A l'indépendant

Cher(e)s ami(e)s abonnés et lecteurs, la personnalité première d'A l'indépendant s'est progressivement estompée au bénéfice d'un contenu trop "généraliste". Comme des centaines d'autres blogs. Il est temps de prendre un grand recul pour faire le point et un jour peut-être rebondir ensemble. Pour le moment, je vous invite à vous reporter

   - sur le blog Roger Garaudy A contre-nuit où vous trouverez une réflexion  originale et nourrissante pour votre curiosité et votre militance sur la politique, la philosophie, les arts et la foi;

   - sur Le blog de Luc Collès (Didactique du FLE et de l'interculturel. Littératures migrantes et francophones. Roger Garaudy)

   - sur ce blog les articles proposés par Michel Peyret.

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mercredi 18 juin 2014

Bonnes et mauvaises nouvelles...

 

Le journaliste et essayiste français Jean-Luc Martin-Lagardette a fait paraître chez Dangles à Paris un fort intéressant petit ouvrage intitulé Décryptez l'information qu'il présente ainsi :

« Les médias, qui n'ont plus l'ambition de "rechercher la vérité", sont le lieu de nombreuses dérives et manipulations non sanctionnées. Certains commencent à s'alarmer de la perte de crédibilité qui en résulte. Pourtant, bien peu est fait pour garantir la qualité de l'information délivrée au public.

Si nous devons, nous les citoyens, les inviter à plus de rigueur et de déontologie et à rendre publiquement des comptes sur leur fonctionnement, il ne faut pas non plus attendre, pour être bien informés, qu'ils aient enfin pris conscience de cette nécessité et décidé les réformes nécessaires.

L'Internet, certainement plus libre et plus diversifié que les médias professionnels, est lui aussi le réceptacle du pire comme du meilleur. Aujourd'hui, nul ne peut vous garantir une information exacte et juste.

La solution ?

Sachez décrypter les informations que vous recevez et habituez-vous à rechercher vous-même la vérité !

Pas facile ?

C'est pourtant indispensable si vous voulez éviter de vous faire manipuler. »

Son ouvrage se penche successivement sur les notions de vérité et de recherche de celle-ci, sur l'influence exercée par l'informateur sur l'information, sur la qualité de l'information, sur la façon de réguler la presse avec les citoyens, sur les rapports entre l'information et la communication, sur l'attitude que doit adopter tout citoyen face à l'information, tout en fournissant au lecteur une grille d'analyse des contenus journalistiques et en proposant quelques exercices pour décrypter un article.

Un livre particulièrement utile, on en conviendra, par les temps qui courent de bourrages de crâne en tout genre...

 

Bernard DELCORD

 

Décryptez l'information – Pour ne plus vous laisser manipuler par les médias par Jean-Luc Martin-Lagardette, Escalquens, Éditions Dangles, mars 2014, 96 pp. en noir et blanc au format 11 x 18 cm sous couverture brochée en couleurs, 9 € (prix France)

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Histoire de la chair à canon...

 

Notre ami Pierre Stéphany a fait paraître chez Ixelles Éditions à Bruxelles un passionnant essai historique intitulé C'étaient les poilus ! et nous ne résistons pas au plaisir d'en reproduire le prière d'insérer auquel nous souscrivons pleinement :

« Soixante millions d'hommes dans le monde se sont trouvés mêlés à la Première Guerre mondiale. Parmi eux, plus de quatre millions de Français eurent à connaître, à un moment ou à un autre, les misères et les risques des premières lignes : on les appela les poilus.

La guerre des généraux et des ministres, la guerre des batailles décrites par des spécialistes de l'histoire militaire, déplaçant divisions et régiments sur la carte comme s'ils jouaient aux échecs ont été souvent montrées.

La guerre des sans-grade, des pousse-cailloux, on la connaît moins. Ils avaient une vingtaine d'années, étaient boulangers, ferronniers ou paysans. Du jour au lendemain ils devinrent artilleurs ou fantassins. L'un d'eux raconta : « Le gaz, la boue, les poux, la faim, les ravitaillements qui n'arrivaient pas, le masque qu'il fallait nettoyer toutes les deux heures parce qu'il nous faisait baver. On vivait dans la saleté. On était malheureux. On était comme des bêtes ».

Pierre Stéphany, dont on connaît la manière de raconter l'histoire comme une histoire en ajoutant aux faits un supplément de vie et d'émotion, s'intéresse cette fois aux poilus. Si le mot existait dans le vocabulaire militaire bien avant la Première Guerre mondiale, il réapparut soudain en 1914 pour connaître une fortune qui dure encore, parce que le mot parle d'hommes qui n'allaient pas souvent chez le coiffeur et ne se rasaient pas tous les jours, mais aussi parce qu'il porte un accent de virilité et de fraternité qui nous rend proches à jamais de ces soldats inconnus.

Le fond historique de ce livre, ce sont les grands événements d'août 1914 à novembre 1918, particulièrement en France et en Belgique. Ils sont ici rapportés et expliqués brièvement, mais suffisamment. On y trouve les portraits de quelques hauts personnages : Joffre, Pétain, Albert Ier... – de Gaulle s'y trouvait déjà : il estimait que les tranchées étaient mal construites et il fut blessé à Verdun.

Mais la force du récit, ce sont les poilus au front. Les poilus au repos, dans les combats, tassés dans les trous – un réseau de tranchées et de boyaux qui faisait des milliers de kilomètres, sur les 800 kilomètres séparant la mer de la Suisse, guettant l'ennemi, jetés dans des attaques meurtrières toujours inutiles : la France à elle seule eut plus de 1 397 000 tués.

Pierre Stéphany est de ces témoins, de moins en moins nombreux, à qui leurs parents ont raconté leur propre Grande Guerre ; ceux que l'institutrice ou l'instituteur conduisaient le 11 novembre au pied du monument aux morts, qui ont connu dans leur village ou leur quartier des survivants – celui qui avait été gazé à Ypres, celui à qui il manquait un bras, celui dont une balle avait troué le casque et qui était resté aveugle.

Cela donne un accent de vérité et un degré d'émotion plus attachants encore à cette histoire simple et quotidienne d'hommes ordinaires mêlés à des péripéties d'une violence extraordinaire. »

On ne saurait mieux dire !

 

Bernard DELCORD

 

C'étaient les poilus par Pierre Stéphany, Bruxelles, Ixelles Éditions, avril 2014, 349 pp. en noir et blanc au format 15 x 23 cm sous couverture brochée en couleurs, 22,90 €

 

Le texte ci-joint a été mis en ligne sur les blogs Lire est un plaisir (<http://lireestunplaisir.skynetblogs.be>http://lireestunplaisir.skynetblogs.be) et  Homelit (<http://homelit.skynetblogs.be>http://homelit.skynetblogs.be) partenaires de RADIO NOSTALGIE ainsi que dans les colonnes du magazine satirique sur Internet SATIRICON.BE (<http://www.satiricon.be>www.satiricon.be) à l'adresse suivante : <http://www.satiricon.be/?p=8134>http://www.satiricon.be/?p=8134.
 
Enfin, il a été inséré dans la newsletter de mai 2014 des guides gastronomiques belges DELTA envoyée à 90 000 abonnés puis mis en ligne sur leur site (<http://www.deltaweb.be>www.deltaweb.be) à l'adresse suivante : <http://www.deltaweb.be/restaurants-hotels-Histoire-de-la-chair-a-canon+2394+f>http://www.deltaweb.be/restaurants-hotels-Histoire-de-la-chair-a-canon+2394+f.
 

Posté par Luc Colles à 15:49 - Permalien [#]
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Qui dirige ? Quels sont les maîtres du monde ?

Cette étude est particulièrement bienvenue.

Alors que tout est mis en œuvre pour nous laisser croire que ce sont les partis et leurs dirigeants qui mènent les affaires publiques par élections interposées, Yvan du Roy pose la question : « Enfin, quelle influence pourraient-ils excercer sur les Etats et les politiques publiques s'ils adoptent une stratégie commune ? La réponse se trouve probablement dans la brûlante actualité des plans d'austérité. »

Tout n'est pas dit, mais la liaison est faite. Les véritables « décideurs », ceux qui émanent des élections dites « démocratiques » ou « représentatives » sont en réalité les serviteurs dociles de ces « maîtres du monde », réels ceux-là. Même si les Etats, ou quelques autres institutions internationales, sont chargés d'arbitrer les contradictions entre eux. Voire de les financer !

Les peuples sont de moins en moins dupes !

Les résultats des dernières élections, notamment en France, le met en évidence !

Aujourd'hui, la majorité des citoyens français met un grand coup dans cette fourmilière : ils en ont assez de laisser croire qu'ils pourraient être dupés « à perpétuité » !

Il convient de les entendre !

Michel Peyret



737 maîtres du monde contrôlent 80 % de la valeur des entreprises mondiales

PAR IVAN DU ROY 9 SEPTEMBRE 2011

Une étude d’économistes et de statisticiens, publiée en Suisse cet été, met en lumière les interconnexions entre les multinationales mondiales. Et révèle qu’un petit groupe d’acteurs économiques – sociétés financières ou groupes industriels – domine la grande majorité du capital de dizaines de milliers d’entreprises à travers le monde.

Leur étude, à la frontière de l’économie, de la finance, des mathématiques et de la statistique, fait froid dans le dos. Trois jeunes chercheurs de l’Institut fédéral de technologie de Zurich [1] ont scruté les interactions financières entre multinationales du monde entier. Leur travail – « The network of global corporate control » (le réseau de domination globale des multinationales) – porte sur un panel de 43.000 groupes (« transnational corporations ») sélectionnés dans la liste de l’OCDE. Ils ont mis en lumière les interconnexions financières complexes entre ces « entités » économiques : part du capital détenu, y compris dans les filiales ou les holdings, prise de participation croisée, participation indirecte au capital…

Résultat : 80 % de la valeur de l’ensemble des 43.000 multinationales étudiées est contrôlé par 737 « entités » : des banques, des compagnies d’assurances ou des grands groupes industriels. Le monopole de la possession du capital ne s’arrête pas là. « Par un réseau complexe de prises de participation », 147 multinationales, tout en se contrôlant elles-mêmes entre elles, possèdent 40 % de la valeur économique et financière de toutes les multinationales du monde entier.

Une super entité de 50 grands détenteurs de capitaux

Enfin, au sein de ce groupe de 147 multinationales, 50 grands détenteurs de capital forment ce que les auteurs appellent une « super entité ». On y retrouve principalement des banques : la britannique Barclays en tête, ainsi que les « stars » de Wall Street (JP Morgan, Merrill Lynch, Goldman Sachs, Morgan Stanley…). Mais aussi des assureurs et des groupes bancaires français : Axa, Natixis, Société générale, le groupe Banque populaire-Caisse d’épargne ou BNP-Paribas. Les principaux clients des hedge fund et autres portefeuilles de placements gérés par ces institutions sont donc, mécaniquement, les maîtres du monde.

Cette concentration pose de sérieuses questions. Pour les auteurs, « un réseau financier densément connecté devient très sensible au risque systémique ». Quelques-uns flanchent parmi cette « super entité », et c’est le monde qui tremble, comme la crise des subprimes l’a prouvé. D’autre part, les auteurs soulèvent le problème des graves conséquences sociales que pose une telle concentration. Qu’une poignée de fonds d’investissement et de détenteurs de capital, situés au cœur de ces interconnexions, décident, via les assemblées générales d’actionnaires ou leur présence au sein des conseils d’administration, d’imposer des restructurations dans les entreprises qu’ils contrôlent… et les effets pourraient être dévastateurs. Enfin, quelle influence pourraient-ils exercer sur les États et les politiques publiques s’ils adoptent une stratégie commune ? La réponse se trouve probablement dans la brûlante actualité des plans d’austérité.

Ivan du Roy

- Pour télécharger l’étude complète en anglais

- Le blog de Paul Jorion propose une traduction en français de la présentation détaillée de l’étude.

 

Notes

1-L’Italien Stefano Battiston, qui est passé par le laboratoire de physique statistique de l’École normale supérieure, le Suisse James B. Glattfelder, spécialiste en réseaux complexes, et l’économiste italienne Stefania Vitali.

Posté par Alaindependant à 07:57 - - Permalien [#]
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Les rouges

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Je veux juste nous donner une chance de faire nous-mêmes l’inventaire de notre grandeur et de notre misère. Une chance d’apercevoir l’anicroche minuscule où la foi et le rêve s’échouent sur la loi du plus fort. Une chance de trouver dans le tissu serré du nous la maille filée de l’aveugle et intéressée loyauté de parti, par où le meurtre de masse se fraie une voie fatale. Je veux nous donner une chance d’apprendre qu’il n’y a pas de lutte finale et que jamais le droit gagné ne l’est pour toujours. Une chance de comprendre qu’aucun régime politique n’incarnera jamais une définitive justice. Et que le combat doit être indéfiniment recommencé.

Pascale Fautrier

(extrait du prologue du livre)

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lundi 16 juin 2014

Le discours mystique dans la littérature et les arts

Du plus haut Moyen Âge occidental jusqu’au seuil du XVIIIe siècle, la mystique, tout
ensemble expérience et narration, a tant bouleversé le régime de la représentation et du
langage qu’elle ne cesse de poser à la philosophie la question de leur fondement
respectif et de la capacité de celle-ci à entendre, ou non, sa leçon. Tel fut l’objet, dans la
dernière décennie, du livre de Ph. Capelle, Philosophie et expérience mystique, 2005
(ASSR, 136), et de l’ouvrage collectif Les enjeux philosophiques de la mystique, 2007,
dir. D. de Courcelles (ASSR, 142).

Qu’en est-il, au XXe siècle et en ses marges, de la mystique quant au champ littéraire et à la création artistique ?

On soupçonne que le grand dérangement du langage dont la mystique se fonde, ainsi que l’a qualifiée M. de
Certeau dans La fable mystique (1982), n’a pu laisser indifférentes cette littérature
– théâtre et narration mêlés – et ces oeuvres d’art moderne et contemporain. D’emblée,
entre mystique et poésie, une intrigue se noue, qui fait de tout énoncé de spiritualité
l’occasion d’un verbe venu à son accomplissement poétique. Les intervenants aux
rencontres de l’Université de Toulouse-le-Mirail en novembre 2011 – dont les actes sont
ici repris en volume – en font le constat de principe. Comment pourrait-on, en effet,
disjoindre mystique et poésie en L’ornement des noces spirituelles de Ruysbroeck ou à
la lecture du Cantique de Surin ? L’une et l’autre, à la vérité, ne sont ici qu’une seule et
même « ronde nocturne autour d’un silence », pour reprendre l’expression de Carlo
Ossola. Si bien que l’on peut affirmer que, des rhéno-flamands au XVIIe siècle, la
mystique a constitué, par sa poétique même, le moment chaque fois réinventé de la
modernité.

Mais il convient d’aller au plus près des conditions et formes de l’expérience mystique.

Et d’abord, cette capacité à trouver « dans les chausse-trappes du langage de
quoi dire le néant », comme il en allait, pour Annie Le Brun, de Victor Hugo (Les arcs-en-
ciel du noir – Victor Hugo, 2011) – que l’ouvrage ne sollicite que marginalement.
Car la question – et la raison – de mystique sont bien d’exprimer ce qui ne peut se dire,
de signifier ce qui incréé, invisible, ne peut se penser, se voir ni s’atteindre. Lydie
Parisse situe parfaitement ce défi, d’avoir à « dire » ce « déficit d’être » en des mots
entrés en « déficit ». Le néant, donc, cette « kénose » dont ne peut témoigner qu’une
négativité fondamentale, à l’oeuvre au plus profond de l’intériorité. Tout mystique est
d’abord cet être qui se perd en l’impossible quête d’un dieu qui n’a nom que d’absence.
L’énonciation mystique s’inscrit immédiatement dans la tradition apophatique dont
Pseudo-Denys l’Aréopagite a proposé la première et plus rigoureuse expression. Il faut
être d’absolue « nudité » pour participer de cette « pure nudité qui est Dieu », rappelle
C. Ossola. Ablation, peut-on dire, de ce retranchement et dépossession de soi-même et
de tout ce qui constitue son « propre », et oblation, de cette créature en effacement, à
cela même de quoi Dieu est le nom. De la fresque de Giotto représentant François
d’Assise prêchant aux oiseaux, aux Fioretti de Rossellini, toute chose est rendue à sa
pauvreté, sa nudité, qui n’est autre que « la puissance de leur apparition », souligne
Valérie Deshoulières. Mystique : une poétique de la simple vertu des choses ? « Montrer
la force de l’innocence », expliquait le cinéaste – et proposer ainsi des images épurées,
« sans effets rhétoriques ». Précis de déconstruction.


Ou de désenchantement, dont la mystique est sans doute l’opérateur le plus radical.
Soit, au début du XIXe siècle, l’oeuvre d’Étienne de Senancour, trop méconnu, alors qu’il
fut considéré par les Romantiques comme ayant ouvert la voie vers leurs « abîmes ». En
son ouvrage emblématique, Oberman, en ses Libres Méditations, Patrick Marot note
une écriture dissociant « l’individu de toute transcendance », et la conception tragique
qui s’en dégage, comme il en va d’une mystique éperdue en un monde hors de dieu. Plus
encore : dans cette négativité fondamentale, le statut du sujet bascule, « appelé à se
dissoudre dans l’oeuvre ». Ainsi se déploie un processus « délibérément déceptif de désymbolisation
et d’évitement ». On reconnaît la grammaire de toute haute spiritualité,
jusqu’à cet absolu don de soi qu’un pur amour engage, et l’offrande féminine qui s’y
inscrit, comme tout à l’heure chez François d’Assise l’impératif de « faire la femme », ou
« la mère », qu’avait relevé Jacques Dalarun. L’écriture de Senancour reprend ainsi le
schème mystique où tout apophatisme est aussitôt épiphanie : il n’est de révélation que
dans le temps même de l’occultation, et de lumière vive qu’au creux de la ténèbre. Telle
littérature se décline alors en « poétique du sublime », où se conjuguent le verbe en son
expressivité, et la dissolution du référent.

Au tournant des XIXe et XXe siècles, le champ littéraire est acquis à la mystique,
considérée comme « ce génie absolu » qui hante Léon Bloy, J.K. Huysmans, Villiers de
L’Isle-Adam, etc. Et les conduit à (re)découvrir Ruysbroeck, Angèle de Foligno,
Marguerite Porète, etc. et le grand oeuvre de Maître Eckhart, et Mme Guyon, et Surin,
François d’Assise, Jean de la Croix, Thérèse... Le théâtre n’est pas insensible, tant s’en
faut, à cette séduction. Qu’il observe en sa radicalité : « mise en question du langage et
de la faculté de représentation », écrit L. Parisse à propos de Maeterlinck – « creuset de
l’image spirituelle » note Flore Garcin-Marrou. Le théâtre doit être le témoignage d’une
expérience singulière authentique, comme l’est un texte mystique. Nommer donc, avec
Maeterlinck, « amour absolu » ce noeud gordien qui fait de la joie et de l’effroi ce couple
de malédiction et de plénitude. Écrire ce renoncement et cette dépossession de soi et du
langage. Représenter l’irreprésentable en usant de tous les impropriétés et déficits de la
langue, jusqu’à tenter de retrouver quelque langue des origines pour fonder ce « théâtre
de l’âme » ainsi défini par E. Schuré au début du XXe siècle. De Maeterlinck à Artaud, de
la nécessité, pour le premier, « d’écarter l’être vivant de la scène », à l’urgence, pour
Artaud, de considérer la scène comme lieu « de la transfiguration du quotidien en une
cruauté sublime », selon la formule de F. Garcin-Marrou, la filiation s’impose. La déreprésentation
exige la résurrection du banal. Beckett viendra à son tour, l’attente vide,
le cap toujours au pire.

Cette expérience mystique de « remontée vers le principe », étant exclue toute
élaboration conceptuelle de Dieu, Bergson la fonde en intuition et surgissement. Elle ne
peut se dire que par métaphore, cette véritable trans-substantiation du verbe, familière
aux mystiques, ou, par antithèse, « cette faculté souveraine » de voir les deux côtés des
choses (V. Hugo). Seules capables de rendre compte de ce « je ne sais quoi » que
Bergson, rappelle Ghislain Waterlot, loge au centre de l’expérience intime de soi et de
l’altérité. Là cependant où le philosophe conçoit la mystique comme ce « surcroît
d’énergie », cet « acte inaugural qui pousse l’espèce humaine au-delà d’elle-même », la

Lydie Parisse (Etudes Réunies), Le discours mystique dans la littérature et les arts de la fin du xixe siècle à nos jours 29/05/14 23:38
http://assr.revues.org/25583 Page 4 sur 5
Pour citer cet article
Référence papier
Daniel Vidal, « Lydie Parisse (Etudes Réunies), Le discours mystique dans la littérature et les
arts de la fin du XIXe siècle à nos jours », Archives de sciences sociales des religions,
164 | 2013, 264.
Référence électronique
Daniel Vidal, « Lydie Parisse (Etudes Réunies), Le discours mystique dans la littérature et les
arts de la fin du XIXe siècle à nos jours », Archives de sciences sociales des religions [En ligne],
164 | 2013, mis en ligne le 20 février 2017, consulté le 29 mai 2014. URL :
http://assr.revues.org/25583
Auteur
conciliant avec l’élan qui porte toute vie – la littérature et le théâtre qui nous concernent
ici exposent, selon la formule d’Aby Warburg, le « nihilisme religieux » qui en procède.
On peut à l’évidence qualifier ainsi l’oeuvre de Baudelaire ou de Bataille, définie par
Maurice Blanchot, selon l’analyse proposée par Tomasz Swoboda, comme révélation
toujours négative : « c’est une découverte de l’absence de la source, une confusion, une
dissolution ». Aussi bien l’esthétique qui se réclame de la « voie négative » porte-telle
critique de la visibilité. De Boehme et Angelus Silesius aux maîtres de l’abstraction,
Malévitch, Kandinsky, Mondrian, une même « grammaire des images » se décline,
capable de définir de nouveaux cadres de signification. Il s’agit non seulement de
rechercher le sacré dans les formes profanes, analysent Amador Vega et Sébastien
Galland, mais plus encore de permettre l’émergence de « processus négatifs de
défiguration de l’image ». Pureté, ascétisme, création « sacrificielle », détachement : en
témoignent à l’envi Duchamp, Tapiès, Rothko, et tout créateur attestant, comme il en va
dans l’oeuvre de Viola, que « le vide du désert rejoint la vacance que chacun porte en
lui ».
Mais on sait que cela n’est pas affaire de « personnalité », moins encore d’« état
d’âme », mais d’une exigence plus redoutable, qui sollicite chacun d’être à la mesure de
la démesure du monde et de son principe – sa vacuité, sa nudité, son unité. De ce point
de vue, l’écriture de Valère Novarina est exactement contemporaine de cette urgence et
de cette nécessité. Marco Baschera la définit comme « active négation de tout ce qui
semble être donné, perçu, compris », quand il faut au contraire « trouer et porter le
vide » dans les termes même par quoi l’homme communément se nomme. « Pas d’idées
sur la scène, jamais !, écrit Novarina ; et pas non plus d’idées dans la pensée – mais des
personnages rythmiques, des instabilités, des bêtes au combat –, pas de substances, ni
substantifs, ni adjectifs, ni d’êtres qui tiennent, mais l’acte du verbe, le feu qui souffle,
brûlant, ardant toutes les lettres [...] les vraies pensées sont en spirales, en torrents, et
en tourbillons – comme autant de combats musicaux [...] ». Des torrents de Madame
Guyon aux déstabilisations continues et effondrements des mots en leur tournant
mystique, ce théâtre en est la figure aujourd’hui. À la difficile conjonction de la
mystique et de la philosophie, qui ne peuvent sans doute s’entendre qu’une fois
reconnue leur différence de principe – mystique, écriture, poétique et création
artistique, – chacune venue, pour le meilleur, d’une insoumission radicale du verbe, et
de la mise en jeu et en cause de la transcendance par le rapatriement de dieu au plus
intime de l’homme – pourraient bien au contraire dessiner une configuration du savoir
qui définirait, en chaque temps d’histoire, son gradient de modernité.

Lydie Parisse (Etudes Réunies), Le discours mystique dans la littérature et les arts de la fin du xixe siècle à nos jours 29/05/14 23:38
http://assr.revues.org/25583

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Seul contre tous

Tout homme qui est un vrai homme doit apprendre à rester seul au milieu de tous, à penser seul pour tous - et au besoin contre tous. (Clérambault. Histoire d'une conscience libre pendant la guerre. Romain Rolland. 1917)

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samedi 14 juin 2014

Ecologie, socialisme, christianisme de la libération

Michaël Löwy est directeur de recherche émérite au CNRS à Paris. Il est l’auteur d’une œuvre très vaste centrée sur les classique du marxisme, le romantisme révolutionnaire, la sociologie de la religion et l’anticapitalisme écologiste. Il est notamment l’auteur des livres « La guerre des dieux. Religion et politique en Amérique latine » (Éditions du Félin, 1998), « Marxisme et théologie de la libération » et « Sociologies et religion » (Presses universitaires de France, 2005). L’un de ses derniers ouvrages paru s’intitule « Ecosocialisme » (Mille et une nuits, 2011). Entretien réalisé par Rafael Diaz Salazar pour la revue mexicaine « Papeles de relaciones ecosociales y cambio global », n°125, 2014.

Michaël, tu es un théoricien marxiste et un militant qui, depuis ta jeunesse, est lié au courant politique trotskyste et, ces dernières années, à l’écosocialisme anticapitaliste. Pourquoi as-tu travaillé avec une telle intensité à l’analyse de la religion et, plus particulièrement, à l’étude du « christianisme de la libération » ?

Michaël Löwy : Ma culture est juive, mais je ne suis pas croyant et n’ai jamais eu d’éducation religieuse. C’est à travers la voie de la philosophie politique et des luttes de libération que je me suis rendu compte de l’importance des formes religieuse émancipatrices. J’ai commencé à m’intéresser à la religion pour deux faits qui m’ont beaucoup marqués à la fin des années 1970 : la lecture des thèses « Sur le concept de l’histoire » de Walter Benjamin, qui se proposent d’associer la théologie et le matérialisme historique ; et par le grand événement historique de la révolution sandiniste au Nicaragua, dans laquelle le « christianisme de la libération » a joué un rôle essentiel, y compris dans la direction du FSLN (Front sandiniste de libération nationale, NdT).

J’ai commencé à interpréter Walter Benjamin à la lumière des révolutions latino-américaines, et vice-versa. Je me suis rendu compte à partir de ce moment que dans d’autres pays d’Amérique latine, Brésil en tête, les chrétiens révolutionnaires étaient au cœur de tous les mouvements d’émancipation sociale. J’ai été frappé, d’un point de vue éthique et politique, par le sacrifice de leur vie de tant de chrétiens de la libération, en particulier au Salvador, de Monseigneur Romero jusqu’à Ignacio Ellacuria et les professeurs jésuites de l’UCA (assassinés en 1989 par l’armée salvadorienne, NdT). Il m’a semblé important d’essayer de comprendre ces mouvements à partir d’une perspective marxiste. Pour cette recherche, Ernst Bloch et Lucien Goldmann m’ont été plus utiles que Léon Trotsky (ceci dit avec tout mon respect envers cette figure révolutionnaire historique).

Je souhaitais également me rapprocher des théologiens et des combattants du christianisme de libération de par l’admiration que j’éprouvais pour leur intégrité morale et leur engagement conséquent avec la cause de l’auto-émancipation des pauvres. J’ai tissé des liens d’amitiés qui durent toujours aujourd’hui avec des personnes comme Leonardo Boff, Frei Betto, François Houtart et d’autres encore.

Dans l’un de tes textes tu affirmes que l’écosocialisme doit « chercher son inspiration dans la diversité des cultures révolutionnaires ». Considères-tu que les théologies de libération constituent des « cultures révolutionnaires » ? Penses-tu qu’elles sont des sources d’inspiration pour l’écosocialisme et doivent être intégrées à ses fondements à égalité avec d’autres courants non religieux ? Et pourquoi ?

Les fondements de l’écosocialisme sont « profanes » et n’ont pas d’identité religieuse. Mais de nombreuses cultures révolutionnaires peuvent mener à l’écosocialisme : le marxisme, l’anarchisme, l’écologie critique, l’indigénisme et, bien entendu, le christianisme de la libération.

Par conséquent, on trouve dans la vaste gamme de sensibilités politiques et culturelles de l’écosocialisme ces divers courants, entre lesquels se trouvent, comme je viens de le dire, le christianisme de libération.

Quelle relation établis-tu entre l’écosocialisme et le christianisme de libération ? Quels sont les apports de ce type de religion à la pensée et aux luttes écosocialistes ?

La question de l’environnement occupe une place sans cesse plus importante dans la réflexion des théologiens de la libération, en particulier au Brésil. Leur apport est de relier l’écologie, et pour certains d’entre eux, l’écosocialisme, avec la tradition chrétienne, avec le franciscanisme, avec la Bible.

D’autre part, de nombreuses pastorales populaires, qui sont une composante importante du christianisme de la libération, sont à l’avant-garde des luttes socio-écologiques, par exemple le CIMI (Conseil Indigéniste Missionnaire de l’Eglise) au Brésil, qui lutte avec les indigènes en défense de leurs forêts, en particulier dans l’Amazonie qui subit la voracité destructrice de l’agro-business ou des entreprises minières.

Tu diriges une thèse de doctorat sur la pensée écologiste de Leonardo Boff. Quels éléments de l’éco-théologie de la libération devraient-ils être assumés par d’autres courants écosocialistes qui n’ont pas de matrice religieuse ?

Le brillant auteur de la thèse, Luis Martinez Andrade, pourrait mieux répondre que moi à cette question. Je crois que Leonardo Boff a expliqué, de manière très frappante, la convergence de la cause des pauvres et de la cause de la Terre contre leur ennemi commun : le système capitaliste, exploiteur et destructeur. On ne peut pas défendre les pauvres sans lutter pour la Terre-Mère, et vice-versa. L’engagement de Leonardo Boff avec les pauvres et avec la Terre a sans doute une matrice religieuse, mais tout écosocialiste peut accepter ses arguments et ses thèses, qu’il soit croyant ou non.

Dans ton livre « La guerre des dieux », tu réexamine la question wébérienne des rapports entre l’éthique d’une religion et l’esprit d’un mode de production. Tu analyses l’« anticapitalisme catholique », ses sources et ses modalités historiques et actuelles. Tu te réfères concrètement à la « tradition religieuse anticapitaliste de gauche ». Où se trouve actuellement selon toi l’anticapitalisme d’inspiration chrétienne et dans les autres religions ? Quel est son potentiel pour les résistances anticapitalistes et pour la transition écosocialiste ?

Il existe un anticapitalisme de gauche dans toutes les confessions chrétiennes, mais elle a une forme plus développée dans le catholicisme. Je crois que Max Weber avait raison en soulignant une certaine hostilité permanente de l’éthique catholique vis-à-vis de l’esprit du capitalisme. C’est une antipathie profonde qui a plutôt pris pendant très longtemps une tournure conservatrice et même réactionnaire. Néanmoins, au XXe siècle, à partir de Charles Péguy, apparaît un catholicisme socialiste. Quelque chose de similaire a existé également dans le judaïsme, mais bien plus en tant qu’expression d’intellectuels que comme un mouvement social. Il existe sans doute aussi des formes d’anticapitalisme de gauche dans d’autres religions, mais je n’ai pas la compétence pour en parler.

En France, et dans une moindre mesure dans d’autres pays d’Europe, il a existé dans les années 1950 et jusqu’à la fin des années 1970 un important courant catholique anticapitaliste, mais il a perdu beaucoup de son influence au cours des dernières décennies. En Amérique latine, c’est le contraire. Avec le christianisme de la libération il maintient jusqu’à aujourd’hui, en dépit de la répression du Vatican, une présence active de l’anticapitalisme catholique de gauche. Avec le nouveau pape François, un jésuite latino-américain, il est possible que se créent des conditions plus favorables pour le développement du christianisme de la libération.

Il existe une connexion importante entre ce qu’on appelle « l’écologie des pauvres », les communautés chrétiennes populaires et les groupes de base de diverses religions. Comment vois-tu ce phénomène et quelle est sa valeur ? Il y a-t-il certaines personnes et mouvements dans ce domaine que tu considères comme particulièrement significatives pour l’écolosocialisme ?

Les communautés chrétiennes de base sont l’une des principales composantes de « l’écologie des pauvres » en Amérique latine. Je n’ai pas suffisamment de connaissances que pour parler d’autres parties du monde. Chico Mendès, le dirigeant brésilien des grandes luttes paysannes et indigènes en défense de l’Amazonie, assassiné en 1988, était un socialiste d’origine chrétienne et un militant des communautés chrétiennes de base.

Aujourd’hui il se développe dans toute l’Amérique latine des luttes éco-sociales paysannes, souvent indigènes, contre les projets destructeurs des multinationales du pétrole ou des latifundistes de l’agro-business. Elles ont un caractère implicitement anticapitaliste et ont pour cela une grande importance d’un point de vue écosocialiste. Le mode de vie des cultures indigènes, le « buen vivir » (le Bien Vivre) et leur façon de se relier avec la Terre-Mère sont une référence importante pour l’écosocialisme. Comme le disait le péruvien Hugo Blanco, l’un des plus important dirigeant indigène d’Amérique latine lors d’une rencontre écosocialiste internationale à Belem do Para (Brésil) en 2009 ; « nous, les indigènes, nous pratiquons déjà l’écosocialisme depuis des siècles ».

Diverses églises chrétiennes mènent depuis un certain temps d’importantes initiatives pour la reconnaissance et la restitution de la dette écologique. Quelle importance accordes-tu à cette thématique dans la stratégie de l’écosocialisme ?

La dette écologique fait référence à la dette des pays riches et industrialisés du Nord vis-à-vis des pays du Sud pour le pillage qui a eu lieu pendant des siècles de leurs ressources naturelles naturelles, pour la destruction de leurs forêts, la pollution de leurs cours d’eau, l’appauvrissement de leurs sols, la réduction de la biodiversité.

Du point de vue écosocialiste, il est important que la thématique de la dette écologique ne soit pas posée par ces églises chrétiennes comme une question philanthropique ou de charité, mais bien comme une question de justice sociale. C’est l’un des arguments de l’importante campagne contre le remboursement de la dette – contractée avec la Banque Mondiale ou avec les banques du Nord – par les pays du Sud. L’obligation exigée aux multinationales du pétrole qu’elles indemnisent les populations indigènes et paysannes pour les terribles ravages causés dans l’environnement après de nombreuses années d’exploitation est un autre exemple positif, à condition de ne pas tomber dans le piège qui revient à mettre un prix sur la nature.

Dans l’un de tes textes sur le grand marxiste péruvien José Carlos Mariátegui, tu évoque la question de la « mystique révolutionnaire ». Ils existent dans les religions diverses mystiques et spiritualités de la libération qui ont une connexion étroite avec l’action des sujets qui mènent les luttes écologistes. Il y a au Forum Social Mondial un axe sur les éthiques et les spiritualités. Que ce soit en tant que personnes athées ou religieuses, considères-tu que l’écosocialisme doit aborder la thématique de la spiritualité et de la mystique ? Et si oui, de quel type et pourquoi ?

Dans un article fascinant de 1925, « L’Homme et le Mythe », Mariátegui écrivait ceci : « L’intelligence bourgeoise se complaît à une critique rationaliste de la méthode, de la théorie, de la technique des révolutionnaires. Quelle incompréhension ! La force des révolutionnaires ne réside pas dans leur science ; elle réside dans leur foi, leur passion, leur volonté. C’est une force religieuse, mystique, spirituelle. C’est la force du Mythe. L’émotion révolutionnaire, comme je l’ai écrit dans mon article sur Gandhi, est une émotion religieuse ».

La mystique n’est pas ici un rapport au divin mais bien la « foi, la passion, la volonté », l’engagement jusqu’au sacrifice de la vie. Le Mouvement des paysans sans terre (MST) brésilien a une conception similaire de la « mystique ».

La spiritualité se réfère plutôt à un large ensemble de valeurs éthico-religieuses. L’écosocialisme en tant que tel n’a pas à se poser la question de la mystique ou de la spiritualité, mais chacun de ses militant peut assumer ou non ces dimensions dans son combat pour un nouveau monde possible. J’ai présenté avec Frei Betto un document intitulé « Ecosocialisme et Spiritualité » au Forum Social Mondial de Belem (2009). Ses réflexions sur la spiritualité étaient un apport de mon ami Frei Betto.

Dans le texte que tu as cité antérieurement est évoqué un écrit de Mariátegui sur Gandhi, l’une des grandes personnalités religieuses du XXe siècle. La perspective analytique de Mariátegui constitue une « compréhension » de la personnalité religieuse et de l’action politique de Gandhi qui diffère substantiellement des autres approches marxistes, comme, par exemple, celle de Gramsci. Quelles composantes gandhiennes devrait avoir l’écosocialisme ?

Dans l’article de Mariátegui sur Gandhi, écrit en 1924, on trouve cette réflexion : « Le socialisme et le syndicalisme, en dépit de leur conception matérialiste de l’histoire, sont moins matérialistes qu’ils ne le paraissent. Ils s’appuient sur l’intérêt de la majorité, mais tendant à anoblir et à promouvoir la vie. Les Occidentaux sont mystiques et religieux à leur façon. L’émotion révolutionnaire n’est-elle pas une émotion religieuse ? Il se passe qu’en Occident, la religiosité s’est déplacée du ciel vers la terre. Ses motivations sont humaines, elles sont sociales et non divines. Elles appartiennent à la vie terrestre et non à la vie céleste ».

Il s’agit par conséquent d’une mystique et d’une religiosité « profane », terrestre. Sa signification est celle que j’ai tenté de définir antérieurement.

La figure de Gandhi a plusieurs facettes qui intéressent l’écosocialisme : la « mystique », la spiritualité, la non violence, la critique de la civilisation industrielle, l’organisation collective des opprimés en lutte contre le colonialisme. Il ne s’agit pas d’être « gandhiens » de manière dogmatique mais de récupérer dans son message les aspects qui correspondent aux nécessités de la lutte écosocialiste au XXIe siècle.

Dans ton texte « Marxisme et religion : la figure du Christ », tu analyses l’importance qu’a eu Jésus Christ chez certains penseurs et courants du marxisme classique. Considères-tu que sa vie et son message peuvent également avoir aujourd’hui leur importance pour l’écosocialisme ?

Les prophètes bibliques, le Christ et Saint-François, sont porteurs d’un message utopique – dans le sens noble du terme -, éthique, humaniste, anti-autoritaire, de rébellion contre l’injustice, d’amour des êtres humains et de la nature qui nous intéresse en tant qu’écosocialistes, que nous soyons croyants ou non.

Dans tes livres, tu abordes la crise de la civilisation et tu affirmes la nécessité de construire une nouvelle civilisation. Penses-tu qu’il faut unir « transformer le monde » et « changer la vie » ? Tu évoques également l’antagonisme entre « l’économie morale de la plèbe » et « l’économie capitaliste de marché ». Ces questions abordent des thématiques très profondes qui ont à voir avec une nouvelle éthique et une nouvelle anthropologie anticapitalistes. Je considère que pour la constitution du sujet écosocialiste la culture de la « simplicité volontaire » est fondamentale. En tant que personne qui a consacré une grande partie de ton énergie à la sociologie des religions, quelles dimensions des cultures religieuses de libération peuvent nourrir une culture écosocialiste ?

Bien plus que la « simplicité volontaire », ce qui m’intéresse dans les cultures religieuses de libération c’est la critique intransigeante, « prophétique », de l’idolâtrie de la marchandise, de la fausse religion du consumérisme, de l’adoration du Veau d’Or et de l’argent en tant que dieu Mammon.

Avec une autre terminologie, mais dans un sens équivalent, les écosocialistes marxistes rejettent le modèle de la consommation irrationnelle et le caractère insoutenable du capitalisme, du culte du marché, de la consommation ostentatoire, de l’obsolescence programmée, de la domination de « l’avoir » - l’accumulation de biens – sur « l’être », c’est à dire sur l’autoréalisation humaine.

Les cultures et religions indigènes ont une grande influence sur les nouveaux paradigmes politiques d’une nouvelle gauche révolutionnaire en Amérique latine, particulièrement en Bolivie et en Equateur. Quelle signification donnes-tu à cette réactivation culturelle et politique de cultures religieuses ancestrales ?

Nous avons beaucoup de choses à apprendre de ces cultures et religions indigènes. Elles sont en totale contradiction avec l’esprit du capitalisme. Elles représentent des traditions collectivistes, ce que soulignait déjà en parlant du « communisme inca ». Elles promouvaient des formes de vie simples, sans obsession consumériste (le « kawsay sumak », ou « buen vivir »), et une relation profondément respectueuse avec la Terre-Mère. Ces cultures inspirent les luttes indigènes contre les entreprises multinationales et les mégaprojets qui détruisent l’environnement. En dépassant le contexte local, elles ont impulsé le mot-d’ordre de lutte contre le capitalisme et la défense de la Pachamama à la Conférence des Peuples sur le Changement Climatique célébrée à Cochabamba en 2010. L’écosocialisme en Amérique latine s’inspire de ces cultures, dans lesquelles il reconnaît les sources d’un socialisme écologique indo-américain.

Tu as étudié en profondeur le judaïsme libertaire dans ton livre « Rédemption et utopie ». Il y a-t-il des éléments importants pour l’écosocialisme dans certains courants de la religion juive émancipatrice et prophétique ?

Ce qui m’intéresse chez les penseurs juifs libertaires – Martin Buber, Gustav Landauer, Erich Fromm, Ernst Bloch, parmi d’autres – c’est leur critique aiguë, d’inspiration romantique, de la civilisation industrielle, de la tyrannie du capital et de l’Etat, de la destruction de la nature par les « forces productives » capitalistes.

Walter Benjamin est l’un des grands auteurs que tu as étudié. Il y a dans son œuvre une approche particulière et originale de la question religieuse dans ses avertissements sur la désorientation de la civilisation capitaliste et les réactions face à elle. Que devons-nous intégrer à la culture écosocialiste de son approche ?

Avec sa critique de l’idéologie du progrès linéaire, Walter Benjamin est une sorte de précurseur de l’écosocialisme. Si Benjamin rejette les doctrines du progrès, il n’en cesse pas moins d’affirmer la nécessité d’une alternative radicale au désastre imminent : l’utopie révolutionnaire. Les utopies, les rêves d’un avenir différent, naissent – écrit-il dans « Paris, capitale du XIXe siècle » (1935) – intimement associée à des éléments venant de l’histoire archaïque (« Urgeschischte ») ; c’est à dire d’une société primitive sans classe.

Dans son essai sur Bachofen de 1935, Walter Benjamin développe de manière plus concrète cette référence à la préhistoire. Si l’œuvre de Bachofen sur le matriarcat a autant intéressé Friederich Engels que le penseur anarchiste Elisée Reclus, c’est pour son « évocation d’une société communiste à l’aube de l’histoire », une société sans classe, démocratique et égalitaire, impliquant une véritable « subversion du principe d’autorité ».

Les sociétés archaïques sont également celles au sein desquelles existe une plus grande harmonie entre les humains et la nature. Dans son livre sur « Les passages parisiens », Walter Benjamin remet en question la « domination » (« Beherrschung ») de la nature et son « exploitation » (« Ausbeutung  ») par les êtres humains. Comme Bachofen l’avait démontré, Walter Benjamin attire lui aussi l’attention sur la « conception meurtrière (’mörderisch’) de l’exploitation de la nature ». La conception capitaliste/moderne dominante à partir du XIXe siècle n’avait pas existé dans les sociétés matriarcales, parce que la nature était perçue comme une mère généreuse (« schenkenden Mutter »). Ces réflexions ont une grande similitude avec les résolutions de la Conférence des Peuples célébrées à Cochabamba en 2010.

Pour Walter Benjamin, il ne s’agit pas – ni pour Engels également, ou pour le socialiste libertaire Elisée Reclus – de revenir à un passé préhistorique mais bien de poser la perspective d’une nouvelle harmonie entre la société et l’environnement naturel.

Plusieurs dizaines d’années avant l’apparition de la théologie de la libération, Walter Benjamin avait déjà proposé une alliance entre la théologie et le matérialisme historique. Nous trouvons dans ses thèses « Sur la conception de l’histoire » de 1940 une « correspondance » - dans le sens que donne Baudelaire à ce terme dans son poème « Les correspondances » - entre théologie et politique, entre le paradis perdu dont nous éloigne la tempête appelée « progrès » et la société sans classe en harmonie avec la nature, située à l’aube de l’histoire. Il établit une « correspondance » entre l’ère messianique du futur et la nouvelle société sans classe, ainsi qu’une nouvelle harmonie du socialisme avec la généreuse Terre-Mère.

Source : http://www.fuhem.es/revistapapeles/
Traduction française pour Avanti4.be : Ataulfo Riera

Posté par Alaindependant à 23:33 - - Permalien [#]
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Sacs d'embrouilles

Ci-devant gros bonnet de la France à fric en Françafrique, le conseiller de l'ombre Jean-Yves Ollivier est entré dans la lumière en 2013 par l'entremise d'un film documentaire sud-africain, Plot for Peace, primé aux festivals de Galway, des Hamptons et de Palm Springs, décrivant son rôle dans la chute de l’apartheid et la libération de Nelson Mandela, avec des témoignages de Winnie Mandela, l’ex-femme de « Madiba », Thabo Mbeki, Joachim Chissano, Denis Sassou-Nguesso, respectivement anciens chefs d’État de l’Afrique du Sud, du Mozambique et du Congo, ou encore du diplomate américain Chester Crocker.

 Dans la foulée, il a fait paraître chez Fayard son autobiographie sous le titre Ni vu ni connu dans lequel il livre sa vérité sur son étrange parcours qui lui fit jouer un rôle notable dans la libération en 1988 des quatre otages français retenus au Liban par le Hezbollah après qu'il eut fait procéder en 1987 à l'échange de 133 soldats angolais et d'une cinquantaine de combattants du SWAPO de Namibie contre le capitaine sud-africain Wynand DuToit.

 Suivent moult péripéties où l'on croise des politiques éminents de l'Hexagone (Jacques Chirac, Michel Roussin, François Mitterrand...) et des barbouzards fameux comme Jacques Foccart, mais aussi presque tous les dirigeants du Continent noir d'hier et d'aujourd'hui.

 Bien que se poussant parfois un peu du col, ce témoignage s'avère particulièrement éclairant sur les ténèbres de la politique africaine contemporaine.

 

Bernard DELCORD

 

Ni vu ni connu par Jean-Yves Ollivier, Paris, Éditions Fayard, février 2014, 327 pp. en noir et blanc au format 15,3 x 23,5 cm sous couverture brochée en couleurs, 20 € (prix France)

Posté par Luc Colles à 22:04 - Permalien [#]
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lundi 9 juin 2014

Echos du monde musulman n°225 (9 juin 2014)

   Une opération internationale en Libye ?

 Selon des informations partielles et un peu confuses une opération internationale serait actuellement menée contre les djihadistes de Libye occidentale. Le général libyen Khalifa Haftar participerait à leur encerclement (ou, du moins, en parle), avec un fort appui de l'armée algérienne et de forces spéciales françaises et américaines. Le chef djihadiste Mokhtar Belmokhtar, aurait été arrêté.

Difficile d'en dire plus, beaucoup d'informations n'étant que la reprise du même écho et la position officielle de l'Algérie étant depuis longtemps et encore aujourd'hui «  pas un soldat en dehors de nos frontières ».

Tunisie : dialogue – discorde, suite

On se souvient de l'accord sur la constitution et de la mise en place d'un gouvernement politiquement neutre. Mais ça ne règle pas tout : chacun veut gagner les prochaines législatives et présidentielles et on se dispute donc sur leurs modalités. Les sondages sont fluctuants et il est prématuré de tirer une tendance pour des élections auront lieu au mieux fin 2014… ou en 2015 si les désaccords continuent.

 En attendant, le tourisme continue de progresser, ce qui a l'avantage de recréer instantanément des emplois. Mais l'outil s'est dégradé, et le niveau de 2010 n'est pas retrouvé. La ministre « mouille sa chemise » et utilise son image avenante et dynamique dans les médias et dans toutes les langues, après une carrière choc dans des entreprises internationales. Nous sommes heureux de lui donner un modeste coup de main :

https://www.youtube.com/watch?v=Owt__gSSc-Q#t=21

 Mme Amel Karboul, ministre du tourisme, vantant la chaleur humaine, culinaire et climatique -elle parle ici aux Québécois- de la Tunisie (publicité purement amicale !)

 

L'appel du CFCM et son écho au Maroc

Le conseil français du culte musulman (CFCM) a publié un document sur les droits et devoirs des musulmans de France, dont le volet relatif au radicalisme tombe au moment de l'arrestation du Français Mehdi Nemmouche, soupçonné de la tuerie du Musée juif de Bruxelles. Pour le CFCM, les musulmans de France sont « inquiets de l’attractivité des thèses radicales auprès d’une fraction de la jeunesse en quête de sens, confrontée à des injustices et inégalités ... Cette voie radicale profite des fragilités personnelles et recourt souvent à la manipulation et au dévoiement des textes sacrés.... Les institutions, les élites et les pouvoirs publics doivent conjuguer leurs efforts avec les familles musulmanes pour juguler ces actions subversives qui ternissent l’image de la religion musulmane »

La presse marocaine a fait écho à cette déclaration. Mes lecteurs peuvent-ils me dire ce qu'il en est au Sahel, en Tunisie et en Algérie ?

 

Égypte : un coup à droite, un coup à gauche

Le Mouvement du 6-Avril, responsable de la chute de Moubarak en 2011 et qui manifeste aujourd'hui contre le régime du général Sissi, nouveau président, est maintenant interdit. Cela pour "diffamation" envers l'Égypte, et "collusion" avec des groupes étrangers. Cette décision d'un tribunal du Caire intervient le même jour que la condamnation de 700 partisans du président Mohamed Morsi, destitué le 3 juillet par l'armée.

Vous souvenez que le général Sissi vient d'être élu avec 97 % des voix, mais une participation initialement faible. Le vote a été prolongé d'une journée pour que le nombre de voix du nouvel élu soit supérieur à celui dont avait bénéficié l'ex-président Morsi. L'abstention serait surtout venue du Mouvement du 6 avril, des salafistes (islamistes opposés au Frères Musulmans), ainsi que de l'absence d'une campagne électorale contradictoire.

 

La presse algérienne, suite

Nous avons rappelé ici la liberté de ton de la presse algérienne ou du moins de certains journaux. Cela s'explique en partie par l'indépendance que certains ont acquis en montant leur propre imprimerie (El Watan, El Khabar et Le Quotidien d’Oran) et qui leur permet d’échapper aux pressions politiques qui s'exerçaient par l'imprimerie publique. À l'inverse, des petits journaux non seulement n'y échappent pas mais de plus seraient très orientés en contrepartie de la publicité publique. Cela aurait été particulièrement visible pendant les présidentielles.

 

Provocation et coopération marocaine

À l'occasion de la crispation franco-marocaine nous avons parlé, avec la suspension de la coopération juridique, Hamid Chabat, patron de l'Istiqlal a proposé de remplacer le français par l'anglais en tant que « 2e langue » derrière des langues nationales que sont l'arabe et le berbère (rappelons que le terme de « langue nationale » n'a pas de contenu juridique précis,  contrairement à « langue officielle »). J'ignore l'écho qu'a eu cette déclaration, qui n'a donc pas dû être massif. Par contre, sur le terrain, on remarque que certaines entreprises internationales demandent un bon niveau « de français et d'anglais » et non plus seulement « de français ». De mauvais esprits font le rapprochement avec le prosélytisme protestant s'appuyant sur des bibles anglophones.

Rappelons que l'Istiqlal a été l'origine de l'arabisation de l'enseignement public marocain avec les conséquences catastrophiques que la plupart des Marocains admettent aujourd'hui. L'expérience devrait donc rappeler que jouer avec les langues peut être très dangereux.

En sens inverse, le premier forum franco-marocain d’administration publique a été officiellement lancé, le 22 mai, à Rabat. « Il a pour but de créer des liens entre les personnes issues de l’administration ayant suivi des formations de courte durée en France en diffusant des informations utiles (offres de formation, actualités politiques et institutionnelles), en organisant l’échange de bonnes pratiques, les rencontres de décideurs, de responsables et des fonctionnaires d’horizons différents autour de l’idée des valeurs du service public » (résumé du discours de Mme Bernoussi, DG de l’ENA).

Loin de ces remous, les retraités français ont classé le Maroc meilleur « paradis de retraite à l'étranger » devant la Thaïlande, l’île Maurice, la Tunisie et le Portugal, du fait de sa francophonie, de la sécurité, des soins médicaux etc.

 

Festival et islamisme

Toujours au Maroc, la guéguerre (par opposition à des conflits plus violents dans d'autres pays musulmans) entre les islamistes « un peu » au pouvoir et les jeunes en quête de distraction a aujourd'hui pour objet les festivals. Le PJD (parti islamiste du premier ministre), rappelle qu'il est de son devoir de critiquer « ce qui fait tant de mal à nos enfants et à notre jeunesse ». Cela pour le principe, mais aussi en détail (la tenue vestimentaire de telle chanteuse). Le PJD déplore que les télévisions publiques en diffusent les images. La ministre de la culture, qui, elle, est d'un autre parti de la coalition, salue au contraire le festival Mawazin de Rabat comme un succès mondial pour le Maroc.

 

Malékites contre wahhabites

On sait qu'au Maghreb comme au Sahel, l'islam local malékite, considéré comme modéré, est sous vive pression des missionnaires wahhabites lestés de pétrodollars. On sait peut-être moins que ces derniers ont appuyé l'élection de l'actuel président du Mali.

Dans le cadre de son offensive diplomatique et commerciale au Sahel, le Maroc  est en train de former 500 imams maliens. Réaction des wahhabites de ce pays : « notre gouvernement trahit la laïcité » (sic !) en donnant la préférence au malékisme.

 

 

Posté par Luc Colles à 15:29 - - Permalien [#]
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Clermont-Ferrand: conférence "Les gourous de la com" le 12 juin

Amis du Temps des Cerises

Jeudi 12 juin – 20 h - Amphi 2 – FAC DE LETTRES - 29 Boulevard Gergovia – Clermont-Ferrand


Aurore GORIUS
Journaliste d’investigation française indépendante, qui s’est spécialisée dans les enquêtes économiques et politiques.

Les Gourous de la "Com"


Ils vivent dans l’ombre des puissants, mais ils exercent eux-mêmes un pouvoir et une influence largement ignorés du grand public : les conseillers en communication contrôlent aujourd’hui l’image des gouvernants comme des grands patrons et ils sont passés maîtres dans l’art de manipuler les journalistes et l’opinion. Désormais, ils participent également aussi bien aux décisions stratégiques des politiques qu’à celles des groupes du CAC 40. Ils s’appellent Anne Méaux, Stéphane Fouks ou Michel Calzaroni et répondent ici pour la première fois, comme nombre d’autres acteurs, leaders politiques ou figures patronales, aux questions sans concession des auteurs. Ils se sont construits de gigantesques réseaux d’influence, qui agissent en coulisses pour des intérêts privés.
Quelles sont les méthodes de ces «faiseurs de rois» ? Comment pratiquent-ils le lobbying et le «média-training», pour qui et avec quels résultats ? Une enquête inquiétante sur les dérives de la démocratie rendues possibles par le rôle devenu central de ces femmes et hommes de l’ombre.



Les Amis du temps des cerises sont aussi ici:

 
http://www.amistempsdescerises.org/

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dimanche 8 juin 2014

Crise écologique, pas d'illusion quant à la facilité de sortir de l'impasse !

Et, finalement,dit Anselm Jappe, le recours à la critique marxienne de la marchandise évite de s’en prendre simplement à une prétendue « nature humaine », comme le font certains courants écologistes pour qui c’est l’être humain en tant que tel qui s’oppose à la nature et qui la détruit. La critique marxienne nous amène à concevoir que c’est la société basée sur la valeur marchande en tant que structure presque totale, ou pour mieux dire totalisante, qui a rendu si destructif l’agir humain envers la nature. Cette société existe maintenant depuis plusieurs siècles, et elle s’est étendue au globe entier. Elle n’est plus l’affaire d’un groupe restreint de « capitalistes ». Elle a colonisé toute la vie, en déterminant, à un degré majeur ou mineur, les mentalités et les comportements de presque tous les habitants de la terre. De ce point de vue, la critique marxienne ne cautionne aucune illusion quant à la facilité de sortir de l’impasse. Ni le développement durable, ni la pendaison des banquiers, ni des communautés d’autoproduction agricole, ni des protocoles climatiques ne vont résoudre les problèmes...

Prenons connaissance plus avant de la démarche de Anselm Jappe.

Michel Peyret


Éloge de la « croissance des forces productives » ou critique de la « production pour la production » ? Le « double Marx » face à la crise écologique

vendredi 23 mai 2014, par Anselm Jappe

Heureusement, les temps sont passés où l’on pouvait l’emporter sur un adversaire dans un débat rien qu’en citant un passage approprié de Marx (ou en l’inventant, comme le faisait Althusser selon son propre aveu). Heureusement, sont aussi passés les temps où l’on devait avoir honte de se référer encore à un auteur que la chute du mur de Berlin aurait réfuté à jamais, selon la doxa néolibérale. Aujourd’hui, il est difficile de ne pas utiliser les instruments de Marx pour comprendre ce qui nous arrive, et en même temps nous ne sommes pas obligés de prendre au pied de la lettre chacune de ses phrases.

Dire cela n’est pas une invitation à un pillage de ses idées, à un usage éclectique où chacun puise chez Marx ce qui lui plaît le plus. Il ne s’agit pas non plus de débiter la lapalissade qu’il y a du bon et du moins bon chez Marx, que son œuvre, comme toute œuvre, est contradictoire et qu’il était, lui aussi, fils de son temps et en partageait les limites, notamment en ce qui concerne l’admiration excessive pour le progrès. Il est plus prometteur de distinguer entre un Marx « exotérique » et un Marx « ésotérique » : dans une partie de son œuvre – la partie quantitativement majeure – Marx est un fils dissident des Lumières, de la société du progrès et du travail, dont il prônait une organisation plus juste à réaliser à travers la lutte des classes. Dans l’autre partie, la partie « ésotérique », il critiquait les catégories de base de la société capitaliste : la valeur et le travail abstrait, la marchandise et l’argent. Il démontrait que ces modalités de la production, loin d’être des présupposés neutres ou positifs, sont déjà en tant que tels négatifs et destructeurs, mais sont aussi historiquement limités à la seule société capitaliste. Ensuite, le marxisme, dans presque toutes ses variantes, n’a retenu que le Marx exotérique et s’est battu, avec plus ou moins de succès, pour une meilleure distribution de la valeur, de la marchandise, du travail et de l’argent, en oubliant toute critique théorique ou pratique de ces catégories elles-mêmes.

Une partie de l’œuvre de Marx prône indiscutablement le développement des forces productives comme présupposé de toute émancipation, et accuse même la bourgeoisie d’y faire obstacle. À ce titre, sa pensée participe de l’enthousiasme pour le progrès, typique de son époque. Une grande partie du marxisme historique a prolongé cette vue, notamment dans les pays du « socialisme réel ». Cependant, dans l’autre partie de son édifice théorique, Marx a analysé la « production pour la production », la production comme but en soi, finalité tautologique et autoréférentielle du système fétichiste de la production de marchandises. Il ne paraît pas possible aujourd’hui de comprendre la crise écologique, en tant qu’imbrication entre l’évolution technologique et le capitalisme, si l’on ne tient pas compte des contraintes pseudo-objectives qui dérivent de la valorisation de la valeur à travers le travail abstrait et qui poussent à consommer la matière concrète du monde pour satisfaire les exigences abstraites de la forme-marchande. Voilà en deux mots l’enjeu essentiel.

Il est fort utile de réunir, comme l’a fait Michael Löwy dans son livre sur l’écosocialisme [1], les passages où Marx exprime des doutes sur la logique productiviste et où il reconnaît que l’accumulation du capital est indifférente tant aux besoins humains qu’aux ravages infligés à la nature. Il y a des phrases où Marx et Engels indiquent dans la pollution, la dégradation de la nourriture ou dans l’épuisement des sols des effets du capitalisme. Mais ce florilège n’arrive qu’à démontrer que Marx n’était pas productiviste jusqu’au bout et qu’il gardait des doutes. En ce qui concerne une reconnaissance explicite de la destruction des bases naturelles, il est sûr que William Morris voyait plus clair que Marx.

La véritable contribution de la critique de l’économie politique de Marx, telle qu’il l’a formulée surtout dans ses œuvres de la maturité, au débat écologique réside dans l’analyse d’un mode de production où le travail possède une double nature : abstrait et concret. Ses produits, les marchandises, ont la même double nature – valeur abstraite et valeur d’usage concrète. Il en dérive une subordination du concret à l’abstrait qui constitue le noyau de la société capitaliste et qui représente sa véritable spécificité historique. Et même si Marx lui-même n’en tire pas directement des conséquences sur le plan de ce que nous appelons aujourd’hui « écologie », ces conclusions s’imposent presque d’elles-mêmes à des lecteurs attentifs. Elles sont, à mon humble avis, indispensables pour comprendre la folle logique productiviste à laquelle nous nous trouvons soumis. Développer ce noyau de la théorie de Marx à la lumière de tout ce qui est arrivé ensuite me semble plus utile pour comprendre notre époque que, par exemple, se référer directement à la pensée proto-socialiste, ou à la thermodynamique…

Cela permettra surtout de reconnaître en quoi la catastrophe écologique est la conséquence inévitable d’une société où le concret – le travail concret, la valeur d’usage, les besoins et désirs humains – n’existe socialement qu’en tant que « représentation », incarnation, support matériel indispensable, mais « collatéral » de la seule réalité qui compte, même si c’est une réalité fantasmagorique : la valeur abstraite créée par le travail réduit à la seule dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée en temps, et qui possède sa représentation visible dans l’argent. Cela constitue la structure de base de la société capitaliste, et tout le reste en dérive. Le propre de la société capitaliste n’est pas l’injustice, la domination, l’exploitation, le vol du surproduit extorqué à des individus privés de moyens de production : tout cela a existé en bien de sociétés précapitalistes. Mais c’était toujours une lutte autour de la répartition d’un produitconcret, et elle se déroulait dans des conditions qui restaient essentiellement identiques, ou ne changeaient que très lentement. Seulement, le capitalisme a déchaîné un dynamisme aveugle et illimité, une poursuite de richesse sans bornes. Tout ce qui est concret a des limites. Ce ne sont que la valorisation de la valeur à travers le travail et son accumulation en forme d’argent et de capital qui sont illimitées. Lorsque toute production ne sert qu’à augmenter la somme d’argent investie, quand le seul but est de transformer cent euros en cent vingt, ensuite en cent quarante, etc., le mode de production est gouverné par ce que Marx appelle le « sujet automate » : la valeur. Les êtres humains, même les plus puissants, se trouvent à la traîne du système qu’ils ont créé sans le savoir et qu’ils doivent alimenter chaque jour, même à leurs propres dépens, sous peine de leur ruine. Marx a donné le nom de « fétichisme de la marchandise » à cette renonciation de l’homme à ses pouvoirs. Il est évident que certains individus, certains groupes sociaux tirent beaucoup plus de bénéfices que d’autres de ce système : mais eux-mêmes n’en sont ni les créateurs ni les véritables dirigeants. Ils ne sont que les sous-officiers du capital, comme les appelait Marx.

La crise économique et écologique globale n’est pas le fruit d’une conjuration des puissants méchants et avides (même si ceux-ci peuvent en déterminer quelques développements particuliers). Dans le débat écologique, on retombe souvent dans un mélange de psychologie et de moralisme qui explique tous les maux du monde avec les agissements d’individus ou de groupes prédateurs, conçus comme une espèce de conspiration permanente : « les capitalistes », les politiciens corrompus, les banquiers, les eurocrates,le groupe Bilderberg,les impérialistes, les multinationales… Malheureusement, des mouvements comme Occupy Wall Street se sont largement empêtrés dans ce bourbier de la critique personnalisante qui peut porter aux pires populismes (le mouvement récent desForconien Italie en a été un exemple).

Il ne vaut guère mieux de centrer l’analyse sur la seule critique des « mentalités » ou des « idéologies », par exemple en parlant du « rapport occidental à la nature » ou du « culte de l’avoir » : en effet, d’où viennent les mentalités elles-mêmes ? Comment se sont-elles diffusées dans une société donnée ? Ainsi, on ne fait que déplacer la question.

Et, finalement, le recours à la critique marxienne de la marchandise évite de s’en prendre simplement à une prétendue « nature humaine », comme le font certains courants écologistes pour qui c’est l’être humain en tant que tel qui s’oppose à la nature et qui la détruit. La critique marxienne nous amène à concevoir que c’est la société basée sur la valeur marchande en tant que structure presque totale, ou pour mieux dire totalisante, qui a rendu si destructif l’agir humain envers la nature. Cette société existe maintenant depuis plusieurs siècles, et elle s’est étendue au globe entier. Elle n’est plus l’affaire d’un groupe restreint de « capitalistes ». Elle a colonisé toute la vie, en déterminant, à un degré majeur ou mineur, les mentalités et les comportements de presque tous les habitants de la terre. De ce point de vue, la critique marxienne ne cautionne aucune illusion quant à la facilité de sortir de l’impasse. Ni le développement durable, ni la pendaison des banquiers, ni des communautés d’autoproduction agricole, ni des protocoles climatiques ne vont résoudre les problèmes. De l’autre côté, la critique marxienne souligne que la racine du malheur moderne, c’est-à-dire le travail abstrait, la valeur, etc., sont des phénomèneshistoriques, elle rappelle que beaucoup de sociétés ont vécu différemment et qu’on pourra donc également bâtir un mode de vie sur d’autres bases : un monde où le concret n’est pas réduit à être au service d’un fétiche sans contenu s’autoreproduisant et s’accumulant sans cesse.

La crise écologique et l’épuisement des ressources naturelles ne sont pas des aspects accessoires du mode de production capitaliste et ne peuvent pas être évités en établissant un capitalisme plus « sage », modéré, vert, durable. Ces crises découlent de son principe de base : la « valeur » d’un produit sur le marché n’est déterminée que par le temps de travail vivant qui est socialement nécessaire pour sa production. La concurrence entre capitaux et la recherche permanente des gains de productivité, moteur du système capitaliste, poussent à utiliser toutes les inventions technologiques qui font économiser du travail : on produit toujours plus avec moins de travail. Un artisan fabriquait une chemise en une heure, un ouvrier à la machine en fait dix en une heure. Mais les technologies ne créent pas de la valeur nouvelle : seul le travail humain, au moment de son exécution, a ce pouvoir. La chemise faite à la machine, dans notre exemple, ne contient que six minutes de travail, et donc de valeur. La partie de survaleur et de profit – le seul but de tout ce processus – sera forcément mince, quelque grand que puisse être le taux d’exploitation. La production de la chemise industrielle consomme autant de ressources que celle de la chemise artisanale – c’est le côté concret. Mais, côté abstrait, côté valeur, il faut en produire dix, rien que pour éviter la contraction de la masse de valeur et de survaleur, et il faut donc consommer dix fois plus de ressources pour obtenir la même quantité de valeur et de profit – et il faut créer après coup le besoin social pour dix fois plus de chemises.

Je dirais que ce petit exemple contient toute la dynamique folle du productivisme. Marx savait bien pourquoi il affirmait au début duCapitalque la double nature du travail était sa découverte la plus importante et pourquoi il commence son exposition avec elle, bien avant de faire intervenir les classes sociales.

On peut donc difficilement expliquer la crise écologique d’une manière structurelle sans avoir recours aux motivations subjectives des acteurs, si l’on récuse les catégories de la critique marxienne de l’économie politique. Il devient alors également difficile de comprendre la force énorme de la contrainte exercée par ce mécanisme en évolution permanente. C’est ce qui manque à des larges pans de la critique anti-productiviste et qui la fait souvent apparaître tronquée, voire naïve. De l’autre côté, on n’arrive pas non plus à cerner le problème si l’on réduit la théorie marxienne à une critique de la domination personnelle exercée par les propriétaires juridiques des moyens de production, au lieu de voir dans les propriétaires, ou leurs substituts, les gestionnaires d’un procès qui les dépasse. Cette difficulté à saisir la nature profonde du mode de production capitaliste comporte ensuite régulièrement des propositions « pratiques » qui tiennent en général plus de l’alter-capitalisme que de l’anticapitalisme, malgré leurs intentions affichées.

L’approche que je viens d’ébaucher présente donc des points de convergence et de divergence avec l’écosocialisme défendu par Löwy et la décroissance avancée par Latouche. L’écosocialisme se propose d’unir la pensée marxiste et l’écologie et rappelle le fait qu’on ne peut pas sortir du productivisme et de la croissance forcée sans sortir du capitalisme. Mais – et c’est une question de taille – qu’est-ce qu’on entend ici par capitalisme ? Et où l’écosocialisme situe-t-il l’essence de la pensée marxiste ?

Löwy cite Hervé Kempf, qui parle d’« une classe dirigeante prédatrice et cupide [qui] fait obstacle à toute velléité de transformation effective ; presque toutes les sphères de pouvoir et d’influence sont soumises à son pseudo-réalisme… cette oligarchie, obsédée par la consommation ostentatoire et la compétition somptuaire », et Löwy y ajoute « les décideurs de la planète – milliardaires, managers, banquiers, investisseurs, ministres, parlementaires et autres ’experts’ » [2]. Donc, les capitalistes et les ennemis de la nature, ce sont toujours les autres ? Les immigrés et les travailleurs chinois qui se tuent au travail pour avoir leur portable ou leur voiture ne sont que victimes de la publicité ? Est-ce que ce sont seulement les riches qui détruisent la planète, comme le dit le titre du livre de Kempf ? Ou s’agit-il plutôt d’un mode de vie accepté par presque tous actuellement – ce qui cependant n’en fait pas l’expression d’une « nature humaine », mais reste spécifiquement capitaliste ? Que dire de la lutte grotesque contre l’écotaxe en Bretagne ou de la résistance qu’opposent les petits cueilleurs de cuivre au Pérou au gouvernement qui leur impose d’arrêter leurs activités, assurément très nocives, ou des ouvriers qui défendent bec et ongles leurs postes de travail cancérogènes ?

Critiquer le rôle que le mouvement ouvrier a toujours attribué au prolétariat, ou à ses successeurs, ne veut pas dire de rompre avec la théorie de Marx ! Un des premiers à le faire a été André Gorz, cité comme nom tutélaire autant par Löwy que par Latouche. Gorz a été un des premiers à démontrer que le travail ne peut pas constituer la base de l’émancipation sociale. Cependant, un autre point commun de ces auteurs est d’insister encore sur la « sauvegarde de l’emploi » [3]. Ce qui n’est pas seulement « irréaliste » – au mauvais sens du terme – mais surtout incompatible avec l’enseignement central qu’on peut tirer de Marx : il faut rompre avec le travail comme forme d’organisation sociale et comme créateur de « valeur » – ce qui implique de penser en fonction des besoins, et non du travail.

Mais Latouche tombe dans le keynésianisme, quand il arrive aux « propositions immédiates » : sortie de l’euro, inflation contrôlée, plein emploi… et ce seraient les premiers pas pour « sortir de l’économie » [4] ! Löwy, pour sa part, parle d’une « abolition graduelle du marché » [5]– tandis que Marx avait déjà dit clairement dans saCritique du Programme de Gothaque l’échange marchand doit disparaîtredès le débutde la transformation socialiste, et non à sa fin.Pour sa part, Latouche veut garder les biens non matériels dans une forme marchande [6]« au moins pour partie » – comme si le secteur marchand tolérait à ses côtés un secteur non marchand. Gorz avait finalement renoncé à cette idée après l’avoir défendue longtemps.

Même la meilleure autogestion démocratique de la production, « garantie sans bureaucrates », ne sert à rien si l’on ne se libère auparavant du carcan de la valeur, de l’argent, de la concurrence, du travail. Le « sujet automate » de la valeur pourra être aboli, parce qu’il n’a pas toujours existé. Mais il ne se laisse pas dicter d’autres règles. Une usine gérée par les ouvriers dans un régime qui reste basé sur le marché et la concurrence va suivre la logique de la valeur comme toute autre unité de production.

Faut-il alors abolir par décret argent et salaire, profit et travail, marchandise et échange, d’un jour à l’autre ? En vérité, sortir de l’argent et du travail n’est pas un programme « utopique », il n’est pas non plus nécessaire d’évoquer les Khmer rouges… parce que c’est le capitalisme lui-même qui se charge de ce programme. Mais il le fait d’une manière catastrophique, sans permettre de vivre sans travail et sans argent. Le défi pour une pensée et une pratique critiques aujourd’hui est plutôt de trouver des réponses à l’anomie qui en résulte.

Les décroissants et les maussiens opposent souvent Karl Polanyi ou Marcel Mauss à Marx. Effectivement, Marx n’a pas présenté une critique explicite de l’homo œconomicuset de l’homme prométhéen – mais la seule critique possible qui ne se limite pas à une vision « idéaliste » de l’histoire ne peut être tirée que de l’œuvre de Marx. Beaucoup de gens, de Castoriadis à Marshall Sahlins, de Louis Dumont à Habermas, et Latouche lui-même, sont partis en guerre contre l’ « économicisme » marxiste – qui est un phénomène bien réel, chez les marxistes et en partie chez Marx lui-même. Mais ils n’ont pas su voir que sa meilleure critique pouvait être prononcée sur la base de la critique marxienne de l’économie politique.

La valeur de la pensée de Marx réside dans le fait de saisir la totalité du capitalisme. Cela ne veut pas dire qu’il s’agit d’une pensée qui explique tout à partir d’un seul principe, moins encore qu’elle veut être une pensée totalitaire. Mais elle reconnaît le fait que c’est le capitalisme qui est une totalité réelle, et en même temps négative et brisée – et c’est bien sa spécificité historique. Vouloir ancrer la décroissance à gauche, mais en faisant l’économie de Marx pour se référer plutôt aux premiers socialistes, signifie se priver de la seule théorie cohérente de l’ensemble capitaliste à la faveur d’autres pensées qui peuvent avoir raison contre Marx sur un point ou l’autre, mais sans jamais avancer une théorie complète.

Pour Latouche, les tentatives pour unir marxisme et écologie ne sont pas « convaincantes » [7]. En même temps, il prétend que la décroissance est le véritable héritier du marxisme, en admettant donc implicitement la dimension anti-productiviste de la pensée marxienne. Et, d’une certaine manière, il n’a pas tort : la critique de l’économie elle-même, et du travail qui la fond, est le legs le plus profond de la théorie marxienne, comme l’ont montré, chacun à leur manière, l’École de Francfort, les situationnistes, les théoriciens de la critique de la valeur. Mais ceux-ci savaient bien que sortir de l’économie et sortir du capitalisme vont de pair, et que ce projet ne se réalisera pas sans grands conflits et luttes. Deux aspects que la décroissance esquive volontiers, tandis que l’écosocialisme en paraît plus conscient. Mais il faut dépasser l’économie, pas seulement la ré-encastrer. Et, plus que toute autre chose, il faut dépasser l’imaginaire capitaliste dans les têtes, c’est-à-dire l’identification de l’abondance marchande avec la richesse possible de la vie.

Je veux donc conclure avec un auteur qui m’est cher, lorsqu’il parlait en 1957 de « la nécessité d’envisager une action idéologique conséquente pour combattre, sur le plan passionnel, l’influence des méthodes de propagande du capitalisme évolué : opposer concrètement, en toute occasion, aux reflets du mode de vie capitaliste, d’autres modes de vie désirables ; détruire, par tous les moyens hyper-politiques, l’idée bourgeoise du bonheur » [8].

Notes

1- Michael Löwy,Écosocialisme, L’alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Paris, Mille et une nuits, Fayard, 2011.

2- M. Löwy,Écosocialisme,op. cit., p. 9.

3- «  Chaque transformation du système productif … doit se faire avec la garantie du plein emploi de la force de travail  » (M. Löwy,Écosocialisme,op. cit.,p. 40).

4- Serge Latouche,Vers une société d’abondance frugale, Contresens et controverses sur la décroissance, Paris, Mille et une nuits, Fayard 2011, p. 23.

5- M. Löwy,Écosocialisme,op. cit.,p. 58.

6- S. Latouche,Vers une société d’abondance frugale,op. cit., p. 110.

7- S. Latouche,Vers une société d’abondance frugale,op. cit., p. 109.

8- Guy Debord, «  Rapport sur la construction de situations et sur les conditions de l’organisation et de l’action de la tendance situationniste internationale  », Texte fondateur de l’Internationale situationniste, Paris, 1957, p. 13.

 

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Charles Plisnier

Nous allons publier quelques articles sur Charles Plisnier. Nous renvoyons à la notice de wikipedia ceux qui aimeraient découvrir ce grand écrivain dont la trajectoire ne manquera pas d'être mise en parallèle avec celle de Roger Garaudy; d'abord communiste, Plisnier est devenu chrétien sans renier les fondements du communisme.

Voici un extrait de cette notice:

En 1919, il commence des études de droit à l'Université libre de Bruxelles et adhère au communisme. Docteur en droit au barreau de la Cour d'Appel de Bruxelles en 1922, il se fixe dans la capitale où ses activités politiques l’éloignent de l’écriture pendant près de dix ans. Admirateur de la révolution russe, il participe à tous les congrès communistes en Belgique et à l'étranger. En 1925, il devient directeur du Secours Rouge international. Déçu par son dernier voyage en Russie et ayant affirmé ses sympathies trotskistes en 1928, il est exclu du Parti communiste. Il ralliera ensuite le POB et participera notamment à la campagne en faveur du célèbre plan défendu par Henri De Man. Plisnier se convertit ensuite au christianisme, sans abandonner ses convictions socialistes. Il participe notamment au Congrès national wallon de Liège en 1945, où il s'exprime dans le sens rattachiste1, option qu'il abandonna à la fin de sa vie, si l'on en croit sa Lettre ouverte à ses concitoyens (posthume), où il prône une solution fédéraliste tant pour la Belgique que pour l'Europe. Toute son œuvre vibre de ces trois passions : la chrétienne, la socialiste, la wallonne, étrangement mêlées.

"Les communistes me haïssent, pour eux je suis un renégat. Ils m'appellent le trotskyste qui s'est fait moine. Or, le trotskysme est dépassé et je ne suis pas moine. Je ne vais même pas à la messe", in Paul Guth, 1947.

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jeudi 5 juin 2014

Tribulations communistes:Charles Plisnier, Panaït Istrati et Petru Dumitriu

 

Dorina Popi, Professeur de littérature en langue française,

docteur ès lettres, Université de Limoges, Université de Craiova

 

Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? À l’époque du développement effréné des nouvelles technologies, on se demande à juste titre, tel Pascal, quelle serait la place de l’homme au sein de l’humanité ? Néanmoins, l’intérêt pour la science, pour le progrès  ne peut pas anéantir la pensée de l’humanité de l’homme telle que l’abordent Charles Plisnier, Panait Istrati et Petru Dumitriu, l`homme aux prises avec l`Histoire. L`ère du témoin de Wieviorka marque une étape décisive  dans l`Histoire et dans l`histoire du  savoir et  de l`art. Après les témoignages des rescapés des camps nazis, ce sera aux atrocités du communisme d`être dénoncées.  Charles Plisnier, Panait Istrati et Petru Dumitriu dont les noms peuvent être associés  avec  le communisme,  témoignent  de leur époque : leur œuvre résonne comme un appel pour le rassemblement contre l`indifférence, l`insensibilité considérée par Arendt comme le fléau de notre époque. Cet exposé s`articulera autour de trois axes, dans un premier temps,  je m`arrêterai sur les points d`ancrage de la vie et  de l`œuvre des écrivains dans l`idéologie communiste pour cerner ensuite leurs rapprochements et la déviance revêtant la forme de l`errance et de la dualité.

 

L’adhésion au communisme de Plisnier et d’Istrati se fonde sur leur attachement à l’humain, aux idéaux de fondement d’une société pour tous. Sans qu’ils soient des théoriciens du mouvement, leur élan naît de leur esprit généreux. Le conteur de Balkani se limite au statut de compagnon de route des socialistes tandis que Plisnier en tant que membre du parti communiste participe à tous les congrès communistes en Belgique et à l'étranger pour en être exclu en 1928 à  cause de ses sympathies trotskystes. Istrati n’était pas militant et ne voulait pas l’être, il dirige déjà ses flèches contre les chefs du mouvement socialiste d’avant la première guerre qui « ont assassiné l’œuvre des ouvriers en la transformant en une simple parodie électorale »[1]. Petru Dumitriu, fils d'un capitaine, emprisonné par les communistes, gagne sa vie avec une écriture conforme aux canons de la littérature réaliste-socialiste. Après avoir essayé de concilier l’art et les exigences du régime communiste, il quitte clandestinement son pays « pour la liberté d’écrire ».[2]

 

Le cadre de vie qui fait naître l'intérêt pour le communisme diffère: Istrati, fils d'une paysanne, le  rattache  au principe de sa survie, la survie du prolétariat auquel il s'identifie. Écrire dans la ligne du parti assure à Petru Dumitriu le pain quotidien, et beaucoup plus après, pourtant il n'y adhère pas. Pour Plisnier, bourgeois d'après sa mère, la passion infatigable pour la cause humaine l'éloigne de sa classe qu'il sent étrangère à son esprit et le fait adhérer à la cause socialiste.

 

Istrati a choisi le communisme par amour pour la vie, au nom de l’amitié qu’il cherchera à tout prix, la seule capable de révolutionner le monde. Son besoin de croquer la vie «  à pleines dents » a toujours troublé son équilibre de militant révolutionnaire dont le fondement est la haine perpétuelle. Ce passionné se vouera corps et âme à cette cause, mais il la détestera aussi intensément après son long périple en Russie qui lui dévoilera  la tragique comédie humaine: « quoi qu’il m’advienne après cette dispute que j’engage sévèrement avec ma classe, un fait demeurera certain : je tirerai sans cesse dans la poitrine de ceux qui affament les hommes, puis les mitraillent ».[3] Sa diatribe contre le régime lui coûtera  son équilibre spirituel et matériel et sa réputation  d’écrivain.

 

Un élément qui rapproche davantage Istrati et Plisnier est représenté par l’impact du voyage dans la mère patrie, la Russie. Pour le Gorki des Balkans, la réalité cruelle de la machine oppressante, voire meurtrière du régime totalitaire démolit l’échafaudage spirituel  et la réaction de désistement est d’autant plus inexorable que la confiance était aveugle. La publication de Vers l’autre flamme-après 16 mois dans l’URSS, confession pour vaincus, accusation sans détour des défaillances du régime six années avant la parution du célèbre Retour d'U.R.S.S. d'André Gide suscite des débats ardus. Il titre «l’autre flamme » car celle de l’espoir s’était éteinte en Russie. Presqu'un demi siècle avant que la dénonciation du Goulag ne soit devenue une mode, P. Istrati écrivait: «Il n’est plus du tout question de socialisme, mais d’une terreur qui traite la vie humaine comme un matériel de guerre sociale, dont on se sert pour le triomphe d’une nouvelle et monstrueuse caste qui raffole de fordisme, d’américanisation (…) d’une caste cruelle, avide de domination et si belliqueuse (…)».[4] Nul «honnête-homme» ne pouvait se faire d'illusions sur le régime soviétique, mais qui avait le courage de le dire et surtout de l’écrire ?

 

Son  désir de devenir un citoyen soviétique ordinaire l’entraîne dans une avalanche de découvertes décevantes : la plaie bureaucratique, la corruption des révolutionnaires du pouvoir, le délateur devenu pilier du pouvoir, le faste des réceptions aux frais du prolétariat. A la différence de son père spirituel, Romain Rolland,  plus cérébral que lui, Istrati veut demander des comptes au régime pour « les os broyés dans la machine à fabriquer le bonheur. »[5]. Il n’abandonne pas son idéal mais les pratiques instaurées au nom de cet idéal.

 

Entre scylla socialiste et charybde fasciste, Istrati voit ses idéaux projetés loin de la réalité politique. La publication de Vers l’autre flamme place son œuvre dans un coin d’ombre, mène à la perdition de son créateur. Istrati rongé par la maladie, attaqué de toutes parts - il faut mentionner ici la campagne calomnieuse de Barbusse-, spolié par ses éditeurs, accablé de difficultés financières, terrassé par un régime dont le slogan est : Si vous voulez manger même maigrement, il faut être dans la ligne , il s’éteint en 1935.

 

A Plisnier,  l’exclusion du parti (1928) offrira le répit et la liberté de créer,  ce qui lui vaudra le Goncourt en 1937. Le détournement du rêve socialiste se produit à peu près en même temps mais les destins des deux écrivains suivent des routes différentes.

 

       Plisnier, déçu par son dernier voyage en Russie et s’opposant aux thèses du parti, en est exclu. Ses déceptions sont révélées, avec plus d'amertume et moins de révolte  surtout dans son œuvre de fiction, Faux passeports, écrit en 1929, l’année où Istrati publie son réquisitoire. Comme Istrati, Plisnier a été l’un des premiers à voir et à écrire ce que personne ne voyait  ou n'osait voir dans la mouvance communiste: illusion qui charriait avec elle la mort et la souffrance de millions de personnes : « (…) le bolchévisme montrait la face même de la barbarie, il usurpait le nom du socialisme. »[6] (Faux passeports, p. 29)

 

La chute est amorcée depuis le premier récit qui relate l'exclusion du narrateur de l'Internationale communiste au congrès d'Anvers et s’épaissit dans le dernier récit par la mort de Iegor, acte que Pierre Mertens définit comme « la mort d'un être pur revendiquant une abjection imaginaire ».

 

Pour Dumitriu, il suffit de vivre en Roumanie, de se retrouver au cœur même de l'organisation en tant qu'écrivain exécutant pour comprendre la « monstrueuse grandeur » de l'idéologie communiste. Dans son roman écrit en exil, non seulement il vise les iniquités sociales et politiques du système dont il avait profité et auquel il a échappé mais, en plus,  il projette les lumières de l’analyse sur la nature spirituelle du communisme, son mal intrinsèque, sa nature néfaste.

 

Les pérégrinations de trois écrivains, leur évolution créative en rapport direct avec l`idéologie socialiste s`inscrivent dans un parcours erratique qui se décline sur deux axes : spatial et spirituel.

 

La symbolique de l’errance se décline différemment chez les trois écrivains : Istrati, initialement parti à la découverte du monde (l’Orient au début, même s’il rêve de la France), poussé par le besoin et un esprit d’aventure, continue ses pérégrinations à la recherche des certitudes, des confirmations de ses idéaux socialistes. Son séjour en URSS s’inscrit dans cette intention. Ses départs dénotent aussi l’impossibilité de s’accorder à la situation sociale politique du pays. En 1925, les fascistes le traquent, la presse de droite l’attaque, celle de gauche aussi quelques années plus tard. Son errance se définit par la recherche de l’autre, de l’homme, de l’ami qui lui assure la complétude de la vie.

 

En voyageant en Europe, Charles Plisnier suit le parcours formateur d’une idéologie socialiste, il participe à tous les congrès des communistes jusqu`a l`exclusion du parti. Son rendez-vous avec l’Histoire, il le retranscrit dans son livre Faux passeport, après l’avoir passé par le filtre de la fiction.  D’autre part, ses séjours en France traduisent la nostalgie de la patrie française du début du XIXe siècle. Il faut rappeler dans ce sens ses idées rattachistes.

 

Quant à Petru Dumitriu, enfant choyé du régime, il  choisira l’exil,  au nom de la liberté de son art. Pour lui,  après 35 ans passés loin de la Roumanie, l’étranger reste étranger.

 

Sur le plan des rapports avec les autres, l’errance signale une rupture entre l’individu et la communauté. En Allemagne et en France, il a à subir le regard réprobateur de la dissidence roumaine qui le connaissait comme écrivain dont la plume était dirigée par le parti ( connu pour son roman Chemin sans poussière, une sorte d’hymne au canal Danube-Mer Noire, devenu plus tard symbole du travail forcé) et l’opprobre de ceux qu’il a trahis par sa fuite. Son errance spirituelle prend la forme de l’exil. Loin de son pays, il connaît la solitude.  Le mal du pays ne peut être assouvi qu’en 1995, quand il ose rentrer en Roumanie après avoir surmonté sa terreur face aux représailles de la Sigourantza. Captif entre deux mondes, deux cultures, deux langues, il ne réussit à s’identifier à aucune d’elles : il ne se sent  chez lui  ni à Frankfurt, ni à Metz mais à Bazias ou à Bucarest d’après ses aveux fait dans une interview avec G. Pruteanu. Le retour au pays est vécu comme une « délivrance de l’âme ».

 

Il est à noter que la solitude, l’isolement du monde extérieur constitue un des axes thématiques du roman Incognito, paru en France en 1962. Cependant, ce statut de solitaire est porteur sur le plan spirituel, créatif. Être absent au monde, c’est être présent à soi-même. Sebastien Ionesco, narrateur du roman mentionné ci-dessus, victime de la nomenklatura roumaine, devenu paria, croit trouver le sens de la vie. L’être isolé s’éveille entièrement à lui-même et accède à la connaissance, une sorte de religion où l`homme est la dernière vérité, le dernier espoir.

 

N’est-ce pas le cas de Panait Istrati, qui enfermé dans sa chambre en Suisse, ayant comme seule compagnie l’œuvre de Fenelon, Rousseau, Voltaire, Pascal, Montaigne,  et un dictionnaire,  apprend le français, la grande nostalgie de son adolescence ? Se retrouvant seul, « exclu de la communauté sanglante » - paroles qui traduisent sa réaction face à la guerre déclenchée en 1914 - dénué de tout, sauf de sa passion vorace pour la lecture,  il est sauvé par l’amitié de Jean-Christophe, la lecture de l’œuvre de Romain Rolland signifie son retour à la vie.

 

Le parcours erratique de Panait Istrati acquiert lui aussi, à un moment donné, les dimensions d’une rupture entre lui et le monde, les hommes en qui il avait tellement confiance. Son incapacité d’adoucir son intransigeance, de s’adapter à un monde où l’homme a été détrôné par les systèmes destructifs qu’il a créés lui-même en fait un étranger. La lettre adressée à Romain Rolland après avoir lu son œuvre équivaut à un appel désespéré d`un être humain ayant perdu sa foi en l’humanité. La lettre de seize pages, le récit de sa vie traduit à la fois l’évocation d’une mort prochaine et la passion de vivre,  le désir d’être sauvé. Son « sauvez-moi » éveillera d’ailleurs la compassion de son père spirituel qui lui conseillera d’écrire. Panait Istrati, flottant à la dérive aux  confins du monde des ombres, reviendra à la vie, à l’humanité par la création : « Dans cette nuit de la vie, l’art est notre seule lumière »[7].

 

Il convient de remarquer ici la fin d’une quête qui hantait ce fils du peuple : la rencontre du père, disparu de sa vie quand il était petit. La langue s`avère  être un lien entre les deux figures paternelles et le fils errant et un pont au- dessus de l’abime où il faillit plonger : le grec, langue du père contrebandier l’aidera lors de son périple méditerranéen et le français, langue du père spirituel, ce sera la langue dans laquelle il écrira.

 

Cet errant politique tel que le laissent croire ses détracteurs en fonction de la couleur de leur intérêt (en 1924 les communistes le revendiquent comme leur bien, en 1933 il n’est plus considéré communiste, pour être associé aux fascistes en 1935) est en fait un homme écho. C’est la voix de l’humanité souffrante qu’il fait entendre.

 

Quitter son pays équivaut aussi à donner cours à ses rêves, chercher à atteindre la plénitude spirituelle. L`errance de Plisnier sur le plan social est illustrée par le je narrateur de son ouvrage Faux passeports qui, malgré son refus de le reconnaître, incarne la voix de l`auteur. Le narrateur est aux prises avec la bourgeoisie dont il provient mais aussi avec les communistes intéressés plutôt aux moyens de monter les échelons de la hiérarchie. Il a voulu rompre avec « cette hiérarchie haïssable qui faisait de lui un privilégié, avec cette culture dont il voulait la défaite »[8] , il voulait se mêler aux derniers hommes, c`est-à-dire aux frères ouvriers, mais Staline a détruit cette solidarité en transformant l`enthousiasme révolutionnaire en obéissance.

 

L`appel du lointain, c`est aussi l`appel de la langue. Pour Charles Plisnier, élevé dans une famille imprégnée d’un socialisme républicain, la France où il passera la dernière partie de sa vie est une sorte de paradis perdu intimement lié à la langue.

 

La France est aussi devenue le pays d’adoption d’Istrati, les valeurs universelles incarnées par la littérature française lui assurent le confort spirituel dont il a besoin pour créer. En effet, c’est en France qu’il écrit son premier roman Kyra Kyralina. Quant à Dumitriu, c’est la recherche de la paix intérieure (la paix avec soi et avec l'art) qui l’oriente vers l’exil.

 

Où qu’il aille, l’écrivain entend l’appel de la terre natale. L`attachement aux racines est incontestable : Mons ne quittera  jamais Charles Plisnier : Mons ville fleurie sous le regard de sa mère(L’Enfant aux stigmates) devient ensuite Mons bourgeois, une ville vidée de vie intérieure où se déroule le drame de Noël, personnage principal de Meurtres qui doit survivre dans un monde ayant abandonné l’être pour l’avoir, Mons ville imaginaire dans l’univers fictif des Mariages, ville non citée mais reconnaissable.

 

La nostalgie de l’enfance danubienne ressentie dans son œuvre, les couleurs chaudes des Balkans imprègnent l’œuvre de ce conteur d’Orient qu’est Panait Istrati. Toute son œuvre est marquée de son autobiographie : Kyra Kyralina, Mikhail, Oncle AnghelCodine,  autant de repères dans  la lutte pour la romantique plénitude d’une vie libre, vibrante protestation contre l’inégalité des hommes. La Roumanie tourmentée, la Roumanie cherchant sa voie en transition entre féodalisme et capitalisme, la Roumanie des haïdouks luttant contre le servage et l’oppression étrangère.

 

Les premières œuvres de Dumitriu parues en exil Rendez-vous au jugement dernier et Incognito brossent la réalité socio-politique du pays,  le marasme culturel-idéologique auquel il a voulu s’échapper par la fuite. L’écrivain repenti, payant cher son collaborationnisme par 33 ans d’exil, gardera toujours dans l’écrin de ses espoirs le retour dans son pays. L’errance représente un élément récurrent dans son œuvre : l'Homme aux yeux gris reflète le mystère amer de l'éternel errant sur les routes du monde. Voguant à travers l’Europe du XVI siècle, cherchant une place dans ce monde sans la trouver, le personnage de Dumitriu renvoie à son auteur.

 

Dans la définition de Dominique Berthet : « l’errance n’est point quête, ni enquête, mais requête d’un autre que soi-même qui est l’envers de soi »[9], on décèle un concept qui nous met sur la voie de la dualité.

 

Cette dualité surgit à maintes reprises dans la vie d' Istrati. Parti à la rencontre de l’amour et de l’amitié, « le seul sentiment qui pardonne à notre chair tant de fautes et tant de crimes »[10],  parcourant le monde, il se retrouve souvent seul, en proie au désespoir. Lui, animé d’une passion pour la vie et pour l’homme, essaye de mettre fin à ses jours à Nice. Cet homme désabusé est traversé de contradictions: hanté par récriture, il dénonce l'art pour l'art; révolté par nature, il demeure impressionné par l'ordre; cosmopolite, les méandres du Danube, l'attachent viscéralement.

 

Même si sa philosophie de vie l’orientait plutôt vers les autres, vers les démunis, vers la communauté, toute son œuvre avait privilégié des individualités, des portraits d'homme qui, comme Oncle Anghel se coupait de la société ou qui, comme Cosma, affrontait les pouvoirs. Une éthique de l'individu, du refus, organisait cette pensée.

 

Vers la fin de sa vie, cet  isolement  va plus loin.  Il deviendra L'homme qui n'adhère à rien. Désespoir et optimisme semblent alors, paradoxalement, se confondre. Il persiste à rechercher dans l'homme un espoir qu'aucune société n'a justifié : «Je vois naître dans la rue un homme nouveau, un gueux. Un gueux qui ne croit plus à rien, mais qui a une foi totale dans les forces de la vie».[11] Se mettant au service des pauvres, de l’humanité souffrante, il finit par déclamer son désistement à la cause humaine, son individualisme : « l’homme est inexorablement malhonnête, égoïste , incurable»[12], déclare-t-il deux ans avant sa mort.

 

Istrati nous apparaît comme une grande force emprisonnée dans l’étroitesse des dogmes, il se retrouve captif dans un système qui excluait l’homme de l’humanité et qui niait le droit à la vie à ceux qui osaient s’opposer. La contradiction est décelable aussi au niveau de  l`écriture. Vu que son œuvre reflète sa vie, ses écrits retracent son trajet idéologique A partir du moment où il trahit la cause du communisme en publiant Vers une  autre flamme, son je créateur  ne coïncide plus avec son je social.

 

La symbolique du double, du dédoublement est repérable aussi dans la thématique des œuvres de Charles Plisnier. Le rôle de l`écrivain est défini en termes d`oppositions vu qu`il a la mission de surprendre  les tourments de l`esprit  humain: « Fatalités des âmes : combats obscurs de l’ange et du péché, soulèvements intérieurs, sursauts, rechutes, cris montés des profondeurs et qui, parfois, n’arrivent pas jusqu’au bord de la conscience ; ce qu’il y a derrière les faces, les yeux. Voilà ce que le romancier essaye de voir »[13].

 

Dans son cas, on ne pourrait pas parler d’une censure, donc d’une dualité sur le plan créatif mais plutôt d’un choix dans la construction des personnages pour mettre en évidence les bouleversements sociaux, l’entrechoc des classes sociales. Maxime Salambeau,   personnage principal du premier roman de Plisnier Mariages, reniant ses origines pauvres, intégrant la bourgeoisie par un mariage n’appartient plus à aucun de ces mondes. L`auteur surprend la lutte acharnée pour la domination  des êtres aux prises avec leurs conceptions de vie, la puissance et l`affaiblissement, l`ascension et la chute. C`est la bourgeoisie qui vainc  par la mise à mort du fils de charpentier voulant spolier la famille de son épouse. Ce serait ainsi un clin d`œil à la défaillance du système de valeurs communistes : les pauvres, une fois arrivés au pouvoir  s`approprient les conceptions de vie de la classe ennemie. Ou bien le roman met en lumière une leçon de morale servant à l`idéologie communiste. Pour Maxime, le parti communiste qui glorifie ses origines n`est qu`un moyen de parvenir.  Sa mort  revêt la valeur symbolique de purification, d`élimination des éléments déviants. Le déchirement provoqué par l`appartenance à deux mondes antagonistes est illustré aussi par Noël du roman Meurtres. En abandonnant ses origines bourgeoises, il rejoint le  mouvement communiste au prix de l`amour maternel. Ce personnage bouleversant retrace d`une certaine manière les tribulations idéologiques de son auteur. Les transports mystiques de  Noël, fils de bourgeois, se muent en foi communiste, pour sauver les pauvres de la misère qui sévit sur la terre. Plisnier rejoindra la religion après le rejet du communisme.

 

La kyrielle de ces personnages contradictoires est complétée par Pilar, une de quatre figures de militants tracés dans Faux passeports qui incarne la passion de l`engagement. La lecture de ce récit nous  fait revivre les tourments d`une jeune  bourgeoise brûlée par la foi révolutionnaire mais attachée encore au confort que sa classe lui offre. L`amour  pour le révolutionnaire Santiago, ne réussira pas à guérir son âme malade. D`ailleurs, force est de souligner que chez Plisnier la voie de l`amour ne mène pas à l`accomplissement de l`être. Dans Mariage et Meurtres, le désir de parvenir ne se manifeste qu`à proportion d`une diminution de la sexualité conjugale. Faux passeports révèle un amour  dévoré par  le flambeau révolutionnaire, par l`esprit  de  sacrifice au nom d`une cause noble. La passion charnelle de Multi, ce genre  d`homme égaré, ne peut pas parvenir à la hauteur de l`amour de Ditka, l`amazone qui électrise le peuple. L`impitoyable Carlota, si dévouée à la cause qu`elle  ne rechigne pas à envoyer à la mort son amant, coupable  de traitrise. Iegor sacrifie la santé de sa femme aux noms de l`idéologie qu`il  a embrassée, dont l`abjection est magistralement illustrée dans ce récit. Ce dernier témoignage de Faux passeports dévoile « le rituel délétère des aveux spontanés »[14].

 

On  peut  prendre comme appui l`affirmation de Pierre Mertens dans la  lecture de Faux passeports. « En 1937, Plisnier nous décrit l`aventure révolutionnaire comme castration »[15].

 

L`œuvre de Petru Dumitriu et sa vie même s`articulent autour de la symbolique de la dualité. Écrivain à succès pendant le communisme, directeur des Éditions d`Etat pour littérature  et art, se pliant aux demandes du régime, poussé par le désir de survie, il le fuit malgré son statut de privilégié et déclenche le plus grand scandale politico-littéraire. Son œuvre se construit sur le binôme avant la fuite/après la fuite. Ce qu`il crée avant acquiert la  valeur d`un chant aux bienfaits du  socialisme, son œuvre rédigée en exil s`articule autour du démantèlement de la machine à endoctrinement.  Il ne serait pas dénué de sens de parler  d`un  clivage sur le plan de la réception de son œuvre : les occidentaux n`ayant accès qu’à ce qu`il a publié en Roumanie le voient plutôt comme un dénonciateur du régime  communiste.

 

La Roumanie des grands élans, des constructions grandioses telle qu`elle est présentée dans son roman propagandiste Chemin sans poussière (1951) dans  ses premiers écrits de l`exil, Rendez-vous au jugement dernier et son roman  Incognito (1962) devient une Roumanie sombre, subjuguée où l`on joue la comédie  de l`égalité. Le paradoxe qu’illustrent les destins des personnages ajoute, cependant, une nuance finale lumineuse : il s’agit de la possibilité de répondre à la limitation de la liberté extérieure dans les régimes dictatoriaux par la construction d’une liberté intérieure qui transforme la victime en vainqueur.

 

Le thème de la dualité surprend les contradictions de ce courant politique, de cette idéologie sociale faite pour les hommes au nom des principes d’égalité et de fraternité mais qui au cours de sa mise en pratique a écrasé l`humanité.

 

Paradoxalement  à  une époque  où le désenchantement du monde, devenu synonyme de disparition totale du sacré, a peu à peu élu domicile au plus profond de l’individu , les  trois écrivains  croisent  la voie  de  la religion, en quête d`un ailleurs  sauveur.

 

L’existence de Dieu, elle n’a cessé d’être pour Plisnier une interrogation authentique. Il a connu des moments d’athéisme profond, et d’autres de crise mystique. Artiste engagé, qui met au centre de ses valeurs la dignité humaine, il plaidera pour la solidarité humaine au milieu  des peines de la terre. La recherche de l’éden poursuivie dans les ténèbres et les ombres de l’humanité fait  se rencontrer la  foi chrétienne et l`échafaudage idéologique socialiste. Il  l’avoue  lui-même : « j’accomplissais mon destin, et je n’ai jamais reculé. Ma vie actuelle est une synthèse de toutes ces forces hostiles, car j’unis la révolution et Dieu,»[16][26]. Le personnage narrateur de Faux passeports va plus loin : « le parti communiste n'est pas un parti, mais une alliance plutôt, un pacte, une Église. Les guerres civiles, les luttes jusqu’au sang lui ont donné ce caractère religieux »[17]. Il serait intéressant ici de remarquer les différences de perception de la religion dans les pays de l'Est où la religiosité avait été entièrement étouffée par le régime totalitaire. 

 

Après l’exclusion du parti, Plisnier se tourne vers une sorte de christianisme social. L’article par lequel il condamne l’antisémitisme  de Céline dans le pamphlet Bagatelle pour un massacre en rappelant la  dimension christique du statut de l’être humain en est la preuve : «  tous les hommes appartiennent à l'Homme ….le Fils de l'Homme a souffert la Passion pour tous les hommes. »[18]

 

Par ailleurs, il importe de souligner que c`est l`esprit de sacrifice qui caractérise la relation de Plisnier avec le communisme.  Il met sa création entre parenthèses, sacrifie quelques années de création sur l`autel du socialisme, préférant ne plus écrire pour éviter de contredire les directives du parti.

 

L'écrivain puise dans sa vie et son expérience idéologique et orthodoxe pour construire ses personnages. Ainsi, Noël  de Meurtres, rappelle  les rapports de Plisnier avec le communisme et la religion. Se détachant de ses origines bourgeoises, ce renégat cherche son calme intérieur dans la religion pour se reconvertir après au bolchevisme, vu comme une sorte d`apostolat, le  pacte avec ce nouvel ordre du monde est scellé par le sacrifice : « être saint, c`est s`immoler aux autres » [19]. Ce personnage dont le nom porte des connotations religieuses significatives retrace les tourments des militants communistes des Faux passeports : il abandonne la foi chrétienne pour l`action concrète: « Je ne prie plus j`agis. Je suis un militant de la pauvreté, je ferais n`importe quoi pour aider la révolution »[20].

 

« Se donner sans réserve », le crédo des militants de Faux passeports trouve un écho dans la vie et l'œuvre d'Istrati. L`écrivain extraverti, aventurier convaincu, ayant comme seule religion sa foi dans une fraternité humaine choisit le communisme comme théorie existentielle: « Le socialisme comprend toutes les vertus que nous cherchons vainement dans les actions des croyants en Dieu : justice, bonté, honnêteté, le culte du beau et par-dessus tout la fraternisation avec celui vaincu par la vie »[21]. Étant donné que pour Istrati la vérité ne réside que dans l'homme, son désenchantement concernant le socialisme ne le détermine pas à  choisir la religion comme suppléante.

 

Quant à Petru Dumitriu, il s'inscrit dans la thématique du rapprochement entre le religieux et le communisme par son Incognito qui approche de la manifestation du sacré profane de Mircea Eliade et de la pensée chrétienne, laquelle souligne l’interdépendance entre le vécu et la connaissance. La peur ressentie par  l’homme moderne devant la solitude tient à la peur de son propre abîme intérieur,  le roman surprend la quête du mystère ultime de l’existence, quête déclenchée par l’anéantissement  de la nature spirituelle  que le communisme entreprend en toute impunité. Incognito est l'extraordinaire récit d'une aventure intérieure, dans les tourbillons de l'histoire : une histoire roumaine - une histoire humaine. L'écrivain nous entraîne aux côtés de Sébastien Ionesco sur les rives enchanteresses du Danube, puis dans les horreurs de la guerre et les passions révolutionnaires... Sur les marches du pouvoir, refusant le mensonge et l'imposture, Sébastien choisit le suicide social et politique pour mieux se retrouver : après une désespérante dégringolade jusqu'au fond des prisons et des camps de rééducation, il découvre la foi et le courage de résister. Incognito retrace le parcours initiatique d'un saint vivant incognito dans la foule anonyme écrasée par l'Etat totalitaire.

 

Le besoin de comprendre nous pousse à forcer les limites : « L’épaisseur de  la réalité est beaucoup plus grande que nos moyens de l’explorer, elle est l’épaisseur du corps de Dieu ». [22]

 

Le héros de Dumitriu découvre le secret qui permet à l'homme de survivre au totalitarisme: aimer les autres au point de s’oublier soi–même, répandre cette religion par le parler « in bobote » (d’une manière déraisonnée),  un langage chiffré poussé à la limite de l’existence, compris seulement par ceux disposés à comprendre.

 

L'écrivain roumain surprend, dans d'admirables passages imprégnés d'humour cynique, le manque de substance spirituelle de l'idéologie censée rendre tous les hommes heureux. En plaçant le monde en dehors du péché et de Dieu, le communisme doit offrir des réponses aux tourments de l’homme.

 

« -La mélancolie, la tristesse ?... Et l’insatisfaction de l’être humain ?

 

-L’électrification résoudra tout cela, et si ce n’est elle, ce seront l’industrie atomique et la navigation interplanétaire. Et l’union soviétique nous conduit vers le bonheur universel. »[23]

 

 

 

Au terme de ce parcours analytique qui nous a dévoilé un Plisnier permettant de voir le  dérisoire des sacrifices faits au nom d`une utopie meurtrière,  un  Dumitriu décelant  la profondeur kafkaïenne de la machine soviétique, implacable machine prête à broyer des hommes,  un Istrati renvoyant le stalinisme et le fascisme à un simple jeu de miroir, il nous reste à remarquer une fois de plus que le fléau totalitaire a exercé ses ravages sans distinctions idéologiques et malheureusement le présent n`en finit  pas de reproduire son passé .

 

 

 

Bibliographie

 

BERTHET Dominique , Figures de l’errance, Paris, Harmattan, 2007

 

Cahiers Panait Istrati, 16 mois en URSS, no.11, Valence, 1994

 

Cahiers Panait Istrati, Articles inédits en français, Valence, 1993

 

DUMITRIU Petru, Incognito, Paris, Éditions du Seuil, 1962

 

DUMITRIU Petru, Cronica de familie (I, II, III), Bucuresti, Jurnalul naţional, 2009

 

ISTRATI Panaït, Cum am devenit scriitor, Scrisul Românesc, Craiova, 1981

 

ISTRATI Panaït, Vers l’autre flamme, Paris, Gallimard, 1987

 

ISTRATI Panaït, Kyra Kyralina, PUF, coll. Le quadrige d’Apollon, 1961

 

PLISNIER Charles, Meurtres I, Paris, Le livre de Poche,  p. 373

 

PLISNIER Charles, Faux passeports, Bruxelles, Éditions Labor, 1991

 

PLISNIER Charles, Căsătorii, Bucuresti, Editura Contemporană, 1942

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Panait Istrati, Cum am devenit scriitor, Scrisul Românesc, Craiova, 1981,  p.164, notre traduction 

[2] Petru Dumitriu, Le prix de la liberté, interview accordée à la télévision française  en 1960, ina

[3] Panaït Istrati, Vers l’autre flamme, Paris, Gallimard, 1987, p.19.

[4] Id. p. 186.

[5] Panaït Istrati, Vers l’autre flamme, Paris, Gallimard, 1987, p.10.

[6] Charles Plisnier, Faux passeports, Bruxelles, Editions Labor, 1991, p. 29.

[7] La première rencontre entre Panait Istrati et Romain Rolland in Cahiers Panait Istrati, Breteuil-sur-Iton, Valence, 1993, p. 208.

[8] Charles Plisnier, Faux passeports, Bruxelles, Editions Labor, 1991, p.16.

[9] Dominique Berthet, Figures de l’errance, Paris, Harmattan, 2007, p. 248.

[10] Jacques Hameline, Visage du siècle. La tendre tristesse de Panait Istrati in Cahiers Panait Istrati, Breteuil-sur-Iton, Valence, 1994, p. 181.

[11] Id, p. 183.

[12] Id., p. 182.

[13] Charles Plisnier, cité par Hugues Van Bessien, lendemainquichante.blogspot.ro

[14] Charles Plisnier, Faux passeports, Bruxelles, Éditions Labor, 1991, p. 348.

[15] Id., p. 346.

[16] Charles Plisnier, cité par Hugues Van Bessien, lendemainquichante.blogspot.ro

[17] Charles Plisnier, Faux passeports, Bruxelles, Éditions Labor, 1991, p.18.

[18] Charles Plisnier, Bagatelle pour un massacre. Un livre génial et malfaisant. in L’indépendance belge, 19 mars 1938

[19] Charles Plisnier, Meurtres I, Paris, Le livre de Poche,  p. 373.

[20] Id., p. 374.

[21] Panait Istrati, Cum am devenit scriitor, Scrisul Românesc, Craiova, 1981,  p.148, notre traduction 

[22] Petru Dumitriu, Incognito, Paris, Éditions du Seuil, 1962,  p. 473.

[23] Id., p. 35.

 

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lundi 2 juin 2014

Clermont-Ferrand: le débat sur l'Euro et l'Europe n'est pas clos !

Amis du Temps des Cerises

Jeudi 5 juin 2014 - 20h00 - salle DUCLOS, rue Gaspard Monge à Saint-Jacques   

Laura RAIM
Journaliste indépendante. Après avoir travaillé au Figaro.fr, elle collabore aujourd’hui à
Regards, Rue 89 ou encore au Monde Diplomatique.


Casser l’euro pour sauver l’Europe

Casser l’euro ? Nombreux sont ceux qui refusent que ce débat soit ouvert. Les politiques,
bien sûr, les experts, économistes, mais aussi la plupart des médias. Au-delà, toute une
génération s’est reconnue dans le choix d’une monnaie forte, à même de préserver
l’épargne accumulée durant les Trente Glorieuses — et qu’importe que ce soit au
détriment de millions de jeunes chômeurs. C’est pourtant ce tabou de la sortie de l’euro
qu’un collectif de jeunes journalistes, exerçant dans des médias aux lignes politiques
différentes, a voulu lever, pour la première fois. Sans trembler.
Car, après cinq ans d’une crise sans précédent, le constat d’échec est flagrant : l’euro
n’est parvenu ni à endiguer les crises financières, ni à protéger des grands vents de la
mondialisation, encore moins à provoquer une unification sociale et politique du Vieux
Continent. Plongée dans la déflation par la généralisation des politiques d’austérité, elle
semble aujourd’hui perdue.

Partenariats : UFR LLSH, SUC, Editions « Les liens qui libèrent ».

Les Amis du temps des cerises sont aussi :
Sur internet : http://www.amistempsdescerises.org/

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dimanche 1 juin 2014

François d'Assise

 

« On atteint plus vite le ciel en partant d'une chaumière que d'un palais. » (François d'Assise)

À l'occasion du premier anniversaire de l'élection du pape François, les Éditions Flammarion à Paris font paraître, sous la plume du journaliste et écrivain catholique français Jacques Duquesne (il a cofondé et dirigé Le Point et collabore aujourd'hui à La Croix et avec plusieurs quotidiens régionaux ; il a aussi notamment remporté le prix Interallié en 1983 avec Maria Vandamme, un roman poignant) et préfacé peu de temps avant son décès par l'éminent médiéviste Jacques Le Goff, un beau livre intitulé Saint François qui retrace la vie et l'œuvre de ce personnage hors norme, en montrant les diverses facettes qui ont pu motiver le choix du pape – un jésuite, qui plus est – ayant décidé de régner sous son nom.

On apprend dans cet ouvrage passionnant que François d'Assise « était un indigné, un combattant, qui a fait entendre une parole nouvelle, si neuve et dérangeante que, trois décennies après sa mort, ses écrits furent pratiquement censurés par les autorités de l'Ordre franciscain et de Rome. (...)

Un saint d'un nouveau genre, laïc, contestataire, passionné, pacifique, ami et frère de toutes les créatures et de toute la création, [qui] dégage[ait] une sympathie et une admiration affectueuse générale.

Son obstination pacifique pour la lutte des classes, son souhait d'accueillir les laïcs au sein de son ordre et sa vision – presque prophétique – sur le progrès monétaire, font que le "petit pauvre a non seulement été un des protagonistes de l'histoire, mais aussi l'un des guides de l'humanité" [1] ».

Jacques Duquesne revient dans ce livre sur les origines du personnage, en montre les diverses facettes qui ont pu motiver le choix du pape. François était un indigné, un combattant, qui a fait entendre une parole nouvelle, si neuve et dérangeante que, trois décennies après sa mort, ses écrits furent pratiquement censurés par les autorités de l'Ordre franciscain et de Rome. Un homme que Jacques Le Goff, dans sa préface, qualifie de "figure exceptionnelle. Un saint qui savait rire pour éclairer la tristesse de ses contemporains".

L'ouvrage est illustré de reproductions d'œuvres de grands peintres (Cimabue, Fra Angelico, Sassetta, Taddeo Gaddi, le maître de saint François Bardi, Giotto, Domenico Ghirlandaio, Francisco de Zurbarán, le Greco, Jacopo Torriti...) et se conclut par divers textes poétiques du saint homme (Salutations des vertus, Sermon aux oiseaux, Salutation de la bienheureuse Vierge Marie, Que les frères n'aient rien en propre, Cantique de frère Soleil, Louanges de Dieu...)

Un livre qui aide à mieux comprendre l'immense popularité du pape François dont le modèle va à l'encontre du matérialisme, de l'individualisme, de l'égoïsme et de la rapacité qui règnent actuellement en maître sur le monde..

Bernard DELCORD

Saint François par Jacques Duquesne, préface de Jacques Le Goff, Paris, Éditions Flammarion, mars 2014, 96 pp. en quadrichromie au format 19,2 x 24,8 cm sous couverture cartonnée en couleurs, 22 € (prix France)

 



[1] Comme l'écrit Jacques Le Goff.

 

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samedi 31 mai 2014

Les racines du mal

Le problème central de ce […] siècle est celui de l'unité du monde. C'est un monde interdépendant, et un monde cassé. Contradiction mortelle.

 

Interdépendant, car lorsqu'il est militairement possible à partir de n'importe quelle base d'atteindre n'importe quelle cible ; lorsqu'un krach boursier à Londres, à Tokyo ou à New-York entraîne crise et chômage en tous les points du monde ;lorsque par télévision et satellite toutes les formes de culture
ou d'inculture sont présentes sur tous les continents, aucun problème ne peut être résolu de façon isolée et indépendante ni à l'échelle d'une nation, ni même à celle d'un continent.

 

Cassé parce que, du point de vue économique (selon le rapport du Programme de développement des Nation s Unies de 1992) 80 % des ressources de la planète sont contrôlées et consommées par 20 %. Cette croissance du monde occidental coûte au monde, par la malnutrition ou la faim, l'équivalent de morts de un Hiroshima tous les deux jours.

 

Trois problèmes majeurs semblent à l'heure actuelle insolubles: celui de la faim, celui du chômage, celui de l'immigration.
Les trois n'en font-ils pas qu'un ? Tant que 3 milliards d'êtres humains sur cinq milliards demeurent insolvables, peut-on parler d'un marché mondial ? ou d'un marché entre occidentaux correspondant à leurs besoins et à leur culture et exportant dans le Tiers-monde leurs surplus ? Faut-il admettre l'inéluctabilité de ce déséquilibre et accepter cette réalité qui engendre les exclusions, les violences, les nationalismes, les intégrismes, sans remettre en question les fondements de l'actuel désordre ?
Roger Garaudy
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vendredi 30 mai 2014

Echos du monde musulman n°224 (30 mai)

 

 

 

Au Mali comme en Ukraine ? (suite)

 

Nous évoquions la semaine dernière « l'incompréhension du président malien envers les Touaregs. Ou, ce qui revient au même, au fait qu'élu au suffrage universel il suit l'immense majorité de ses électeurs pour qui Arabes, Touaregs et islamistes ne sont que des ennemis mis dans le même sac et descendant des esclavagistes de jadis. »

 

Eh bien, comme annoncé, ça recommence : les Touaregs ont battu l'armée malienne qui avait réoccupé leur région. La France ne s'en mêle pas et continue à lutter contre les djihadistes. Deux guerres différentes au même endroit, c'est une situation curieuse.

 

Espérons que gouvernement malien sera plus réaliste à l'avenir, mais sa situation n'est pas simple : comme dit ci-dessus l'immense majorité de ses électeurs sont pour un « Mali unitaire », tandis que, côté touarègue, il ne faut pas oublier qu'il y a une cohabitation à gérer avec les Maliens « du Sud », présents dans une grande partie du nord, comme avec les tribus arabes et cela sans retomber dans les trafics antérieurs (dont la reconstitution joue sûrement un rôle dans les événements actuels) ni dans l'alliance avec les djihadistes, qui se financent justement par ces trafics, avec des retombées pour tout le monde.

 

Vous vous souvenez que l'Algérie joue indirectement un rôle important, sa frontière imparfaitement contrôlée coupant en deux la zone touarègue, celle des trafics et celle des djihadistes. Le ministre de la défense français était justement en visite de travail à Alger le 21 mai : la formation militaire, question bien rôdée, avec par exemple l'accès des officiers algériens aux écoles françaises, mais surtout la coordination en matière de renseignement. Un groupe djihadiste fuyant les Français a été intercepté par les Algériens, et les avions français survolent l'espace aérien de l'Algérie. Mais « il faut aller plus loin » a dit le ministre français.

 

De l'Ukraine à Alger

 

Pour être un peu moins en position de faiblesse vis-à-vis de la Russie, les Européens ont envisagé de diversifier leurs approvisionnements en gaz. L'Algérie comptait bien en profiter (souvenez-vous que nous approchons du moment où les recettes des hydrocarbures ne suffiront plus pour équilibrer le budget algérien). Mais la compagnie russe Gazprom aurait été plus rapide et aurait ses baissé les prix du gaz vendu aux Européens pour contrer cette tentation algérienne. L'Algérie craint d'être obligé de s'aligner.

 

La Chine reste le premier fournisseur de l'Algérie

 

Vous souvenez que la France s'est fait doubler l'année dernière. Les chiffres des derniers mois confirment la position chinoise. Les mauvaises langues parlent de pratiques sur lesquelles les entreprises françaises ne peuvent s'aligner.

 

Les « défauts » du ministre de l'éducation nationale algérienne

 

Les islamistes lui reprochent d'être une femme, d'être francophone (comprendre : mieux parler français qu'arabe, ce qui n'est pas rare dans l'élite algérienne), voire « d'avoir des origines juives ». L'autre camp rétorque que les ministres arabophones précédents ont détruit l'école algérienne, et que c'est la compétence qui importe.

 

La liberté de ton de la presse algérienne

 

Je tombe sur le paragraphe suivant du numéro de El Watan du 28 avril décrivant la prestation de serment de Bouteflika après sa réélection (extraits) : « Je jure de mourir au pouvoir, je promets de ne jamais toucher les personnes de mon entourage entachés d'affaires de corruption, je jure de ne jamais mettre en place l'indépendance de la justice. Je jure de couper la main de l'étranger tout en l'embrassant, de faire la chasse aux opposants tout en ouvrant celle des gazelles pour les émirs du Golfe. Je promets de faire de mon frère le roi du Val d'Hydra (quartier chic de l'agglomération d'Alger, où habitent ou travaillent beaucoup de dirigeants). Je promets d'aider à l'évasion fiscale et l'importation, de laisser l'Algérie dans le bas de tous les tableaux des classements internationaux et je jure de détruire l'école car je n'ai pas d'enfant. »

 

Mohammed Arkoun missionnaire chiite ????

 

Du Liban plus que jamais déchiré entre chiites et sunnites depuis la guerre civile en Syrie, arrive une offensive intellectuelle bizarre : l'accusation de « rationalisme ». Cette horreur (pour un sunnite traditionaliste) est bien sûr le fait des chiites et en particulier de la famille Assad. Or « Elle a été introduite par des  Arabes occidentalisés, dont les plus connus en France sont Adonis (poète français d'origine syrienne et anti islamistes) et Mohammed Arkoun. » (résumé cavalier).

 

C'est une occasion de rappeler la pensée ce grand universitaire berbère francophone que j'ai eu le plaisir d'écouter il y a bien longtemps. Je recommande le passage « Pensée » (dialogue, laïcité) de l'article de Wikipédia à son sujet :

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mohammed_Arkoun

 

La prospérité du halal

 

Le film français sur le thème de l'intégration réussie « Mais qu'est-ce qu'on a fait au bon Dieu ? » évoque l'importance du « business » du halal, illustrée par le lancement dans ce domaine d'un chinois et d'un juif (français tous les deux). C'était bien vu ! Il y a peu, seule la viande était halal. Maintenant les esprits inventifs ont lancé les petits pots pour bébé, les tissus, les cosmétiques ... Le vin halal a fait un tabac au salon de l'agriculture de Meknès. On lui a bien sûr enlevé son alcool, en principe sans en changer le goût (je n'ai pas essayé), et il devrait pouvoir mordre sur le marché des boissons alcoolisées, dont les Marocains de plus de 15 ans consomment 2,5 l par an. L'alcool est en effet en vente dans de nombreux magasins marocains, en principe pour « les amis chrétiens », mais le maire de Fès se serait plaint de devoir évacuer des ivrognes bien musulmans cuvant leur vin sur la voie publique.

 

À l'échelle mondiale le halal représenterait 17 % l'industrie alimentaire. Je suis sceptique mais cela dédouane Marine Le Pen que l'on avait accusée d'avoir favorisé la consommation halal en faisant un emblème identitaire et donc d'avoir lancé la pression sociale en sa faveur.

 

(les chiffres viennent de h24info.ma  du 30/04/2014)

 

Conclusion personnelle : si tous les musulmans se mettent à boire du vin (halal bien sûr), les vignes françaises et sud européennes auront de nouveaux clients … Jusqu'à l'offensive chinoise qui ne saurait tarder.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

Posté par Luc Colles à 21:04 - Permalien [#]
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