide. Brice Lalonde et Les Amis de la Terre se réclament alors de Moscovici. L’entrée au Bundestag de quelques députés Vert (Grünen) et les thèses du biologiste Barry Commoner marquent le virage vers l’écologie politique.
Des accords
1971 est l’année de la fondation, à Vancouver (Canada) de l’ONG
Greenpeace, dont Bob Lorne Hunter et David Mc Taggart furent deux des
initiateurs les plus connus. L’objet premier était l’opposition aux
essais nucléaires, mais l’organisation prit vite sa vitesse de
croisière avec un panel très fourni de combats environnementaux et
écologiques. Les pôles de luttes électives de Greenpeace regroupent la
préservation des mers, de son milieu (et notamment à l’encontre de la
pêche baleinière), la sauvegarde des forêts anciennes, la promotion
d’un modèle de développement durable, le réchauffement climatique, les
pollutions chimiques, la sortie du nucléaire et l’interdiction de
l’immersion des déchets radioactifs ou l’abandon des OGM dans
l’agriculture. L’association est active dans 160 pays, soutenue par 2,5
millions d’adhérents dont les cotisations sont l’unique source d’un
financement qui en garantissent l’indépendance, et compte plusieurs
milliers de militants bénévoles. Le bureau central est situé à
Amsterdam. Les actions directes non-violentes, toujours très
médiatisées, ont fait le succès de Greenpeace. C’est encore en 1971,
lors d’une réunion en Iran, que l’UICN élabore la convention de Ramsar,
laquelle entrera en vigueur en 1975. Il s’agit d’un traité
international pour la conservation et l’utilisation durable des zones
humides, visant à enrayer la dégradation et la perte progressive de
celles-ci, en reconnaissant leurs fonctions écologiques fondamentales,
ainsi que leurs valeurs économique, culturelle, scientifique et
récréative. Plus de trente ans après, la liste des zones humides
d’importance internationale, ratifiée par 150 nations, comporte 1200
sites représentant une surface d’environ 1 119 000 km2.
Un an plus tard, une mobilisation mondiale pour l’environnement est organisée en juin 1972 à Stockholm par les Nations unies, premier sommet de la Terre et conférence intergouvernementale sur l’homme et l’environnement, dont l’objectif est d’arrêter les décisions utiles et de définir les actions politiques adéquates. Les conclusions sont décevantes mais les questions écologiques se voient pour la première fois placées au rang de préoccupations internationales. Il en résulte le programme des Nations unies pour l’environnement, ainsi que la naissance dans bien des pays avancés d’un ministère de l’Environnement. La voie est maintenant grande ouverte aux conventions multilatérales. Signée en présence de 80 pays à Washington en 1973, entrée en vigueur dès 1975 et amendée à Bonn en 1979, la convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) est créée. Sa rédaction a donné suite à une résolution adoptée dès 1963 lors d’une session de l’Assemblée générale de l’UICN. On estime que le commerce international illégal des espèces sauvages, mortes et vivantes, représente 5 milliards d’euros par an et qu’il porte sur des centaines de millions de spécimens de plantes et d’animaux. Cette convention confère une protection aux espèces, apparaissant dans le commerce sous forme de plantes ou d’animaux vivants, de manteaux de fourrure ou d’herbes séchées. L’achat des végétaux et des animaux menacés de disparition est donc interdit ou réglementé par la CITES. Cette convention rassemble aujourd’hui 171 pays signataires qui se réunissent tous les trois ans pour statuer sur le sort des espèces concernées. La CITES protège actuellement 5 000 espèces animales et 28 000 espèces végétales. Hélas et par un effet pervers, ces interdictions stimulent aussi le commerce, notamment durant la trop longue période séparant la proposition de réglementer une espèce et son entrée en vigueur. En étudiant les chiffres, des experts ont constaté que durant cette période les volumes d’échanges légaux augmentent beaucoup. Ainsi, le prix de la corne de rhinocéros a grimpé de 400 % sur les marchés coréens durant les deux années précédant l’interdiction.
La crise pétrolière qui se déclare en octobre 1973 met de l’huile sur le feu. Les menaces de pénuries font comprendre la dépendance et la fragilité du dessein industriel et de l’American way of life, dont s’emparera pourtant la Chine trente ans après…
Dès 1974, certains cercles scientifiques états-uniens débattent de la dégradation de la couche d’ozone. Sa divulgation médiatique mondiale attendra cependant de nombreuses années, tout comme l’effet de serre dont il ne sera question qu’en 1979, lors de la première conférence mondiale sur le climat. On doit la notion moderne de l’effet de serre au savant suédois Svante Arrhenius (1859-1927), prix Nobel de chimie, qui dès 1895 explique à ses collègues de l’Académie des sciences que la vapeur d’eau et le gaz carbonique jouent un rôle majeur dans l’équilibre thermique de la Terre. Il en déduit logiquement que l’utilisation intensive des énergies fossiles pourrait augmenter l’effet de serre. Ce n’est qu’un siècle plus tard que sa mise en garde atteindra la sphère politique internationale.
En février 1976 est signée à Barcelone la Convention sur la protection de la mer Méditerranée contre la pollution.
En 1978, l’UICN publie son rapport sur la
catégorisation des figures de protection (réserves scientifiques,
naturelles, intégrales ou dirigées, parcs nationaux, monuments
naturels, réserves de la biosphère, biens patrimoniaux mondiaux, etc.),
nomenclature établie par Ray Dasmann, professeur à l’université de
Santa Cruz (Californie). Dasmann est par ailleurs l’auteur de cette
dichotomie entre l’homme d’écosystème (de son écosystème) et l’homme de
biosphère, ce dernier statut souhaité étant la clé du comportement pour
une société durable.
Professeur de Sciences économiques à la Sorbonne, René Passet doit sa notoriété à son livre L’économique et le vivant, paru en 1979 et suivi de nombreux autres sur le même thème. Il sera plus tard l’un des fondateurs du mouvement ATTAC (« Le monde n’est pas une marchandise »), où il cèdera en 2001 sa place au conseil scientifique du mouvement à Dominique Plihon.
Les États-Unis, jusque-là leaders de la cause
environnementale et détenteurs d’une législation très avancée en la
matière, seront mis en retrait par les deux mandats de Ronald Reagan.
En Europe occidentale, on assiste à une fusion entre les militants
écologistes et les pacifistes luttant pour le désarmement.
1979 est marqué par la publication de L’arche en perdition (« 40 000 espèces vivantes disparaissent chaque année, soit 109 quotidiennement »), œuvre du scientifique Norman Myers, membre de l’université d’Oxford.
En 1980, l’UICN, le WWF et le PNUE publient leur stratégie mondiale de la conservation, laquelle propose la notion de développement durable (ou mieux dit supportable), mode de conciliation (et de réconciliation !) de nos civilisations avec les ressources naturelles. Le développement durable doit répondre aux besoins des générations actuelles sans compromettre la possibilité de répondre à ceux des générations à venir, sur un mode « économiquement justifiable, techniquement possible, socialement désirable et écologiquement sain » (agenda 21). C’est jusqu’à ce jour et pour l’essentiel une déclaration d’intention, un vœu pieu et l’on peut regretter que la formule incantatoire serve désormais de cache-sexe a un comportement qui n’a pas changé d’un iota, ou qui empire.
Toujours en 1980, la FAO (Food and Agriculture Organisation) lance l’Année mondiale de la forêt et l’attention est portée sur les forêts tropicales pluviales, leur riche biodiversité (deux tiers des 250 000 taxons botaniques connus) et leur perte annuelle enregistrée de 11 millions d’hectares.
C’est peu avant la fin de cette décade que l’information circule à propos des biotechnologies (génie génétique) et le monde s’inquiète de l’absence de rempart éthique pour maîtriser de telles manipulations génétiques.
1982 est l’année d’un sommet de la Terre oublié, celui de Nairobi, au Kenya. Ronald Reagan y délègue sa fille pour représenter les États-Unis… C’est aussi l’adoption de la Charte mondiale de la nature, lors de la 36e assemblée générale des Nations unies.
1985 voit naître la convention de Vienne pour la protection de la couche d’ozone. Mais le 7 juillet 1985, à Auckland en Nouvelle-Zélande, les services secrets français procèdent au plasticage du Rainbow Warrior, navire amiral de l’organisation Greenpeace. Fernando Pereira, membre d’équipage et photographe officiel est mort noyé alors qu’il tentait de récupérer de l’équipement photographique dans sa cabine. L’action de Greenpeace, contrée par le terrorisme de l’État français, ne visait qu’à protester contre les essais nucléaires de Mururoa. En 1987, la France versera 8,16 millions de dollars d’indemnités à Greenpeace.
Çà et là en Europe, la période voit se constituer de nombreux partis verts. Ils vont cristalliser leurs revendications à l’occasion de la catastrophe de Tchernobyl, événement fondateur dans l’apparition de la conscience écologique comme contre-pouvoir à la folie des temps.
Alors que les staliniens prônaient une même exploitation de la Nature que les sociétés capitalistes du sillon monothéiste, le dogme va s’effriter. Déjà, dans les années 1960, un front d’intellectuels mène une croisade en faveur de la préservation du lac Baïkal, perle de la Sibérie (aujourd’hui sous la menace d’un nouvel oléoduc). Puis en 1980, un mouvement vert s’oppose à un aménagement trop ambitieux des fleuves sibériens tendant à perturber leurs cours au profit de l’irrigation de l’agriculture intensive. D’avril 1985 à décembre 1991, l’influence, parfois souterraine, des mouvements écologiques n’est pas négligeable dans le processus de démocratisation impulsée par la Perestroïka et l’effondrement subséquent du bloc communiste.
Les trois dates suivantes vont symboliser trois étapes essentielles dans l’émergence légitime de l’écologisme et de son influence croissante dans l’arène politique. Avril 1987 : parution de la conclusion de la commission mondiale sur l’environnement et le développement (Notre Avenir à Tous), dit rapport Brundtland, définissant la politique la plus judicieuse pour parvenir à un développement durable. Septembre 1987 : signature du protocole de Montréal visant la réduction et l’élimination à terme des substances appauvrissant la couche d’ozone (interdiction la production des chlorofluorocarbones, dits CFC). Octobre 1991 : seconde stratégie mondiale de la conservation, publiée par l’UICN.
Aujourd’hui, l’UICN fédère 48 États, compte 114 agences gouvernementales, réunit environ 800 ONG et 10 000 experts scientifiques appartenant à 180 pays travaillant sur un demi-millier de projets.
Le 22 mars 1989 est signée la convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et sur leur élimination. Elle entre en vigueur en mai 1992.
1990 voit la création du Fonds pour l’environnement mondial (FEM), chargé de fournir des ressources financières supplémentaires pour traiter les questions environnementales des pays en développement et des économies en transition. Restructuré en 1994, le FEM fournit environ un quart des fonds d’intervention du PNUD et plus de 65 % de ceux du PNUE.
En juin 1992, c’est un nouveau sommet de la Terre, déjà le troisième. Beaucoup de gens pensent que c’est le premier ! Selon Maurice Strong, secrétaire général : « Le développement durable est le seul qui ait un sens ». Les spécialistes de la conservation doivent désormais guider le monde vers des stratégies fondées sur une croissance réfléchie. Lors de ce CNUED (conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement) majeur, les 27 principes de la Déclaration de Rio et les 2 500 recommandations de l’Agenda 21 sont adoptés, et les conventions sur la biodiversité et le climat sont acceptées. De tels sommets de la Terre réuniront désormais tous les dix ans les dirigeants mondiaux afin de définir les moyens stratégiques pour stimuler au mieux le développement durable.
L’après-Rio est le temps du grand écart entre le paradigme d’une écologie raisonnable et le projet expansionniste. Les ONG piaffent derrière les portes des gouvernements assoupis et inertes. Les proclamations sont incantatoires, l’action est figée. Les deux conventions du CNUED, l’une à propos du climat, l’autre de la biodiversité, n’obtiendront pas les ratifications. La France est un mauvais exemple : elle se fait tirer l’oreille pour porter à 0,7 % de son PNB l’aide vouée au développement et rechigne à l’adoption de l’écotaxe européenne sur les émissions de C02. L’Agenda 21 reste lettre morte et ne réunit que 2 des 125 milliards requis chaque année. Les instances mondiales comme le GATT, le FMI, le G7, la Banque mondiale, continuent de tenir un discours qui brille par l’absence de concertation avec les pays les plus démunis.
Lors de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, une conférence, dite Mandat de Berlin, tente en 1995 de lancer une nouvelle série de négociations tendant à rendre plus rigoureux les engagements souscrits par les parties contractantes des pays développés
Du 23 au 27 juin 1997 se tient à New York un nouveau sommet de la Terre. Cette 19e session extraordinaire de l’Assemblée générale des Nations unies, dite Rio + 5, fait le point sur les engagements pris à Rio de Janeiro en 1992 et constate déjà le désaccord entre l’Union européenne et les États-Unis sur la réduction des gaz à effet de serre.
En décembre 1997, 160 nations sont invitées à participer à Kyoto à une conférence climatique internationale, sous l’égide de l’ONU. Plusieurs camps se forment. Le Carbon Club, formé du JUSCANZ (Japon, États-Unis, Canada, Australie, Nouvelle-Zélande) et des pays de l’OPEP, tous opposés à l’instauration de quotas, rejoints par la Russie et la Norvège. Un second camp pour qui la montée des eaux est une menace commune, réunit les Pays-Bas, les îles et archipels du Pacifique. L’Union européenne se montre la plus favorable aux mesures de défense environnementale. Enfin, le G7 et la Chine fédèrent la grande majorité des pays émergents. Noyées dans un marchandage international, les décisions les plus préoccupantes sont finalement reportées sine die. On remettra postérieurement le couvert sur l’effet de serre à Buenos Aires en 1998, à Bonn en 1999, à La Haye en 2000, à Bonn en 2001, à Marrakech encore en 2001, pour parvenir au récent processus de Montréal. Pour qu’un protocole entre définitivement en vigueur, il doit être ratifié par un minimum de 55 pays, dont les émissions combinées représentent 55 % du total des émissions de 1990. 34 pays industrialisés, dont le Canada, le Japon, les pays de l’Union européenne et la Russie, ont déjà signé, s’engageant à réduire conjointement d’ici 2012 leurs émissions de gaz à effet de serre de 5,2 % par rapport à leurs niveaux de 1990. Une centaine de pays en développement, dont la Chine, l’Inde, le Brésil, la Corée du Sud, l’Indonésie et l’Afrique du Sud, sont exemptés d’objectifs pour le moment. Ils sont seulement conviés à contrôler leurs émissions de gaz à effet de serre et à établir des inventaires.
La convention de Rotterdam sur le commerce de produits chimiques et pesticides dangereux est signée le 11 septembre 1998 par l’Union européenne et 57 pays. Elle n’entrera en vigueur que le 24 février 2004. Cette convention dite à consentement préalable (PIC) concerne vingt-deux pesticides et cinq produits chimiques, sur lesquels les pays exportateurs doivent fournir toutes les informations avant exportation.
En janvier 2000, c’est l’adoption à Montréal du protocole de Carthagène sur la prévention des risques biotechnologiques, lequel sera effectif en septembre 2003. Il permet aux états importateurs de manifester leur volonté d’accepter ou non les importations de produits agricoles contenant des organismes génétiquement modifiés (OGM).
Le sommet du millénaire de l’ONU se tient à New York du 6 au 8 septembre 2000. Les 189 états membres des Nations unies adoptent une déclaration finale fixant les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) en huit points, afin de réduire de moitié la très grande pauvreté d’ici à 2015, et ce, dans le respect du développement durable.
Le 13 mars 2001, coup dur pour l’écoconscience planétaire, le nouveau président des États-Unis, G.W. Bush, annonce que son pays ne ratifiera pas le protocole de Kyoto et qu’il renonce à une politique de limitation des émissions de gaz à effet de serre.
En mai 2001 est signée la convention de Stockholm sur les polluants organiques persistants (POP). La prohibition progressive de douze d’entre eux est son objectif, tels le DDT, les PCB ou la dioxine, principalement utilisés dans les pays en développement. Son application entrera en vigueur en mai 2004.
Dix ans après le sommet de Rio de juillet 1992, le
Sommet des Nations unies sur le développement durable se tient du 26
août au 4 septembre 2002 à Johannesburg. Il s’achève par l’adoption
d’un plan d’action ne comportant que des déclarations générales, jugé
très décevant par les ONG.
C’est le 16 février 2005 qu’entre en vigueur le protocole de Kyoto,
après sa ratification par 141 pays. Durant la période 2008 à 2012, les
pays industrialisés devront réduire de 5,2 % en moyenne par rapport à
1990 leurs émissions de CO2 et de cinq autres gaz réchauffant
l’atmosphère. Les États-Unis et l’Australie qui comptent pour plus d’un
tiers des gaz à effet de serre du monde industrialisé n’ont pas ratifié
ce protocole. Les 107 pays en développement l’ayant fait n’auront que
de simples obligations d’inventaire d’émissions polluantes.
En mars 2005, le rapport d’évaluation des écosystèmes pour le millénaire (Millenium Ecosystems Assessment) est remis aux Nations unies. Selon ses conclusions, les changements des écosystèmes sont plus rapides depuis 50 ans que dans toute l’histoire de l’humanité, ont entraîné des évolutions qui vont s’aggraver au cours des 50 prochaines années et empêcheront la réalisation des objectifs du millénaire des Nations unies pour le développement. Fruit de quatre années de travail, il a été rédigé par 1 360 experts de 95 pays, sous l’égide du PNUE (programme des Nations unies pour l’environnement).
En janvier 2006, la CNUCED (conférence des Nations unies sur le commerce et le développement) accouche d’un nouvel accord international sur les bois tropicaux. Négocié par 33 pays producteurs et 62 pays consommateurs, il vise à remplacer l’accord de 1994 qui arrive à expiration fin 2006. Il encourage les parties à mettre en place des mécanismes de certification, pour promouvoir une exploitation durable des forêts tropicales.
2007-2008 fut le temps de tous les Grenelle, de tous les faux-semblants et d’une grande désillusion quant à un ressaisissement écologique de figure hexagonale. En cas de succès, c’eût été une gloriole bleu-blanc-rouge, au mieux de quoi inspirer l’Europe, mais que fait-on des trois-quarts de l’humanité ? Une révolution durable ne peut-elle être qu’une prise de conscience d’un pays, d’un continent et non planétaire ? Le lecteur retrouvera plus loin, au chapitre de l’électoralisme français, les tribulations du Grenelle dit de l’environnement, où triompha l’art de siphonner les forces vives d’une écocitoyenneté tout aussi naissante que naïve. Il y a péril écologique en notre demeure du Quaternaire, mais l’heure est toujours au jeu politico-économique. En décembre 2007 une nouvelle conférence de l’ONU sur les changements climatiques se tient à Bali, la treizième du genre. La feuille de route devait déboucher deux ans plus tard, à Copenhague, sur un nouveau traité engageant l’ensemble des nations à lutter contre l’effet de serre. Les travaux s’achevèrent par un accord mièvre, démuni de mesures courageuses, ne répondant pas aux impératifs scientifiques pour contenir la hausse moyenne des températures en dessous d’un seuil périlleux pour la vie sur Terre. Deux semaines de négociations devaient convenir d’une stratégie et décider de l’après-Kyoto, qui expire en 2012. Principal motif de discorde : les objectifs chiffrés. Le rapport des minima revient à dire que les émissions allaient « culminer d’ici 10 à 15 ans pour être ensuite réduites à des niveaux très bas, bien en dessous des niveaux de 2000 ». Comme aux sommets de La Haye en 1998, de Marrakech en 2001, de Johannesburg en 2002, les mêmes formules creuses ont été ressassées par les moins pessimistes assurant que : « nous sommes sur les bons rails ». Dans le dernier rapport du GIEC de novembre 2007, il était préconisé que les pays industrialisés devaient diviser par vingt leurs émissions de gaz à effet de serre. La présidence indonésienne a soumis une nouvelle proposition d’accord qui ne fait plus aucune référence aux travaux du groupe d’experts intergouvernementaux sur l’évolution du climat, ni à une réduction de 25 à 40 % des émissions de gaz à effet de serre des pays industrialisés d’ici 2020. L’Europe qui n’est pas un exemple fit bonne figure. Heureuse nouvelle, l’Australie de Kevin Rudd, nouveau premier Ministre, adhéra enfin au protocole de Kyoto. Les États-Unis s’affirmèrent toujours autant retors et farouchement opposés à toute référence chiffrée ou à tout engagement de réduction et sont accusés, avec le Japon, le Canada et la Russie. Ces nations bloquèrent les discussions. Il était illusoire de croire que les pays en voie de développement s’engageraient à fournir des efforts, sans nouvelle contrepartie forte des pays industrialisés, pour contrer un réchauffement dont ils ne sont pas les responsables. La Chine, qui tourne au charbon pour servir son boom économique, est en passe de devenir le plus gros pollueur planétaire. Dans cette course à la pollution, l’Inde n’est plus très loin derrière. Le Brésil, l’Indonésie et bien d’autres pays sacrifient leurs forêts primaires, pièges à carbone, à l’exploitation et aux cultures industrielles. Cette énième lecture minimaliste faite à Bali se traduisit dans les propositions du dispositif technique à mettre en œuvre : elles sont de manière criante en deçà des mesures nécessaires. Les objectifs fixés avant Bali étaient déjà insuffisants : pas plus de deux degrés de hausse des températures d’ici à la fin du siècle, diviser par deux les émissions mondiales de gaz à effet de serre, le pic doit culminer d’ici à 2020. Ces propositions se fondent sur un diagnostic erroné, les scientifiques assurent qu’il faut mettre la barre plus haut. Le face à face de deux mondes souligne bien l’existence d’un apartheid climatique évident. La lutte contre l’inégalité face au changement climatique est engagée. Les pays pauvres ne doivent pas payer le contrecoup de la croissance économique des états industrialisés. Leurs moyens précaires ne leur permettent pas de contrer les dommages causés par les bouleversements liés au changement climatique. La pénurie d’eau a déjà fait près de deux milliards de victimes, principalement en Asie. Dans de nombreuses régions africaines (Afrique du Sud, Mali, Niger, Tchad), les populations vivant de l’agriculture souffrent de la sécheresse. Les inondations et les tempêtes tropicales au Bangladesh, au Vietnam, et en Égypte, ont conduit au déplacement forcé de 322 millions de personnes. L’ONU et le GIEC s’accordent sur les conséquences à venir. Entre 150 millions et plus d’un milliard de réfugiés climatiques sont prévus d’ici 2050.
En mai 2008 à Sao Paulo, une Internationale Verte fédérant 88 mouvements écologistes tient congrès pour la seconde fois. Non exempte de contradictions, la famille écologiste défend bille en tête le développement soutenable. Elle se distingue ainsi de l’offre productiviste classique des partis conservateurs, démocrates-chrétiens, sociaux-démocrates ou d’extrême gauche. Le changement climatique était au cœur d’une rencontre dont l’objectif, atteint ou pas, était la redynamisation.
À la fin du même mois, 191 nations envoient 4000 délégués, vrais et surtout faux amis de nos espèces compagnes, à Bonn pour la 9e conférence sur la diversité biologique. Il faut être d’une naïveté rare pour imaginer qu’un système marchand fondé sur l’autodestruction puisse se montrer apte à réduire l’appauvrissement de la biodiversité, à mettre un terme à une déforestation qui met la planète en danger, à s’inquiéter du déclin vertigineux des populations de pollinisateurs, et autres préoccupations déjà disqualifiées puisque reléguées au rayon subsidiaire de l’environnement et non de celui prééminent de l’écologie. Chasse, productivisme et agroterrorisme poursuivront leurs méfaits, mais avec un zeste de bonne conscience.
Début juin 2008, sur fond de flambée du baril du pétrole, d’autres amis de la Terre appréhendent plus qu’ils n’espèrent du Sommet mondial de la FAO sur les biocarburants qui se tient à Rome. Qualifiés de « crime contre l’humanité » par Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial des Nations Unies pour le droit de l’alimentation, leur fabrication est en plein essor. Les lobbyistes les présentent comme une énergie verte, mais c’est pourtant bien l’exploitation intensive de l’huile de palme qui vient de placer l’Indonésie au troisième rang des pays les plus pollueurs de la planète. À l’heure où toute la planète traverse une crise alimentaire, où près de 50 pays ont déjà été secoués par des émeutes de la faim, est-il vraiment raisonnable de développer des biocarburants ? Oui, répond par exemple le président Lula, grand défenseur de ces agrocarburants dont son pays est le second producteur d’éthanol après les USA. La controverse a dominé cette rencontre où le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon a rappelé que la production alimentaire devait augmenter de 50 % pour faire face aux besoins d’ici à 2030. La conclusion sera oiseuse : « Nous demandons aux organisations intergouvernementales compétentes, et notamment la FAO, dans le cadre de leur mandat et de leur domaine de compétence, et avec la participation des gouvernements nationaux, des partenariats, du secteur privé et de la société civile, de stimuler sur la question des biocarburants un dialogue international cohérent, efficace, fondé sur les résultats et ce, dans le contexte de la sécurité alimentaire et des besoins en matière de développement durable. »
La déception de la Conférence sur le climat de Poznan, en Pologne, signe en décembre le tableau peu enchanteur des évènements qui, pour 2008, prétendaient remédier un tant soit peu à la piètre acuité écologique du genre humain. En réponse à la redoutable force d’inertie des pays du Nord, les pays du Sud se sentent bernés et leur amertume est grande. Les mécanismes financiers et les transferts de technologie promis depuis plusieurs années pour les aider à adapter leur mode de vie au changement climatique dont ils sont les premières victimes n’ont toujours pas pris forme. 12 000 personnes et les ministres de 192 pays furent mobilisés durant quinze jours pour aboutir à d’infimes avancées, compréhensibles par les seuls spécialistes des traités sur le climat. Chacun des deux camps fourbit ses armes pour la conférence de Copenhague, censée écrire l’accord qui remplacera celui de Kyoto.
Il y a finalement fort à parier que l’événement écologique majeur de l’an de grâce planétaire 2008 (voir les terreurs de l’an 2000…) aura été l’éclipse totale de lune, visible le 21 février depuis l’Europe…
2009, ou en attendant Copenhague… Les espoirs déçus sont évidemment réinvestis (« Yes, we can »). Beaucoup de pays ont signé avec retard l’accord de Kyoto contre les émissions de dioxyde de carbone. Pire, les États-Unis ont toujours refusé de le ratifier. Magnanime, le traité a accordé un laissez-passer aux grands émetteurs du monde en développement comme la Chine et l’Inde. L’avènement de Barak Obama, comme nouvelle figure de proue de la galère capitaliste, autorise certains à fonder des espoirs pour en finir avec le front du déni étatsunien en matière de péril climatique. L’administration des États-Unis pourrait ainsi plaider pour une réduction d’ici 2020 des émissions de GES de 14 % à 15 % par rapport à leur niveau de 2005, une diminution qui pourrait être portée à 20 % par le Congrès américain. Ce que l’Union européenne juge encore insuffisant. Assez exemplaires en la matière, 15 États membres de l’Union Européenne partagent l’objectif commun au titre du protocole de Kyoto (UE-15) et ont réduit de 2,7 % leurs émissions de gaz à effet de serre entre l’année de référence et 2006. Mais les politiques et mesures actuellement en place ne suffiront pas pour que l’UE-15 atteigne son objectif de Kyoto dans la mesure où elles ne devraient, entre 2006 et 2010, contribuer à réduire les émissions que de 3,6 % en moyenne par rapport à leur niveau de l’année de référence. Pour l’UE-15, l’objectif global de Kyoto (–8 %) correspond à différents objectifs d’émissions pour chaque État membre. En 2006, quatre États membres de l’UE-15 (France, Grèce, Royaume-Uni et Suède) avaient déjà atteint un niveau inférieur à leur objectif de Kyoto. Huit États membres supplémentaires (Allemagne, Autriche, Belgique, Finlande, Irlande, Luxembourg, Pays-Bas et Portugal) prévoient qu’ils atteindront leurs objectifs, ce qui, à en croire leurs projections, n’est pas le cas des trois États membres restants (Danemark, Espagne et Italie).
[ A suivre : "Et l’écologie devint farce électorale"]
notes:
[1] On doit la création de l’IUCN à : Charles J. Bernard (Suisse), Johann Buttikofer (Suisse), Harold J. Coolidge (États-Unis), Frank Fraser Darling (UK), Johannes Goudswaard (Pays-Bas), Jean-Paul Harroy (Belgique), Roger Heim (France), Julian Huxley (GB), E. Max Nicholson (États-Unis), Fairfield Osborn (États-Unis), Paul Sarasin (Suisse), Peter Scott (GB), Victor van Straelen (Belgique), Pieter G. van Tienhoven (Pays-Bas). L’organisation fut successivement présidée par : 1948-1954 : Charles Bernard (Suisse) ; 1954-1958 : Roger Heim (France) ; 1958-1963 : Jean Baer (Suisse) ; 1963-1966 : François Bourliere (France) ; 1966-1972 : Harold J. Coolidge (États-Unis) ; 1972-1978 : Donald Kuenen (Pays Bas) ; 1978-1984 : Mohamed Kassas (Egypte) ; 1984-1990 : Monkombu Swaminathan (Inde) ; 1990-1994 : Shridath Ramphal (Guyane) ; 1994-1996 : Jay Hair (États-Unis) ; 1996-2004 : Yolanda Kakabadse (Équateur) ; depuis 2004 : Mohammed Valli Moosa (Afrique du Sud).
L’écologi(sm)e d’hier à demain (deuxième partie)
Et l’écologie devint farce électorale... (2/2)
par Michel Tarrier
L’écologie comme science, petit rappel
Le vocable, mis à toutes les sauces et tant galvaudé, a perdu son sens
initial et didactique. Il n’est pas certain que tout un chacun sache,
ou se souvienne, que l’écologie est une discipline scientifique et non
idéologie soucieuse de l’environnement, pour la défense de la Nature,
la protection des espèces, la veille des ressources naturelles, et
encore moins un courant politique chargé de veiller sur la planète, de
lutter contre les pollutions, le nucléaire, le réchauffement
climatique, de revendiquer des valeurs sociales plus équitables, une
justice économique, l’autonomie des peuples, un nouvel ordre du
commerce… Il n’y a pas si longtemps, l’écologie comme slogan de
manifestations revendicatives, voire label de produit commercialisé,
pouvait surprendre l’écologue qui ne voyait guère le lien possible
entre l’étude des relations entre une plante ou un animal et son
habitat, et le mariage homosexuel ou la qualité prétendue d’un pavillon
de banlieue ou d’une lessive biodégradable ! Le flou sémantique et les
confusions épistémologiques résultant de diverses acceptions d’un même
mot, sont parfois lourds de conséquence dans l’actuel contexte du
savoir nivelé par le bas. Autrement dit et en musique : « Les
mots que vous employez n’étant plus « les mots », mais une sorte de
conduit à travers lequel les analphabètes se font bonne conscience », chantait Léo Ferré.
Science naturelle de base, l’écologie est l’étude des interactions entre les êtres vivants et leur milieu. Le terme procède du grec oïkos (maison, donc habitat) et logos (science). L’écologie étudie les conditions d’existence d’une espèce. Pour être plus précis, il s’agit d’un rapport triangulaire entre les sujets de l’espèce donnée, son activité et l’environnement de cette dernière. L’homme étant une espèce parmi d’autres, en interdépendance avec son cadre de vie, il existe évidemment une écologie humaine. La définition de cette notion reviendrait au biologiste allemand Ernst Haeckel, qui l’introduisit dès 1866. Dans la formulation actualisée en 1998 par l’écologue Christian Lévêque, l’écologie scientifique aurait désormais pour objet « les interrelations entre environnement, génétique, physiologie, toutes les sciences des milieux naturels, mais également les sciences sociales et économiques qui deviennent même dominantes si on associe la biodiversité à la question du développement durable. »
Le spécialiste en écologie est un écologue, tandis que le militant ou partisan de l’écologisme est un écologiste. Le statut du premier requiert des compétences universitaires, ou du moins un acquis autodidactique, alors que tout un chacun peut être écologiste du jour au lendemain, il s’agit seulement de passer de la version ego à celle éco de sa conscience. Science holistique, l’écologie s’intéresse aussi aux mutations du milieu, aux modifications qui incombent aux populations végétales et animales, depuis l’échelon local (comme la niche écologique) jusqu’au plus global du niveau de la biosphère (ou écosphère). À ce sujet, le terme de biosphère se décline lui aussi en divers sens. Chez Teilhard de Chardin, par exemple, cette notion est toute autre qu’écologique. Dans son acception naturaliste et comme système de la Terre, la notion de biosphère fut anticipée dès le siècle des Lumières par Buffon, Lamarck et quelques autres, puis créé en 1875 par un géologue, le Viennois Eduard Suess, avant de prendre son actuel sens écologique global dans une monographie scientifique du savant russe Vladimir Vernadsky en 1926. Le concept équivaut à la théorie de Gaïa, à la solidarité du Vivant (biomasse), comme à son autorégulation dynamique (homéostasie), partie intégrante de certaines religions « intelligentes et païennes » se réclamant du Cosmos.
Les disciplines écologiques emboîtées sont fort nombreuses. On peut citer : l’étude des écosystèmes (les communautés vivantes et leurs facteurs physiques) ; la démécologie (la dynamique des populations) ; la synécologie (la relation entre les espèces et leur milieu, la biocénose étant l’unité de référence) ; l’écoévolution ; l’écophysiologie ; l’écoéthologie ; l’écologie globale (à l’échelle de l’écosphère) ; ainsi que la biogéographie ; l’agroécologie ; l’écologie animale, celles végétale (phytoécologie), forestière, marine ; l’écologie appliquée ; l’écologie de la conservation ; l’écologie des sols ; l’écologie microbienne ; et bien sûrs les écologies humaine, urbaine et du paysage. D’innombrables domaines interdisciplinaires prennent désormais en compte les sciences écologiques, et c’est notamment le cas de l’économie et de la santé. La biosphère, les biomes respectifs, les unités écosystémiques avec leurs biotopes et leurs niches, la biodiversité sont pour l’écologue des notions prééminentes, tout comme les facteurs abiotiques (paramètres géographiques, climatologiques, géologiques), rétrocontrôlés par le Vivant.
L’écologisme comme idéologie
« L’écologie politique est la seule idée nouvelle depuis 1945. »
Yves Frémion
Écologisme est un néologisme, un nouveau lemme (unité sémantique) qui procède du mot écologie. Sa synonymie courante avec ce dernier est déplacée. Le courant de pensée et ses attitudes ont donné naissance à autant de mots-valises pour les désigner explicitement, lesquels viennent compléter ceux d’essence scientifique et prioritairement issus du lemme écologie. Il s’agit de : écocitoyen, écoconscience, écogeste, écoguerrier, écogestion, écotest, écoemballage, éco-industrie, écologis ( !) et tout ce qu’on voudra dans la même veine de l’éco-quelque chose. L’invention de nouveaux mots correspond à l’urgence que réclame notre besoin de gargarisme verbal, le mot bien trouvé ayant l’effet d’un cautère sur une jambe de bois. Nous inaugurons aussi le verbe écologiser (écologiser la fiscalité…), mais aussi comme évangéliser (écologiser la société, une nation, etc.).
On disait méchamment que l’écologie, celle des écologues, était une chose trop importante pour la confier aux écologistes. Les partis verts ne fédèrent pas des scientifiques écologues, nous nous en étions aperçus. Et tant mieux, le monde scientifique n’a jamais beaucoup brillé par ses engagements, à quelques exceptions faites qui en ont été d’autant plus notoires que surprenantes. Initialement idéologique, l’écologisme, est un courant politique devenu attitude citoyenne d’autant plus partagée que les menaces se concrétisent, que l’étau se referme. La tendance (fâcheuse) des groupes dits écologistes est de fédérer dans leurs rangs un maximum d’environnementalistes. Un environnementaliste écervelé se prend pour un écologiste. L’environnementalisme dite écologie périphérique est une écologie imparfaite, fœtale, mutilée, dangereuse, c’est la pensée égocentrique d’un humain nombril du monde et qui entend s’arroger une domination usurpée. C’est encore une position anthropocentriste héritée de la saga pernicieuse inspirée de la bible, du cartésianisme, des Lumières et du progrès. Mais le mot environnement peut néanmoins être employé pour désigner le milieu.
La conservation de la Nature n’est pas seulement une non-science. C’est au contraire un antidote contre les excès de celle-ci et de la technocratie, et surtout une contre-culture à la notion creuse de progrès, un contrepoison à la compétition économique et à la croissance débridée, facteurs d’un appauvrissement à long terme des ressources. Né comme contre-culture, l’écologisme s’est imposé en moins de cinquante ans parce que les craintes qu’elle dénonçait se sont, quasiment toutes vérifiées. Malheureusement. C’est ainsi que le chevelu excité et la végétarienne hystérique qui vociféraient dans les manifs et dont la salutaire initiative était gratifiée de coups de matraques, voient désormais leurs thèses pontifier dans un sévère ministère élyséen transversal. On aurait pu leur épargner les gardes à vue, les gloses désobligeantes et les humiliations. Comme d’autres pouvaient être malmenés quand ils perturbaient les visites officielles de dictateurs sanguinaires reçus en indécentes grandes pompes par l’Élysée, avant qu’ils ne soient perçus comme relevables du tribunal pénal international pour leurs crimes et leurs génocides. L’esprit précurseur et clairvoyant consistant à protéger cette Nature, vomi par les conservateurs et les libéraux, engendrera pourtant l’actuelle gestion durable, ou développement supportable (mais interminable !), discipline désormais prônée à contrecœur par la fourberie des mêmes gardiens du temple. Peu importe la part de sincérité de Jacques Chirac lisant les éco-discours de Nicolas Hulot, peu importe les arrière-pensées des candidats à la dernière présidentielle signant le pacte écologique du même Nicolas Hulot, toujours est-il que l’écologisme est sorti du ghetto et a inondé le débat. Aux gouvernants de ne pas se montrer ingrats envers les écolos qui s’en trouvent dépossédés (et c’est là leur amère victoire) et aux citoyens de veiller à ce que ces mêmes gouvernants en fasse bon usage en tenant les promesses. Et là, c’est autre chose.
Devenue adulte, cette écologie politique est un nouveau domaine multidisciplinaire qui, dans les coulisses, rassemble des compétences expertes aussi disparates que certaines sciences biologiques et sociales, alliées á l’économie politique et au droit. Strictement contestataire, réactive et ascientifique à la naissance, l’écologisme est maintenant rejoint par les chercheurs du secteur universitaire qui le dénigrait auparavant. Belle reconnaissance pour les militants bafoués de la première heure.
L’écologisme a donc grandi, a viré sa cuti, s’est assagi. Les écologistes se sont même tant empâtés et embourgeoisés qu’ils semblent prêts à se faire rouler dans la farine, à tomber dans le panneau de l’académisme à la petite semaine. C’est la fin d’un rêve, c’est peut-être le début d’un cauchemar. Hier encore, il faut bien avouer que la spontanéité militante frisait parfois le ridicule quand, dans la communion revendicative des manifs, on risquait de voir les BB-phoques côtoyer les adeptes de l’ange masqué de la guérilla, le sous-commandant Marcos. C’est qu’avant que la gauche ne devienne fan du néolibéralisme, en soutenant le passe-montagne, sa générosité du combat avait la commune mesure de l’antifourrure. Depuis, Ségolène Royal a loué les bourreaux d’animaux : « La corrida est un spectacle magnifique. Je comprends la passion de ceux qui s’enthousiasment pour cela. » Et c’est Sarkozy, ministre de l’Intérieur, qui répondra à Brigitte Bardot : « Comme vous, je souhaite que les animaux souffrent le moins possible lors de leur abattage. Comme vous, je souhaite que, dans toute la mesure du possible, l’étourdissement préalable soit généralisé. Je veux, maintenant, que les abattoirs hallal s’engagent, concrètement et rapidement, dans la voie d’une généralisation de l’étourdissement préalable. » Autres temps, autres mœurs politiques, nous n’avons plus de repères, nous sommes déroutés.
Hier, quand la bonne volonté tissait la fibre de gauche, on voyait s’intégrer aux écolos de tous poils, un bataillon bigarré d’altermondialistes, d’anciens combattants de Seattle et de Porto Alegre, des militants d’ATTAC, de Ni putes Ni soumises, des antinucléaires, de vieux babs du Larzac et du fromage de chèvre s’agrippant à la Confédération paysanne et à l’icône José Bové, des ennemis de la mondialisation néolibérale, de la malbouffe et des OGM, des anti-américanistes inconditionnels, des amis de Lula et des sans-terre brésiliens, des défenseurs de l’Amazonie et des ethnies amérindiennes, des sans-papiers, des transfuges d’Emmaüs, des Enfants de Don Quichotte, des végétariens, des pro-ours, des pro-loups, des associations de défense des animaux, notamment des antifourrure, des antivivisection, des anticorrida et les antigavage, des membres de Greenpeace contre le réchauffement ou contre telle marée noire, ce qui restait de tendance anar et d’indépendantistes de quelques Bretagne, Corse et ex-Occitanie réunies, certains arborant le kit guérillero du sub Marcos ou encore le keffieh d’Arafat, d’autres légitimement préoccupés par le destin du Tibet et en fusion spirituelle avec l’incontournable Dalaï Lama. À cet enthousiaste patchwork d’énergie du désespoir, à ce brouhaha sur fond de non-violence, s’intégraient artistes intermittents du spectacle et artisans largués par le système, Renaud et trois autres chanteurs ou acteurs engagés, ainsi que quelques sorcières du tarot et derviches tourneuses de Reclaiming, exécutant, dans la fumée des lacrymogènes, une danse en spirale aux transes devant lesquelles les policiers anti-émeutes restaient de marbre.
Nonobstant ces railleries communes, il n’en reste pas moins que l’écologisme apparaît comme la seule idée neuve depuis la dernière guerre.
L’amalgame : l’écologie et l’écologisme ne font plus qu’un
« La
science moderne fait son entrée au pays mystérieux du paradoxe, y
retrouvant certains partenaires, eux-mêmes paradoxaux, par rapport aux
attentes d’un passé encore récent. (…) Cette saisie de convergence
entre des discours apparemment étrangers l’un à l’autre (ex. le Tao de
la physique) (…), cette acceptation du caractère polyphonique du Logos,
cette ouverture inter-disciplinaire vertigineuse, tel me semble être le
signe le plus sûr de tentatives pour approcher le « très complexe », la
génération du « radicalement nouveau » et l’appréhension scientifique
de l’événement. »
Roger Tessier
« En dehors de quelques vieux fossiles, qui, aujourd’hui, n’est pas écologiste ? »
Brendan Prendiville
« Nous pouvons certes penser que
l’écologie est une partie de la biologie qui s’occupe des relations des
êtres vivants les uns avec les autres et avec leur milieu. Mais je
crois que la définition est beaucoup plus générale. L’écologie, avant
d’être une science, est une manière de penser d’une manière globale, se
trouvant à la confluence d’une série de disciplines qui débordent très
largement du cadre de la biologie. Cette approche synthétique nous
permettra de sortir de l’ornière et de faire preuve d’imagination, pour
trouver des solutions plus originales que celles que nous préconisons
encore. La prise de conscience est salutaire, mais insuffisante. Il
faut que nous allions beaucoup plus loin et que nous remettions en
question un certain nombre d’idées préconçues qui ont été les nôtres
depuis fort longtemps, depuis le Néolithique pour certaines. »
Jean Dorst (Réflexions sur les rapports de l’homme et de la nature, conférence prononcée à Montréal en 1972).
Aujourd’hui, qu’il le veuille ou non, le scientifique qui s’adonne à l’écologie sensu stricto, fondamentale, prospective, descriptive fait aussi dans l’écologie sociétale et politique, c’est-à-dire dans l’écologisme prescriptif et militant. Toute étude botanique, zoologique, biocénotique, écosystémique, écoclimatique, biogéographique… produit un résultat immédiatement utilisable pour l’évaluation de l’état de la planète et la gestion adéquate. Aucune information du domaine n’est désormais restreinte au seul savoir, à une culture des sciences naturelles close aux champs esthétiques, éthiques, biologiques, taxinomiques ou biohistoriques, mais rebondit sur le nouveau souci conservatoire, ou ce qui devrait l’être. Voilà l’écologie cognitive, communicationnelle. C’est ainsi que sans écologie il n’y aurait pas eu d’écologisme, que l’écologisme est né de l’écologie pour répondre au stress des pénuries complexes et que l’écologisme des écologistes bruyants a remplacé l’écologie des écologues silencieux. L’écologie rebondit sur la citoyenneté, sur la solidarité, sur un désir de partage plus équitable des richesses par une économie qui devrait être distributive, sur les rapports Nord-Sud… D’une science, on est passé à une conscience.
Les dangers encourus pour la terminologie du mot originel n’ont pu être écartés, et aujourd’hui tout est écologique. Quand ce n’est pas biologique. Jouons le jeu. Il n’est même plus question de respecter le clivage écologie/écologisme sans être perçu comme timoré ou radical. La confusion est l’œuvre des écologistes, la culpabilité est celle des écologues qui furent impuissants à veiller au grain. La stupidité est dans la grotesque récupération marchande qui prouve bien que ce système se dévore de lui-même en absorbant tous types de critiques, de procès et de contre-pouvoirs.
« L’homme commande à la nature en lui obéissant », disait Francis Bacon. Ce précepte aurait pu guider notre modernité vers un poubellien moins envahissant et nous guider sur la voie raisonnable du recyclage dès l’avènement de l’ère industrielle et de ses déchets et pollutions. Encore fallait-il se dispenser de la fatale dichotomie entre le Vivant et le physique, et rester fidèle à la règle des interdépendances. C’était trop demander aux monothéistes de culture cartésienne, épris de progrès et de compétition, inaptes à subordonner leur développement à la mesure des ressources.
Quand j’entends le mot progrès, je brandis mon écologie. Quand la mouvance des courants incertains permet d’accrocher le délire de l’humanité aux évidences naturelles, la dérive synanthropique aux lois de la flottaison, on peut toujours tordre le cou au vocable écologie et en atteler le contresens à l’enfer manufacturier. C’est l’écologie industrielle, un sophisme historique qui peut faire accroire que la sidérurgie ou la centrale nucléaire sont des écosystèmes, qu’un parc industriel relève de la biodiversité technique et que la communauté de ses acteurs laborieux sont des entités synécologiques. Cette science affabulatoire confère ainsi aux produits utilisés par l’industrie un statut d’éléments naturels, étudiés en tant que tels, dans leurs interrelations et dans un rapport de connivence appropriée à la noosphère et à la biosphère. Comme dans les cycles naturels, rien ne se perd et le recyclage total des restes pourrait atteindre le déchet zéro. Les technologies associées à l’écologie industrielle s’inspirent des lois naturelles. Quoi de plus naturel et évolutif qu’une industrie qui ne serait plus polluante mais garante d’un développement viable dans une croissance pondérée, voire une décroissance plus spirituelle que matérielle. Cette utopie non-innocente, toute inspirée de la coévolution, se situe au carrefour illusoire du génie civil, de l’écologie, de la biologie, de la biogéographie et autres disciplines affines. Nous avons donc des voitures écologiques, des maisons écologiques, des vacances écologiques, des vêtements écologiques, de la nourriture écologique (plus rarement !), des serviettes hygiéniques écologiques, ad libitum… Tout ceci est évidemment très sérieux, contrôlé, vérifié, attesté par mille labels officiellement fantaisistes. En un mot et nous l’avons compris, on cherche à nous convaincre que des produits sont naturels, préservent notre santé et celle de la planète, que les prestations ne foulent pas du pied l’environnement humain et écosystémique. En fait, tout ce qui fut impossible aux producteurs et aux fabricants durant des décennies s’avère du domaine du faisable, par un simple coup de baguette… écologique. Le commerce équitable, l’écotourisme, sont venus à la rescousse pour donner une couche supplémentaire. La propagande a toujours fait des merveilles dans le domaine de la rouerie.
« Le fric va sauver l’environnement, l’écologie va devenir un marché juteux », prédisait Paul-Émile Victor. L’imposture verte qui emboîte le pas de l’écologisme est une question qui fâche. Si elle ne nous met pas en colère, c’est que nous n’y sommes pas suffisamment attentifs. De ses luttes gauchistes au vernis bourgeois très tendance, l’écoconscience peut devenir irritante, pédante, insupportable. Comme les dames patronnesses, les demoiselles de Deauville sont à l’œuvre. C’est émotionnel ! Une perle stupidement récupérée par l’UMP en avril 2007 sur un site électoral où Sarkozy prétendait réconcilier la croissance économique avec l’écologie, c’est-à-dire poursuivre un infini développement dans un monde fini, est de cet acabit : « Le cimentier italien Italcementi a élaboré un nouveau ciment routier capable de purifier l’atmosphère de ses gaz toxiques. Le procédé consiste à incorporer au ciment du dioxyde de titane qui, combiné au soleil, permettrait à la chaussée de décomposer l’oxyde d’azote libéré par les pots d’échappement et certains composés organiques volatiles. Le conseil général des Hauts-de-Seine pourrait s’intéresser à ce procédé qui a déjà permis une réduction de 50 % de la pollution de l’air en Italie ! ». On se souvient que Claude Goasguen, député UMP et l’un des porte-paroles de Nicolas Sarkozy, s’était fait piéger par les Yes Men, sur une vidéo du site web de Dailymotion, en confirmant la possibilité d’utiliser des Airbus 380 pour le transport de glaçons, fabriqués en divers points du globe, pour reformer la banquise du pôle Nord. Il faut quand même en traîner une couche ! Infoutue en la matière, l’équipe avait déjà tout pour plaire « écologiquement ».
On comprend bien ce que les politiques populistes et les marchands du temple veulent faire et veulent dire, mais le flou est jeté et l’écologie, la vraie, occultée. Mais peu importe l’étymologie si c’est au prix d’entorses vénielles ou ridicules que l’on pourra prendre l’ennemi à son propre piège et repousser les atteintes à notre vie future dans ses retranchements. Ce qu’il y a de grave dans le mensonge, c’est quand on finit par y croire. À l’opposé, ce qu’il y a de bien dans la démagogie, c’est quand elle finit par se prendre à son propre jeu. La malice initiale, une fois le dos au mur, ne peut continuer à faire semblant, elle doit finalement donner les preuves de ses dires et cesser la moquerie, le dédain et la tromperie.
Il en résulte que les États, les administrations, les entreprises se sont vus contraints à un meilleur respect du milieu, du biopatrimoine, à une nouvelle éthique prônant une qualité de vie rehaussée, y compris et surtout dans les villes. Les conventions internationales, les législations nationales et locales se dotent dans la foulée des textes idoines. Plus que jamais, les pollueurs seront les payeurs, et ils auront de moins en moins de crédit.
L’écologie devient farce électorale
« Quelle époque terrible que celle où des idiots dirigent des aveugles. »
William Shakespeare
« L’incrédulité est le premier pas vers la philosophie. »
Diderot
« L’écologie, tout le monde en parle mais nous savons tous ce que valent les promesses. »
Corinne Lepage
Sortie du ghetto militant, l’écologie devient soluble dans l’air politique. Écologie et économie se retrouvent dans un même combat. La seconde n’étant néanmoins pas encore et réellement subordonnée à la première, comme il se devrait, l’énorme erreur comportementale demeure et le mauvais chemin risque de se poursuivre. Mais, cette fois, vraiment en connaissance de cause. On disait d’abord qu’il y avait un mur, maintenant qu’on l’admet, on décide de foncer droit dedans, mais nuance, en limitant la vitesse ! Kamikaze et stupide, l’économie de marché !
Le 11 mai 1971, lors du message de Menton, 2 200 scientifiques de 23 pays se sont adressés à l’humanité pour la mettre en garde contre le « danger sans précédent » que fait courir à l’homme la civilisation industrielle. Aucun de nos dirigeants n’a entendu cet appel. « La politique n’appartient pas aux spécialistes. La politique vous appartient », haranguait René Dumont. Alors professeur à l’institut national agronomique de Paris-Grignon, il fut le premier candidat d’un mouvement écologique nommé « Pour une autre civilisation ». Il se présente aux élections présidentielles de mai 1974, soutenu par plus de cent associations écologiques. Chercheur de réputation mondiale, il possède à son actif plus de cent missions agronomiques dans soixante-dix-sept pays. Auteur d’une vingtaine d’ouvrages faisant autorité sur les problèmes du développement agricole, son programme avait pour leitmotiv : « Quelle Terre laisserons-nous à nos enfants ? », inquiétude qui en ces temps ne frôle que l’esprit des plus lucides. Il alerte l’opinion sur le fait qu’une croissance indéfinie est impossible, que nous n’avons qu’une seule Terre, qu’il faut ménager nos forêts et ne pas gaspiller le papier (sa campagne fut d’ailleurs quasiment vierge d’affiches et de tracts), que l’automobile est à utiliser parcimonieusement (« Chaque fois que vous prenez votre voiture pour le week-end, la France doit vendre un revolver à un pays pétrolier du tiers-monde », que nous devons notre expansion au pillage des pays en développement, que si Morlaix a été inondé durant l’hiver 1974, c’est que toutes les haies avaient été arasées lors du remembrement (crime écologique de l’époque), que c’est une regrettable erreur de faire disparaître chaque année 100 000 hectares de terres agricoles sous le béton, que la Tour Maine-Montparnasse consomme autant d’électricité qu’une ville de 25 000 habitants, que le jeu politique traditionnel et les structures bureaucratiques de la société occultent les vraies questions qui se posent à tous, mais qu’une civilisation du bonheur est néanmoins possible. Notons que dans ces années là, il n’y avait déjà plus de vie dans la mer Baltique et l’on pressentait la Méditerranée comme bientôt abiotique, que depuis trois ans le nombre de poissons pêchés diminuait en raison de la pollution, que des 100 000 baleines bleus de 1930 il n’en restait qu’à peine deux cents. En ces temps encore, les pêcheurs corses refusaient la pollution des boues rouges (la Montedison italienne rejetait quotidiennement 2 à 3 000 tonnes de déchets de bioxyde de titane et de vanadium quotidiens à une vingtaine de milles du cap Corse), les agriculteurs du Larzac s’opposaient à l’extension d’un camp militaire (Bové alors installé sur le Grand Causse participait à cet âpre combat), les Parisiens ne voulaient pas de la voie express rive gauche, et chaque semaine voyait la naissance d’une dizaine de nouvelles associations préoccupées à défendre la qualité et le cadre de vie. 4 milliards d’humains vivaient sur la planète, dont les trois quarts dans le dénuement, tandis que les pays riches se gorgeaient de la plupart des ressources mondiales allègrement pillées. Comme on peut en juger, rien n’a changé. Pourtant, nous en avons tant discouru, débattu, y compris électoralement ! Effectivement, à partir de cette date, les Terriens de France que l’on imagine animés d’une conscience universelle, seront désormais appelés à se prononcer, non seulement pour changer la France dans le bon sens, mais aussi l’Europe et le monde. Hélas, ils n’ont guère fait preuve de l’écoconscience globale espérée et, aux urnes, se sont toujours et encore laissés séduire par des candidats donnant à penser que les profits de quelques-uns valaient mieux que l’existence de tous et que le respect de notre planète. Au diable l’autarcie et la parcimonie, soyons ambitieux ! Alors, nous avons poursuivi le pillage, mais avec un blanc-seing ultra démocratique. Nous sommes indécrottables ! « L’utopie ou la mort », criait Dumont ! En guise d’arc-en-ciel, le paradigme écologique qu’il souhaitait élargir vient de finir écartelé par le micro fascisme du schème sarkozyste. L’utopie est recyclée dans la gestion fourbement durable, l’utopie est avec Mai 68, rangée au rayon de la honte.
33 ans d’élections vertes en France
1974
René Dumont, premier candidat écologiste de l’histoire de France,
obtient 1,3 % des voix à l’élection présidentielle. 336 016 Français
lucides se sont prononcés pour la planète.
1977
Les listes écologiques dépassent les 5 % aux municipales.
1978
Écologie 78 présente des candidates et des candidats dans 168
des 490 circonscriptions, et obtient une moyenne de 4,4 % (mais sans
député en raison du système majoritaire).
1979
Europe Écologie reçoit la confiance de 890 722 voix (4,5 %).
Le seuil minimum fixé des 5 % pour l’obtention des députés n’étant pas
atteint, les frais de campagne ne sont pas remboursés et le mouvement
écologiste est ruiné.
1981
Brice Lalonde (Aujourd’hui l’Écologie) est crédité de 1 118 232 voix (3,8 %).
1983
Des listes vertes se présentent dans une centaine de villes et
obtiennent 5,4 % des voix aux municipales, avec 300 élu(e)s écologistes.
1984
Création du mouvement Les Verts qui se présente aux européennes et réunit 3,4 %.
1985
Les candidats verts franchissent la barre des 5 % aux
cantonales, dont 14 % en Alsace. Avec les verts pour l’écologie obtient
2,44 % de moyenne aux législatives, 3,38 % aux régionales et trois
élus : Didier Anger en Basse-Normandie, Andrée Buchmann et Antoine
Waechter en Alsace.
1988
Antoine Waechter réunit 3,8 % des voix à l’élection présidentielle. 1
146 000 écocitoyens se sont prononcés. Les médias et les instituts de
sondage n’en reviennent pas. Aux cantonales, 340 candidats verts
obtiennent 6,8 % et trois d’entre eux accèdent au second tour.
1989
Forte poussée des candidats verts aux municipales. C’est la quatrième
force politique, avec 8,1 % dans les villes de plus de 9 000 habitants,
soit 1 369 élus. Même succès majeur aux européennes avec 1 919 797
voix, soit 10,67 % des suffrages à l’intention des verts Europe
écologie (neuf élus). Au Parlement européen, le groupe vert compte
alors 28 députés, une vice-présidente du Parlement et un président de
commission).
1992
Aux cantonales, les verts présentent ou soutiennent 1 400
candidats, dont 40 % d’entre eux sont crédités de 10 % des suffrages,
mais un seul est élu au second tour. Aux régionales, 3,5 millions de
bulletins de vote portent la mention « écologie » (14 % des suffrages).
Les verts et Génération écologie réunis obtiennent 100 conseillers
régionaux. Marie-Christine Blandin est élue présidente de la région
Nord-Pas-de-Calais.
1994
Union des écologistes pour l’Europe ne recueille plus que
2,95 % des voix, conséquence de la mésentente entre écologistes, il n’y
a plus de verts français au Parlement européen
1995
Dominique Voynet obtient 3,32 % à l’élection présidentielle. Aux
municipales qui suivent, les verts présentent 160 listes autonomes qui
obtiennent 6,5 %.
1997
Aux législatives, les listes de la gauche plurielle procurent 8 sièges aux verts.
1998
Les verts obtiennent 74 élus aux régionales, 10 aux cantonales.
1999
Avec 9,7 % des voix, la liste conduite aux européennes par Daniel Cohn-Bendit obtient 9 sièges.
2001
Au premier tour des municipales, les listes autonomes vertes remportent
en moyenne 11,2 % des suffrages. 40 maires écologistes sont élus.
2002
Avec Noël Mamère aux présidentielles, les verts franchissent la barre
des 5 %. Aux législatives, 1 152 067 voix écolos s’expriment (4,46 %).
2004
Les listes vertes obtiennent 175 élus aux régionales, 11 aux Cantonales, 6 aux européennes (7,2 % de suffrages).
2007
À l’occasion des présidentielles, Nicolas Hulot fait œuvre
légitime en proposant son pacte écologique aux candidats. C’est ainsi
que tous les partis qui ont signé sont écologiquement impliqués. Le
revers de la médaille est que la mouvance écologiste est dépossédée du
sujet, qui plus est divisée et atteste d’un score lamentable. Le
candidat écologiquement le plus mal noté devient président, ce qui est
aussi un désaveu pour la cause. Il s’engage néanmoins et crée, c’est
une première (malicieuse), un ministère d’État de l’Écologie, du
Développement et de l’Aménagement durables (Medad) et un Grenelle de
l’environnement. Et non de l’écologie, restons anthropocentristes,
gardons la planète pour nous !
2009
En perspective des Européennes, on assiste à un reformatage
des partis prônant la crise écologique comme étendard de ralliement.
Ils se fondent en deux principaux mouvements : Europe-Écologie et l’Alliance écologiste indépendante.
Daniel Cohn-Bendit, quittant l’Allemagne pour la France, anime avec véhémence le rassemblement Europe-Écologie et prône la croissance parce que c’est électoralement correct, mais sachant bien que nous n’avons aucun avenir sans effort de décroissance. Europe-Écologie fait l’impasse électoraliste sur la consommation de viande, pourtant aspect essentiel de l’enjeu écologique. Notamment parce qu’il faut 7 kilogrammes de céréales et 10 000 litres d’eau douce pour produire un seul kilogramme de bœuf. Le bétail européen mange autant de céréales que les populations de l’Inde et de la Chine réunies. Cohn-Bendit partage la vedette avec l’altermondialiste José Bové dont les louables combats sont à relativiser par les agapes charcutières et l’apologie du Roquefort capitaliste dont l’exportation engendre un pastoralisme ovin exacerbé qui pèse très lourd dans la déconstruction des écosystèmes régionaux et dans la désertification induite. Ces deux icônes sont rejointes par d’autres têtes de liste : Yannick Jadot, ex-directeur des campagnes Greenpeace, l’ex-magistrate anti-corruption Éva Joly et des proches de Nicolas Hulot comme Jean-Paul Besset. Le presque radical Yves Cochet, qui prône la décroissance démographique, soutient Europe-Écologie.
L’artiste pluridisciplinaire, citoyen du monde libertaire, Francis Lalanne reprend le flambeau waechterien de L’Alliance écologiste indépendante. Souvenons-nous qu’avec 10,8 % pour les Verts aux Européennes de 1989, Antoine Waechter faisait le meilleur score jamais atteint par un parti écologiste. Co-auteur de quatre enfants à l’avenir planétaire incertain, l’idéaliste Lalanne oublie aussi que son maître, le valeureux Ferré, lui chantait à l’oreille « Ils ont voté, et puis après ? ». La présence de Jean-Marc Governatori (Le France en action), transfuge de la grande distribution, cofondateur de la Ligue nationale contre la drogue (pas de joint Francis ?) et auteur d’ouvrages d’une rare portée écosophique (comme J’ai trouvé 4 emplois en 2 jours ou Doubler son pouvoir d’achat c’est possible) ne gêne pas davantage que ne gênerait Michel-Édouard Leclerc depuis qu’il installa le solaire sur ses parkings d’avenir. C’est la vie. L’Alliance écologiste indépendante prend son courage à deux mains en faisant le plaidoyer d’un certain végétarisme et en inscrivant la cause animale dans ses soucis.
Rendez-vous le 7 juin pour évaluer les cuites électorales de ces candidats plus ou moins inspirés.
Joli Grenelle
« Le monde est aux mains de stratèges
Costume noir, cravate beige
Ou turban blanc comme la neige
Qui joue de bien drôles de jeux. » Francis Cabrel, le chêne-liège
La France mytho ? Faisons-nous l’avocat du diable écologique.
« La mythomanie est une tendance au mensonge
pouvant aller jusqu’à altérer durablement la vie sociale. Il a été
observé que le mythomane ment souvent parce qu’il craint la réaction
(de dévalorisation, par exemple) qu’entraînerait l’aveu de la réalité.
Cette pathologie entraîne un handicap social important dans les cas où
le malade procède à des altérations mineures et crédibles de la
réalité. L’aveu étant souvent ou presque toujours accompagné de
réactions négatives de l’entourage, la mythomanie tend à
s’auto-entretenir.
Contrairement au menteur, le mythomane n’est pas totalement conscient
de son mensonge (Tartarin « ne ment pas ; il se trompe », écrit Daudet). »
(Selon Wikipédia)
Le 25 octobre 2007, après quatre mois de réunions et de débats
entre syndicats, patronat, collectivités locales, écologistes et
représentants des pouvoirs publics, agitation doublée d’une
communication hyperbolique, le Landerneau de l’écologie annonce la
couleur : rien ! Mais que s’est-il passé pour qu’on en parle autant ?
Toujours rien, sinon la sempiternelle poudre aux yeux et aux lucarnes
médiatiques lancée à l’écocitoyen par une bourgeoisie néoconservatrice
qui n’est pas prête de raccrocher. Mais c’est tout de même un cran
au-dessus du négationnisme écologique de certains autres : à force de
se draper dans les habits de la vertu environnementale, les imposteurs
rendent à leur façon hommage à leurs adversaires idéologiques. À ceux
dissidents qu’ils invectivaient hier encore en les traitant
d’idéalistes, de demeurés, d’excités, d’intégristes, de gauchistes, de
traîne-savates, de nostalgiques, d’ennemis du progrès, de
faux-prophètes. Voici ces derniers devenus de respectables
interlocuteurs, légitimés, intégrés, honorés, bien assis et admis sous
les ors élyséens, avec un fil à la patte et l’innocuité inoculée. La
plupart ont subi ipso facto une mutation : ils
sont devenus chevaux de Troie des maîtres du monde. On ne pouvait
meilleure action antalgique pour faire des gueux, objecteurs de
croissance qui encore hier hurlaient au viol de la planète, des sujets
écologiquement corrects et fédérés par un néolibéralisme repeint de
vert novateur. Et les ONG sont enfin caressées dans le sens du poil,
leurs pontifes sont flattés. Ce fut un beau tour de passe-passe pour
plaire à une galerie angoissée par l’avenir planétaire, sans renoncer
le moins du monde à la règle des intérêts de bout en bout, sans lâcher
les fidèles partenaires de l’impérialisme énergétique, semencier,
phytosanitaire et agroalimentaire. Le contre-Grenelle, préalablement
organisé le 6 octobre à Lyon par les adeptes de la décroissance et sous
la houlette de Paul Ariès, n’y fera rien. L’excellence des discours
qu’on a pu y entendre, évidemment trop peu repris par les médias
conventionnels, ne saura avoir la moindre emprise sur la monumentale
éco-imposture élyséenne, dont l’écologie compassionnelle est si
séduisante pour la beaufitude ambiante et bornée. Stéphane
Lhomme, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire a assimilé le
Grenelle officiel à une négociation avec les pollueurs : « Est-ce
qu’on demande aux pompiers de négocier avec les pyromanes pour leur
demander d’allumer un peu moins de feu l’été prochain ? ».
Les écologistes ont ainsi été détroussés à leur insu, le système dominant s’est accaparé le discours sans y croire un instant. Obtenir ce consensus d’une société a priori peu portée au souci écologique est une très bonne chose, mais faire croire à des solutions miracles qui de toute évidence en resteront à leur effet d’annonce, qui plus est désamorcer l’inquiétude en installant dans les esprits citoyens l’option grotesque d’une garantie d’économie désormais positive, est grave parce que mensonger. « Réparer la planète » ? Il faut vraiment vouloir désinformer pour faire un titre de cette assertion hasardeuse. Quand on sait dans quel état elle se trouve, la pauvre planète. Bien sûr, c’est porteur, c’est vendeur. Comme il est difficile d’avoir du succès quand on n’est pas démagogue ! Et puis la modeste France n’est pas la planète. Si tant est que de louables actions soient entreprises – et il faut les entreprendre – elles ne seraient qu’à un cautère bleu-blanc-rouge sur une jambe de bois planétaire. Réinvestir nos trois jachères de Lozère en cultures biologiques ne pèsera pas lourd dans la balance face au Brésil qui défriche pour faire de l’agrocarburant (objectif national pour 2010 : 240 millions d’hectolitres), nous ne nourrirons pas ainsi ceux qui fuient le Sahel desséché, et une écopastille bien sympathique n’est pas un défi à une Chine qui s’éveille dans la plus faramineuse et mortifère des pollutions. Des réponses fausses et rassurantes ont été données à des questions vraies. À partir de maintenant, l’écologisme franchouillard, encadré et désinfecté de ses agitateurs, accompagnera la destruction des restes.
Ce 25 octobre restera la date de l’écologie biaisée, de la capitulation d’une éco-conscience presque naissante, véritable « Munich de l’écologie » (Paul Arès sic). Jusqu’à plus ample informé, le capitalisme (même le mot a pris un coup de vieux !), pourfendeur de la Nature, est tenu par des intérêts plus forts que les propos et les envolées des quelques hurluberlus et autres végétariens antinucléaires. Les fossoyeurs du Vivant demeurent les gardiens cruels de tous les lobbies de la mort et de la prévarication. Lorsque la société de la frime, des discours trompeurs et des mots trahis, disserte sur la biodiversité et la sauvegarde de la planète, les lucides, les inquiets et les victimes, roulés dans la farine, n’ont plus rien à espérer de concret. Ce grand déballage qui promettait vingt mesures exemplaires a accouché de mesurettes symboliques mais le succès est énorme. L’opinion publique se souviendra que les néoconservateurs parlent écologie. Définitivement. Grenelle n’aura pas été qu’un confetti. Il a désamorcé pour toujours en France toute velléité noble, sincère et légitime, cette voix insoumise, insurgée, criée par les sans-culottes et qui, quoi qu’on en pense et dise, faisait l’opinion publique républicaine. L’écologie humaine est muselée. Le roitelet est un tacticien de haut vol, merci à ceux qui l’ont choisi. Forçant de tous ses vœux électoraux à une liquidation de l’héritage de Mai 68 qui, selon lui, mit à bas les valeurs, il puise à la louche dans le dit héritage pour s’en accaparer l’idée d’une verte révolution. Il n’y a pas davantage esprit 68 que les accords sociaux de Grenelle et l’idée d’une planète écologiquement solidaire. Simultanément, un transfuge du socialisme nommé Attali, prince du micro crédit à taux usurier pour perdants du Sud, économiste aux pieds nus cautionnant sans pudeur ses velléités bancaires de la marque de Gandhi que le saint homme aurait voué aux gémonies, a tenté de dénoncer le principe de précaution en l’accusant de handicap au développement. Se rendant compte qu’il n’y a pas de durable sans précaution, le banquier écrivain au grand cœur fit volte-face. 2007 aura été un bon cru pour l’espoir vaincu.
Six groupes de travail (climat, biodiversité, gouvernance, santé environnement, agriculture, promotion de modes de développement écologiques) ont planché sous la houlette de Jean-Louis Borloo, exalté environnemental comme en atteste son parcours ( !) et de Nathalie Kosciusko-Morizet, secrétaire d’État à l’Écologie, brillante polytechnicienne issue d’une grande famille politique française descendant (avant le ministère de l’Identité nationale) du patriote polonais Tadeusz Kosciusko et mariée à un proche collaborateur du leader de l’aéronautique EADS du groupe Lagardère (second sujet d’actualité de l’époque parallèlement au Grenelle…). Un millier de propositions ont été avancées au cours des discussions, lesquelles suggestions, passées au crible, ont débouché sur quelques plans d’action dont l’application sera mesurable dans le temps
Cette OPA des affairistes sur l’écologie qui prétend avoir lancé un signal était un évident marché de dupes aux ficelles flagrantes. C’est dès les années 1960 que l’alarme fut lancée, mais étouffée par ces mêmes gens. La synthèse du Grenelle et de ses 276 propositions ne fut que laconismes en veux-tu, en voilà : la taxe carbone reste à l’étude et en discussions ; la fiscalité environnementale est bottée en touche puisqu’il faut l’imposer à l’Europe ; le bras de fer sur les produits pesticidaires se conclut par un bémol quant à en baisser de moitié l’emploi dans les dix ans à venir ; le gel temporaire et un bref moratoire sur les OGM n’est qu’une initiative française qui ne mange pas de pain puisque contraire à la décision européenne, avec à la clé un non-renoncement aux « OGM de l’avenir » ; un plan Marshall au double langage sert d’alibi au problème des transports (énergies et moteurs du futur) ; la politique prioritaire des transports en commun, tout comme le basculement du routier vers le ferroviaire et le ferroutage des camions restent des incantations (tous d’accord pour des livraisons en deux semaines au lieu de 24 h chrono, même les hypermarchés ?!) ; une écopastille, taxe sur les véhicules polluants, « est en bonne voie » pour substituer à une réduction de 10 km/h sur routes, effort écarté par les Français finalement pressés (d’en finir !) ; une rénovation du parc immobilier sur un modèle écologique n’a pas les moyens du coût (estimé à 600 milliards d’euros dont nous n’avons pas le premier) ; et quid de la biodiversité : trois options gadgets. Une loi sur les mesures annoncées serait présentée au Parlement dans les mois qui suivent. Ce qui n’a pas été mis au rancard, comme le nucléaire et pour cause puisque nous sommes au lendemain d’avoir refourgué nos centrales à la Libye ennemie et au Maroc ami, n’est que trop insuffisamment contraignant pour oser espérer inverser les tendances. Où est la révolution verte annoncée, où est le nouveau choix pour une société plus contraignante et coercitive, moins basée sur la spoliation ? Dans un coup fourré de consensus mous, de leurres, de volte-face, de mille reports aux calendes grecques ! Des flous, des promesses, et après ? Le Grenelle de l’environnement fut surtout le grand couac de l’écologie. Et le capitalisme pur et dur s’évertue à devenir durable, n’en déplaise à la flagrante contradiction des genres. Tout le monde semble pourtant avoir salué l’aboutissement du Grenelle de l’environnement, victoire comme l’ont clamé les médias à la botte de l’illusoire. Victoire, cela en est une pour les adeptes des compromis mous, des ambiguïtés, des reports, des moratoires flasques. Des débats constructifs, des discussions satisfaisantes mais des accords implicites et sans calendrier, un clin d’œil de bio dans les cantines et pas mal de pirouettes, c’est au mieux le vrai bilan. Mais ce n’est pas une victoire pour ceux qui pensent qu’il y a urgence planétaire. « Pour sauver la planète, c’est maintenant ou jamais », a même proclamé le même jour l’ONU, organisme convenu et pourtant ici discordant. C’est officiellement urgent depuis 1987 et le rapport Brundtland, encore davantage depuis 2006 et le rapport Stern. Mais vingt ans après, maintenant c’est encore demain. Vingt ans déjà, que cela passe vite vingt ans. Fin du feu de paille, reste à en faire voter les cendres.
De juin à octobre 2007, le Grenelle de l’environnement aura donc réuni autour d’une même table État, ONG, syndicats, patrons et agriculteurs, exercice inédit de démocratie participative. Électrisée par une crise financière que certains enthousiastes interprètent comme le début de la fin du néolibéralisme, la loi Grenelle 1 est emballée et votée au pas de charge par les députés le 17 octobre 2008. Déjà en recul par rapport au Grenelle, le projet de loi aura ainsi été arbitré sans que les acteurs n’aient jamais été consultés. Sans grande consistance, les textes ne révèlent pas la moindre révolution franco-franchouillarde d’écologie durable. Selon Greenpeace : « Le traitement de dossiers comme la contribution climat/énergie et le schéma national des infrastructures de transport n’a toujours pas débuté, alors que des projets autoroutiers continuent d’être mis en œuvre. La décision unilatérale de construire un 2e réacteur nucléaire EPR est une trahison totale de la feuille de route énergétique du Grenelle, qui faisait de l’efficacité et des renouvelables les deux priorités absolues ».Voilà un extrait de ce qu’en dira Libération du 18 octobre : « Après huit jours d’examen à vitesse réduite et vingt-quatre heures à grande vitesse, le texte, sans être chamboulé, a connu un certains nombres de modifications et de précisions. « Toutes dans le sens d’une amélioration, se réjouissait Jean-Louis Borloo, lyrique, à l’issue des débats. Il n’y avait aucun clivage. » Un enthousiasme que modère le Vert Yves Cochet, pour qui il y a « au moins cinq ou six points qui ont été rabotés » par rapport au Grenelle, citant notamment la question des normes thermiques. Parmi la cinquantaine d’articles adoptés, on trouve quelques grands principes. Ainsi, l’inversion de la charge de la preuve donne désormais un avantage à la biodiversité : c’est à une infrastructure nouvelle (route, bâtiment...) de faire la preuve qu’elle ne nuit pas à une espèce ou un milieu. De plus, le principe de la compensation de la perte de biodiversité a été consacré : quand un projet porte atteinte à un espace naturel ou à une espèce, « une compensation visant à rétablir les effectifs des espèces ou variétés menacées (…) sera rendue obligatoire ». Une « petite révolution » selon l’association France Nature Environnement ». Plus que jamais, les mots prononcés par Nicolas Sarkozy le 25 octobre 2007, en clôture du Grenelle, sont évocateurs des troubles schizophréniques qui agitent les esprits au pouvoir, à moins qu’il ne s’agisse que d’un simple délit de cynisme politique : « La France ne peut pas espérer que son appel sera entendu si elle ne s’impose pas à elle-même l’exigence la plus forte. Comment devenir un exemple, si on n’est pas capable de s’appliquer à soi les règles que l’on voudrait voir retenues par les autres ? ».
La fratrie écolo
Tandis que l’immense majorité des Terriens se conduisent comme des …,
une frange extrême est à la recherche d’une nouvelle culture plus
appropriée, pour l’honneur du geste, et sans nul doute finir en beauté.
Le biocentrisme
Les environnementalistes, écologistes périphériques et inachevés,
souhaitent préserver la Nature pour le confort de leur petit cadre de
vie. Certes, le mieux ne doit jamais être l’ennemi du bien mais il y a
peu à attendre de ce côté-là. Le biocentrisme propose la véritable et
globale révolution des mentalités en intégrant communauté humaine et
communauté non humaine du Vivant. C’est une révolution identitaire qui
prône la réconciliation de l’être humain avec tous les êtres sensibles,
une attitude qui refuse toute discrimination : raciste, ethnique,
religieuse, sexiste mais aussi celle à l’égard des animaux. C’est la
non discrimination la plus emblématique de l’écologie.
Quand on sait l’état d’esprit de nos concitoyens, un biocentrisme apte à changer tout pourrait recevoir 0,001 % des voix aux élections. À condition d’attendre 2050 et une meilleure maturité !
L’écologie radicale
« La chimie, la physique et la science de l’écologie ne reconnaissent que le changement, pas le changement évalué. »
Arne Naess
Arne Naess, Aldo Leopold et John Baird Callicot furent les initiateurs écocentristes de ce qu’on nomme la deep ecology, l’écologisme activiste, profond et radical, particulièrement actif aux États-Unis et en Allemagne. L’idéologie s’appuie sur le fait que la disparition de la vie sauvage entraînera celle de la vie humaine, que la Nature doit donc être défendue pour elle-même, et pas seulement sur un concept anthropocentriste. L’animal fou (l’humain) ayant installé un rapport de force, une loi de la jungle au détriment des autres espèces, du milieu et des ressources, il doit donc être contré dans son entreprise destructrice. En vertu de ce qu’on sait de l’évidence des interdépendances mais aussi de la position amorphe de l’humanité à l’égard de ce problème qui confine pourtant à son autodestruction, l’écologie radicale semble être dans le droit chemin. D’ailleurs, le plus grand nombre de ses actions, initialement réactives et subversives, finissent par être entendues et reprises, tant par l’écologie molle que par l’élite économique qui pourtant, chaque fois, commence par lancer les chiens à ses trousses. Même Sarkozy, qui reçu le contenu de plusieurs camions de maïs transgénique devant le siège de son parti lors des dernières présidentielles, convia Greenpeace à la party organisée dès son avènement dans les bureaux de son faux ministre de l’Écologie. Certains voient dans ce type d’écologisme révolutionnaire, comme dans l’attitude radicale des antivivisectionnistes, une simple et pure opposition à l’Occident, un fondamentalisme écolo illustré de méthodes fortes, voire un antihumanisme au grand écart (reprise d’idées nazies d’une pureté perdue et/ou totalitarisme vert de l’extrême gauche). C’est une lisibilité inversée des intentions déclarées de l’écologie virulente. Ce qu’il advient, c’est que des initiatives étiquetées écoterroristes (il ne faut pas grand-chose pour être terroriste dans l’empire frileux du politiquement correct !), comme celles de Greenpeace, perturbent la vie pantouflarde, la consommation tranquille de la cité endormie. Le citoyen moyen préfère qu’on lui joue du pipeau autiste et du violon tautologique, préfère se laisser confortablement bercer par les sempiternels effets d’annonces et recettes écolos de bonne maman. L’illusoire plait parce qu’il ne réveille pas et, généralement, nous souffrons tous d’un somnambulisme écologique qui fait le bonheur des agresseurs de notre biosphère. Nous n’avons d’ouïe que pour les spéculations vides et les promesses fallacieuses. Il faut lire Ecology, community and lifestyle (traduit en anglais en 1989) du philosophe Arne Naess. Ce n’est évidemment pas la tasse de thé de nos gentils écolos français ni de nos scientifiques réductionnistes, et c’est encore moins du goût de notre classe politique, frappée d’un incurable analphabétisme écologique. Par leur recours à la vérité vraie, et non pas à la sacro-sainte vérité rêvée par ceux qui habitent l’anthropie et que l’anthropie habite, biocentrisme, écocentrisme, altermondialisme et autres tendances radicales n’ont pas l’heur de plaire aux citoyens pépères. Des gens aussi brillants que Paul Ariès, Yves Cochet, Antoine Waechter ou Gérard Charollois (liste non exhaustive !), en savent quelque chose. Hulot ça passe, davantage ça casse ! Pour séduire, il faut mettre de l’eau dans son vin bio et passer sous silence tout ce qui peut décoiffer. La décroissance et la dénatalité sont, par exemple, d’immenses tabous pour le commun des mortels. L’apologie du végétarisme est une contrainte qui va à contre-culture chez les anthropocentristes. L’éloge de la lenteur ou de l’autarcie va à contre-courant avec les canons arrivistes. Aborder, juste avant la pénurie, le thème d’une légitime dictature verte, d’une société coercitive, plus contraignante, serait pousser le bouchon bien trop loin. Surfer sur ces philosophies, c’est donc jouer les esprits chagrin, les pisse-vinaigre et ne pas faire recette. Sauver la Terre, oui, mais sans contrarier l’éco-badaud, en ne faisant que semblant, avec des ersatz de solutions. Comme il est difficile de se mobiliser contre la gratifiante recette de l’actuelle mascarade française, savamment dosée d’éco-marie-chantalisme (Chantal Jouanno succède à Nathalie Kosciusko-Morizet dans les minauderies de la jungle élyséenne) et d’éco-beaufitude (Jean-Louis Borloo), ou de réveiller les esprits bercés tant par l’éco-espérance et l’éco-bonne conscience du geste désuet d’une éco-tartuferie qui prétend ainsi sauver en douceur une planète moribonde ! C’est comme si on voulait dissuader les gens d’avaler les énormités d’un éco-l’oréalisme au nom d’une ville de bout du monde ou de se laver la tête avec un shampoing aux parfums des îles et aux extraits de mangue, ou encore de mordre à des pubs d’un quelconque Club Med subitement repeint aux couleurs de l’éco-tourisme ! Etc. Éco, éco, éco… L’éco doit faire écho pour être entendu, et le rapport de forces du blanchiment vert de la colonisation des esprits est ce qu’il est, c’est-à-dire terrifiant. Si nous sommes dans les temps, ce qui est moins que probable, la sauvegarde de notre planète passe par une remise en cause profonde du système et une révolution intellectuelle des habitants privilégiés des pays nantis. Le plus urgent n’est rien d’autre que le renoncement au productivisme et, par conséquent, la réduction drastique des sphères d’influence laissées au capitalisme. Après la dictature du prolétariat puis celle du capitalisme, une dictature verte pourrait poindre le bout de son nez, si possible avant que l’éco-terrorisme ne vienne remettre la pendule Terre à l’heure. Les parkings des hypermarchés Leclerc recouverts de panneaux solaires, en voilà un geste ! Mais ce sont les hypermarchés et les bagnoles qu’il faut supprimer ! L’écologisme à destination d’une société du spectacle, sponsorisé par les multinationales et confiée à de sympathiques animateurs avant tout soucieux de l’affectivité du citoyen-téléspectateur, ne peut donc qu’avoir un effet zéro puisque le ver capitaliste est dans le fruit bio.
Un jour viendra peut-être où nous reconnaîtrons que la société est aussi une réalité naturelle et où nous inscrirons la sociobiologie dans les livres d’apprentissage du petit singe humain. Notre vision du monde est illusoire, c’est pourquoi nous cherchons à diaboliser l’écologisme radical avec force préjugés. L’écologie profonde dérange l’inertie et le ronron de ceux qui confondent la protection de Gaïa avec le département jardinage de chez Leroy-Merlin. Si vous croyez que l’on va arrêter le massacre perpétré par les baleiniers ou l’appropriation des semenciers en les caressant dans le sens du poil !
L’écosophie
D’eco qui renvoie à oïkos (maison) et sophia
signifiant savoir, sagesse. Cette sagesse de l’habitat ouvre un horizon
pragmatique sur les usages sociaux et équivaut à la constitution par
chacun de son cadre de vie. Dans la perspective écosophique, l’homme ne
couronne pas le Vivant mais s’inscrit dans l’écosphère comme une simple
partie du tout. Il ne s’agit plus de sauvegarder l’être, mais
d’engendrer des milieux vivables et vivants, de promouvoir un ensemble
de plateaux, un système en rhizome, selon l’expression de Guattari.
Arne Naess, du courant d’écologie profonde, en inventa le mot, et la
notion fut développée par le philosophe Félix Guattari (in Les Trois écologies).
Voilà bien un concept qui passe par-dessus la tête du quidam électeur d’un président dont les renforts intellectuels de campagne furent de la trempe de Mireille Matthieu et de Doc Gynéco, pour citer les plus ésotériques de la cour.
L’écoféminisme
L’écoféminisme est une philosophie née de l’union des pensées
écologiste et féministe, le comportement de domination responsable du
saccage environnemental ou de la relégation des animaux étant de même
inspiration que celui qui opprime les femmes. Les écoféministes
préconisent un mode de vie matriarcale dans de modestes écovillages.
Dès 1949, un tel message est déjà subliminal entre les lignes du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir, mère spirituelle de toute philosophie féministe.
Dans les années 1970, des villageoises indiennes, inspirées par Mahatma Gandhi, avaient fondé le mouvement Chipko, soulèvement de protestation contre la déforestation. Au Maroc, les 800 000 hectares d’arganeraie de la vallée du Sous est un écosystème dont la responsabilité écologique est assurée par les femmes, l’arganier est l’arbre des femmes et la production de l’huile d’argan est assurée par des coopératives de femmes. Ce sont deux exemples d’un écoféminisme avant la lettre.
17/06/09

15/06/09
Pierres vivantes de Teilhard
Sur http://apocalypsis.hautetfort.com/
"Teilhard ne méconnaît pas la valeur spirituelle du désert ; mais il n'est pas dupe. Il n'a pas oublié la prière du Christ pour ses Apôtres : "Père, je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du Mauvais." Il montre à plusieurs reprises du respect pour les contemplatifs, mais il craint que les monastères expriment encore une désertion, une fuite du monde, alors même que "c'est la passion (non la fuite) du Monde qui devrait pousser à la solitude !"... Et jose penser que la fascination de Teilhard pour les déserts, ceux d'Égypte ou ceux d'Asie en particulier, n'est pas seulement le fait du scientifique en quête de roches ou de fossiles, mais bien celui d'un "passionné du Monde " !
Derrière ces critiques et ces attaques, non dénuées d'ironie, se cache le souci de Teilhard de discerner, dans l'Église de son temps, "trois pierres périssables dangereusement engagées dans les fondations : la première est un gouvernement qui exclut la démocratie ; la deuxième est un sacerdoce qui exclut et minimise la femme ; la troisième est une révélation qui exclut, pour l'avenir, la Prophétie."
(...)
À notre époque où les catholiques aiment à parler des pierres vivantes de l'Église, cette mise en garde de Teilhard à l'égard des pierres périssables ne manque pas d'intérêt, voire même de pertinence (à moins qu'il ne s'agisse d'impertinence). Je laisse au lecteur le soin d'en juger, le priant seulement de ne pas oublier que jamais Teilhard ne met en question le rôle essentiel de l'Église. "Sans l'Église, martèle-t-il, le Christ s'évapore ou s'émiette ou s'annule !"
[in (l'excellente biographie de) Teilhard de Chardin, par Jacques Arnould]
Alina Reyes
La biographie "Teilhard de Chardin" par Jacques Arnould, Editions Perrin, vient d'être rééditée dans la collection de poche "Tempus" du même éditeur. Prix: 9€50
13/06/09
La vie c'est beau et c'est grand (Boris Vian)
Bientôt le 50e anniversaire de la mort de Boris Vian (23 juin 1959)
Précisions sur la vie
A mes zenfants
La vie , ça tient de diverses choses
En un sens ça ne se discute pas
Mais on peut toujours changer de sens
Parce que rien n'est intéressant comme une discussion.
La vie c'est beau et c'est grand.
Ca comporte des phases alternées
Avec une régularité qui tient du prodige
Puisqu'une phase en suit toujours une autre
La vie, c'est plein d'intérêt
Ca va, ça vient...comme les zèbres
Il peut se faire que l'on meure
- Même, ça peut être bien se faire
Mais pourtant, ça n'y change rien:
La vie tient de diverses choses
Et par certains côtés, en outre,
Se rattache à d'autres phénomènes
Encore mal étudiés, mal connus,
Sur lesquels nous ne reviendrons pas.
9 février 1948
Boris Vian, Cantilènes en gelée, Collection 10/18 n° 517, pp60-61
12/06/09
Mutuel des peuples d'Europe
Sous les cocoricos officiels , on devine l’inquiétude , la panique même .
Les peuples d’Europe viennent de construire du mutuel .
Du mutuel de haut niveau .
Il serait dommageable pour l’avenir de toute l’humanité de ne point prendre en considération cette expression quasi unanime qui s’est manifestée à l’occasion du vote européen du 7 juin .
L’abstention, en %, dans les 27 états membres de l’Union européenne, en 2009:
Allemagne...... 56,7 %
Autriche.......... 57,6 %
Belgique.......... 9,6 % (*)
Bulgarie.......... 62,5 %
Chypre............ 40,6 %
Danemark....... 40,5 %
Espagne.......... 54,0 %
Estonie............ 56,8 %
Finlande.......... 59,7 %
France.............. 59,5 %
Grèce................ 47,4 %
Hongrie........... 63,7 %
Irlande.............. 42,4 %
Italie.................. 33,5 %
Lettonie............ 47,4 %
Lituanie............ 79,1 %
Luxembourg.... 9,0 % (*)
Malte................. 21,2 %
Pays-Bas............ 63,5 %
Pologne............. 75,5 %
Portugal............ 63,0 %
Tchéquie........... 71,8 %
Roumanie......... 72,6 %
Royaume-Uni... 65,7 %
Slovaquie.......... 80,4 %
Slovénie............ 71,8 %
Suède................ 56,2 %
(Source : Résultats des élections européennes 2009, Parlement européen.)
Un mutuel contre le carcan dans lequel l’essentiel des forces politiques voudraient les corseter .
Un carcan derrière lequel se profilent les intérêts des multinationales capitalistes qui , en réalité , dictent leur loi .
Leur besoin d’une nouvelle forme d’impérialisme pour conduire leurs affaires dans les nouvelles réalités et contradictions d’un monde devenu multipolaire .
Les peuples en ont fait la redoutable expérience .
Il est hautement symbolique que les peuples de l’Europe de l’Est , lesquels ont connu les évolutions que l’on sait , se distinguent particulièrement dans le refus d’un ordre , un ordre dont ils ont déjà fait l’expérience . Le super-étatisme , ils connaissent !
Un Etat , c’est déjà des dominations , des contraintes de trop , c’est l’organisation commune des intérêts de la classe capitaliste dirigeante . Un super-étatisme , c’est reléguer définitivement Marx au rayon des accessoires . Le changelent de société aussi .
Mais l’on aurait tort de se contenter de considérer seulement l’idée de refus , même si elle occupe bien sa place , laquelle n’est pas mineure .
Il y a aussi , au moins à égalité , l’aspiration à devenir enfin des peuples libres , débarrassés de toutes les dominations , à commencer par celle , pesante , insupportable même quand elle s’exprime dans cette période de crise , de ces multinationales et leurs marchés financiers accapareurs et destructeurs des richesses produites par le travail des peuples .
A devenir enfin des peuples libres , libres de coopérer et d’échanger en dehors de toutes contraintes . Une mutualisation par le développement du dialogue entre les civilisations et les cultures .
Libres de ne pas limiter ces nouvelles relations à « ce croupion de l’Asie » , à moins de constater qu’il a ses prolongement derrière l’Oural d’une part , jusqu’au Golfe du Mexique ou des îles du Pacifique et de l’Océan Indien d’autre part .
Lorsque l’on assiste , à la fois médusés et révoltés , à ces désordres mondiaux qui ensauvagent la vie de notre planète dans les concurrences , les affrontements , les guerres , on prend conscience , comme viennent de l’exprimer les peuples de « l’Union » , qu’il est temps , grand temps , de bâtir enfin la civilisation contre l’inhumanité , mondiale et féroce , du capitalisme .
Quand on prend conscience également de l’ampleur généralisée des désastres du productivisme capitaliste , l’accumulation des héritages aux allures de catastrophe, la faim , l’eau , les pollutions , les sous-développements , l’analphabétisme , les accultures , tout cela à l’époque où l’automatisation et l’informatisation annoncent ou confirment une nouvelle révolution des moyens de production en mesure de répondre pour la première fois de l’histoire humaine à tous les besoins matériels , sociaux et culturels des sociétés , on peut penser que la mutualisation , telle qu’elle s’est exprimée le 7 juin dans cette partie de la planète , est une voie pour toute l’humanité .
D’autant qu’elle rejoint ainsi les voies qu’empruntent d’autres peuples dans d’autres continents .
Ce vote a été une mutualisation d’espérances .
A nous tous de savoir les faire vivre contre la coalition de ceux qui souhaitent les enterrer.
Michel Peyret
vendredi 12 juin 2009
(*) Dans ce pays, le vote est obligatoire (note de l'administrateur du blog)
10/06/09
Helder Camara et son frère
[Dans "Biographie du XXème siècle" Roger Garaudy rend hommage à Dom Helder Camara, dont on célèbre cette année le centième anniversaire de la naissance:]
Dom Helder Camara, archevêque d'Olinde et de Récife, au Brésil, mon frère depuis vingt années, m'a, plus que tout autre, ouvert à l'intelligence du Tiers-Monde, et surtout à la formule de notre double devoir: dissocier l'Eglise du capital, et le socialisme de la bigoterie athée.
Mais je préfère laisser Dom Helder Camara lui-même dire le sens de cette rencontre du 29 mai 1967, et de la commune ferveur qu'elle fit naître, tel qu'il le formula dans son livre: "Conversions d'un évêque".
Il y a eu ma première rencontre avec Roger Garaudy. Nous participions ensemble à une réunion organisée par un mouvement américain qui faisait beaucoup d'efforts pour susciter des réflexions et des initiatives à partir de l'encyclique Pacem in terris de Jean XXIII. Après trois jours, quatre jours même, de vie et de travail ensemble, je sentais que, pour l'essentiel, Roger Garaudy et moi pensions de la même manière. Nous étions des frères.
Je lui ai dit alors: "Roger, si nous faisions un pacte ? Vous, je vous charge d'obtenir surtout deux choses.
Vous savez qu'il y a des marxistes qui transforment Marx en une statue. Ils pensent qu'être marxiste, c'est toujours répéter, à la lettre, ce que Marx a dit, et toujours faire ce que Marx a fait. Ils ne se rendent pas compte que, toujours fidèle à la réalité, Marx ressentirait aujourd'hui les choses d'une manière différente.
Par exemple, il n'est pas vrai de toujours répéter qu'il y a une liaison nécessaire entre religion et aliénation. Je suis le premier à reconnaître qu'il y a eu dans le passé, et malheureusement encore aujourd'hui, des groupes religieux qui présentent la religion d'une manière trop passive, qui en font vraiment un opium pour le peuple et qui en viennent à créer une aliénation. Mais je vous asure qu'il y a dans toutes les religions, et pas seulement dans le christianisme, des personnes, des groupes, des minorités qui travaillent pour que la religion, au lieu d'être aliénée et éliénante, soit une force de libération: libération du péché et des conséquences du péché, de l'égoïsme et des conséquences de l'égoïsme. Si vous arrivez à comprendre cela, tâchez de faire que les marxistes ne lient plus nécessairement religion et aliénation. C'est le premier point.
D'autre part, pensez-vous qu'il y ait une liaison nécessaire entre socialisme et matérialisme, ou bien est-il possible, comme je le pense, d'être vraiment socialiste sans adhérer au matérialisme dialectique ?
De mon côté, je m'engage à faire tout mon possible et à faire invenir d'autres personnes plus influentes pour obtenir de l'Eglise qu'elle accepte le socialisme."
"Biographie du 20e siècle", Tougui, 1985, pp 228-229








