Indépendances

De Marx à Teilhard de Chardin pour un avenir à visage humain

02/07/08

L'allégorie de la caverne

Figure-toi des hommes dans une demeure souterraine, en forme de caverne, ayant sur toute sa largeur une entrée ouverte à la lumière; ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaî­nés, de sorte qu'ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux, la chaîne les empêchant de tourner la tête; la lumière leur vient d'un feu allumé sur une hauteur, au loin derrière eux; entre le feu et les prisonniers passe une route élevée: imagine que le long de cette route est construit un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent devant eux, et au-dessus desquelles ils font voir leurs merveilles.

Je vois cela, dit-il.

Figure-toi maintenant le long de ce petit mur des hommes portant des objets de toute sorte, qui dépassent le mur, et des statuettes d'hommes et d'animaux, en pierre, en bois, et en toute espèce de matière; naturellement, parmi ces porteurs, les uns parlent et les autres se taisent.

Voilà, s'écria-t-il, un étrange tableau et d'étranges prisonniers.

Ils nous ressemblent, répondis-je; et d'abord, penses-tu que dans une telle situation ils aient jamais vu autre chose d'eux-mêmes et de leurs voisins que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne qui leur fait face ?

Et comment ? observa-t-il, s'ils sont forcés de rester la tête immo­bile durant toute la vie ?

Et pour les objets qui défilent, n'en est-il pas de même ?

Sans contredit.

Si donc ils pouvaient s'entretenir ensemble, ne penses-tu pas qu'ils prendraient pour des objets réels les ombres qu'ils verraient ?

Il y a nécessité.

Et si la paroi du fond de la prison avait un écho, chaque fois que l'un des porteurs parlerait, croiraient-ils entendre autre chose que l'ombre qui passerait devant eux ?

Non, par Zeus, dit-il.

Assurément, repris-je, de tels hommes n'attribueront de réalité qu'aux ombres des objets fabriqués.

C'est de toute nécessité.

Considère maintenant ce qui leur arrivera naturellement si on les délivre de leurs chaînes et qu'on les guérisse de leur ignorance. Qu'on détache l'un de ces prisonniers, qu'on le force à se dresser immédiate­ment, à tourner le cou, à marcher, à lever les yeux vers la lumière; en faisant tous ces mouvements il souffrira, et l'éblouissement l'empê­chera de distinguer ces objets dont tout à l'heure il voyait les ombres. Que crois-tu donc qu'il répondra si quelqu'un lui vient dire qu'il n'a vu jusqu'alors que de vains fantômes, mais qu'à présent, plus près de la réalité et tourné vers des objets plus réels, il voit plus juste ? si, enfin, en lui montrant chacune des choses qui passent, on l'oblige, à force de questions, à dire ce que c'est ? Ne penses-tu pas qu'il sera embarrassé, et que les ombres qu'il voyait tout à l'heure lui paraîtront plus vraies que les objets qu'on lui montre maintenant ?

Beaucoup plus vraies, reconnut-il.

Et si on le force à regarder la lumière elle-même, ses yeux n'en seront-ils pas blessés ? n'en fuira-t-il pas la vue pour retourner aux choses qu'il peut regarder, et ne croira-t-il pas que ces dernières sont réellement plus distinctes que celles qu'on lui montre ?

Assurément.

Et si, repris-je, on l'arrache de sa caverne par force, qu'on lui fasse gravir la montée rude et escarpée, et qu'on ne le lâche pas avant de l'avoir traîné jusqu'à la lumière du soleil, ne souffrira-t-il pas vive­ment, et ne se plaindra-t-il pas de ces violences  ? Et lorsqu'il sera parvenu à la lumière pourra-t-il, les yeux tout éblouis par son éclat, distinguer une seule des choses que maintenant nous appelons vraies ?

Il ne le pourra pas, répondit-il; du moins dès l'abord.

Il aura, je pense, besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux, ensuite les objets eux-mêmes. Après cela, il pourra, affrontant la clarté des astres et de la lune, contempler plus facilement pendant la nuit les corps célestes et le ciel lui-même, que pendant le jour le soleil et sa lumière.

Sans doute.

A la fin, j'imagine, ce sera le soleil—non ses vaines images réflé­chies dans les eaux ou en quelque autre endroit—mais le soleil lui-même à sa vraie place, qu'il pourra voir et contempler tel qu'il est.

Nécessairement, dit-il.

Après cela il en viendra à conclure au sujet du soleil, que c'est lui qui fait les saisons et les années, qui gouverne tout dans le monde visible, et qui, d'une certaine manière, est la cause de tout ce qu'il voyait avec ses compagnons dans la caverne.

Évidemment, c'est à cette conclusion qu'il arrivera.

   
   
Platon, La République, Livre VII, trad. Baccou, Éd. Garnier.

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25/01/08

Engagez-vous, détendez-vous – et payez !

Le week end dernier, j’animais une journée de réflexion sur l’engagement à l’abbaye de Saint-Jacut en Bretagne, au bout d’une magnifique presqu’île.

Pourquoi avais-je accepté cette intervention ? Parce que la lettre d’invitation des sœurs de l’Immaculée était circonstanciée, argumentée et inscrivait l’événement dans une série cohérente où il serait question de théologie, d’histoire et de philosophie. Le contraire de ces appels-plateau télé où on vous convoque à la va-vite en vous faisant comprendre que vous avez bien de la chance et que si vous n’acceptez pas, on en trouvera toujours un autre. Grand bien leur fasse !

Je me retrouve donc au couvent pour une nuit, et le samedi matin devant une cinquantaine d’auditeurs. Génération 1968, quasiment pas de jeunes, mais beaucoup d’attention et de sérieux pendant cinq heures… L’engagement, ce n’est pas de tout repos.

Le responsable qui ouvre la journée, un prêtre, n’y va pas par quatre chemins et se demande si la notion d’engagement n’est pas anachronique, si l’engagement n’est pas remplacé par d’autres formes d’action.
Pour ne pas m’enliser tout de suite dans l’histoire et l’herméneutique, je commence par une analyse conceptuelle de la notion. Tant pis si c’est aride. Pour l’historicité, on aura toujours le temps de voir !
Qu’est-ce qu’un engagement ? Une manière de produire de la cohérence dans ses comportements. Pour produire cette cohérence, il faut des contraintes, centrales ou dérivées, qui nous lient et nous  «engagent». En ai-je connu de ces militants qui croyaient de moins en moins en leur cause mais n’osaient pas avouer à Maman qu’ils n’adhéraient plus au Parti, qui avaient peur de se couper des «camarades», ou voulaient conserver leur image auprès des proches…

Qui dit cohérence dit aussi degrés de cohérence. Le militant doit vivre vertueusement et modestement. On en a même connu dans le temps, comme Marchais ou Krasucki. Cela semble révolu. L’élu des déshérités est chaussé de mocassins Berlutti à 3000 euros la paire, et l’évêque des pauvres voyage en classe affaires avec son costume d’alpaga sur mesure. Que les salaires modestes lèvent la main !

La partie historique de l’exposé est plus connue et plus banale. Elle va de Marx à Sartre et des socialistes non marxistes aux théologies de la libération. Oscar Wilde, socialiste à ses heures mais militant circonspect, disait : «Le socialisme, ce serait très bien mais cela demanderait trop d’après-diner.»

L’engagement politique ou religieux naît d’une certaine vision de la société et de ses possibles transformations grâce à l’action collective, quand les acteurs pensent que leur engagement peut peser sur l’avenir, y compris par l’exemple donné à ceux qui n’ont pas encore pris conscience de l’idéal et du possible. Bref, il faut que la société soit divisée et qu’elle puisse être réunifiée, au moins en idées, sous un projet universaliste. Dans le train qui me menait à Saint- Malo, je lisais (pour la première fois ; non je ne «relisais» pas) Le zéro et l’infini d’Alfred Koestler, critique terrorisante de l’engagement et de l’écrasement des zéros humains au nom de l’infini et du 1, évidemment le 1 du n°1.

L’après-midi, on en est venu aux temps présents.
On ne s’engage plus pour le Parti, les travailleurs, le prochain grelottant dans un abri de carton. On s’engage pour le globe, l’environnement, le développement durable, la biodiversité, les pauvres, les victimes. On s’engage pour des causes si générales que tout devient diffus et abstrait. Pas gazeux ! Tout au contraire, puisque toute cette abstraction se matérialise en argent et en communication.
Est-ce que je compatis avec les victimes ? Oui puisque j’envoie de l’argent à une ONG qui m’envoie en retour le DVD de mes bonnes œuvres. Quant à la cohérence… Je vole au secours des orphelins mais dans une association d’amateurs de randonnées en 4x4 (c’est ainsi que commença L’Arche de Zoé). Quant aux généreux donateurs, ils espèrent mordicus recevoir l’orphelin qu’ils ont acheté.
Engagez-vous, mais no strings attached comme on dit dans les publicités —sans vous engager à rien.

• Yves Michaud •

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24/11/07

Individualisme et démocratie

ATTAC
Le Petit Alter
Sous la direction de Jean-Marie Harribey
Dictionnaire altermondialiste
Paris, Mille et une nuits, 2006

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Individu
(pp.183-185)


Quand ils analysent la réalité sociale, certains penseurs partent des individus et font des phénomènes collectifs de simples agrégations des actions individuelles. C’est le cas du libéralisme économique avec la figure de l’Homo œconomicus. On parle d’individualisme méthodologique. Á l’inverse, d’autres partent du « tout » de la société, en tant qu’irréductible à ses composantes individuelles. On parle de holisme méthodologique. Mais une partie importante des sciences sociales a pris une voie différente : ce qui serait premier dans l’analyse ce ne serait ni les individus, ni la société, mais les relations sociales qui lient les individus. Dans cette perspective, l’individualité de chaque être humain ne serait pas un ensemble isolé, mais le produit de relations sociales, comme Marx en a eu l’intuition. Bourdieu a affiné cette voie avec la notion d’habitus, c’est-à-dire l’ensemble des dispositions emmagasinées par un individu au cours des différentes phases de sa socialisation (famille, école, etc.). Pour Bourdieu, chacun serait la combinaison singulière, unique, de ses relations sociales. Relations sociales et singularité individuelle ne seraient pas opposées mais associées.
Les sociétés humaines ont toujours été composées d’unités individuelles, d’individus. Mais le statut de ces individus a varié. L’anthropologue Louis Dumont (1911-1998) a ainsi distingué les sociétés holistes et les sociétés individualistes. Dans les sociétés holistes, de loin les plus nombreuses dans l’histoire humaine, les individus sont sous dépendance hiérarchique du « tout » de la société ou de la communauté ; le « nous » prédomine sur le « je ». Dans les sociétés individualistes, plus récentes et propres aux civilisations occidentales modernes, l’individu, associé aux valeurs d’égalité et de liberté, est devenu la référence principale ; le « je » prime sur le « nous ». Le sociologue Norbert Elias (1897-1990) a ainsi amorcé l’étude du processus d’individualisation qui a caractérisé l’Occident depuis la Renaissance (fin XIVe-début XVIIe siècles) et a conduit au développement de sociétés plus individualistes et d’individus plus individualisés.
Dans la période actuelle, l’individualisme des sociétés occidentales, avec des effets sur les autres sociétés, s’est approfondi. Cet individualisme contemporain révèle une double face : des aspects déstabilisateurs pour les sociétés (affaiblissement du lien social et des repères collectifs) comme pour les individus (émergence de nouvelles pathologies narcissiques, dans la tyrannie de sa propre image, notamment), mais aussi des acquis émancipateurs (droits individuels et citoyenneté, élargissement des marges d’autonomie des individus dans la vie quotidienne, développement d’une intimité personnelle, etc.), en relation étroite avec la libération des cadres traditionnels de la famille patriarcale (mouvement de libération des femmes, nouveaux droits des enfants ou amorce de reconnaissance des modes de vie homosexuels). Sur le plan d’une action collective, cet individualisme contemporain développe de nouveaux enjeux : il a des effets perturbateurs sur l’engagement personnel dans des cadres collectifs, tout en poussant à l’invention de formes militantes plus respectueuses des rythmes individuels.
L’individualisme contemporain apparaît comme le produit d’une pluralité de logiques sociales en interaction : logique économique de l’individualisme marchand approfondie par le néolibéralisme et le management néocapitaliste de ces dernières années, logique politique de l’individualisme démocratique, dynamique juridique des droits individuels ou logiques sociétales associées aux transformations de la famille et de l’intimité. Une telle vue pluraliste de l’individualisme conduit à éviter les diagnostics simplistes : l’individualisme ne doit pas être réduit à un produit du néolibéralisme. Le néolibéralisme peut même être également critiqué au nom d’une certaine conception de l’individualité, une individualité non marchande.
Cette critique individualiste du néolibéralisme peut trouver des ressources chez Marx. Ce dernier n’a pas seulement pointé la contradiction capital/travail – privilégiée par les lectures « collectivistes » de son œuvre –, mais aussi une contradiction capital/nature ou une contradiction capital/individualité. Dans cette dernière perspective, le capitalisme participerait à une individualisation plus poussée, et donc à des désirs d’épanouissement personnel stimulés, mais, dans le même temps, il limiterait et tronquerait l’individualité par la marchandisation des désirs. La réduction commerciale de l’individualité ferait naître des aspirations à la réalisation individuelle qu’il ne pourrait pas vraiment satisfaire dans le cadre de sa dynamique d’accumulation du capital, générant alors des frustrations. Cette contradiction se trouverait exacerbée dans le capitalisme contemporain, insistant davantage sur « l’autonomie » et « la personnalité » des salariés, mais toujours au service d’une logique de profit.
Un des défis du mouvement altermondialiste est alors de politiser non seulement la contradiction capital/travail (par une politique de justice sociale), mais aussi les autres contradictions du capitalisme comme la contradiction capital/nature (par une politique écologiste) et la contradiction capital/individualité (par une politique de l’individualité).

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23/11/07

De quoi Sarkozy est-il le nom ?

Alain Badiou/ Frédéric Taddéï
à propos de la sortie de son livre : De quoi Sarkozy est-il le nom ?

25/10/07 France 3 (transcription de l'entretien)

FT Vous êtes le penseur le plus critiqué actuellement, peut-être aussi le plus redouté Alain Badiou. On vous redoute peut-être à cause de votre influence. Vous êtes quelqu’un qu’on ne voit pas à la télévision, vous ne touchez pas le grand public habituellement mais vous avez de l’influence sur les étudiants, sur les intellectuels. Vous êtes professeur de philosphie à Normale-Sup, vous avez des séminaires de philosophie dans toute l’Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et on vous compare à Robespierre et à Saint-Just, souvent. On vous accuse d’être le dernier penseur révolutionnaire....

AB Je n’ai quand même fait couper aucune tête

FT Pas encore, pas encore, disent vos adversaires...

AB C’est une comparaison qui à certains égards est honorable pour un penseur d’aujourd’hui. Vous dîtes que je suis redouté, tant mieux peut-être, je ne m’en rends pas vraiment compte, pour le moment je développe mon œuvre, je développe ma pensée, je dis ce que je crois être vrai... c’est ma fonction de philosophe

FT Quand on vous compare à Robespierre et à Saint-Just, vous savez bien ce que ça veut dire Alain Badiou, c’est qu’on dit que vous seriez capable de faire couper des têtes et que finalement dans vos écrits, il y a peut-être ça

AB Je n’ai pas l’impression que quand les gens lisent mes écrits ils ont la pulsion immédiate de couper des têtes. Ce sont pour la plupart des œuvres assez complexes, philosophiques, conceptuelles, plutôt dans la tradition de Platon ou de Descartes ou de Hegel et après tout la vérité est toujours quelque chose d’un peu redoutable, c’est peut-être elle qui fait peur, plutôt que moi.

FT Vous annoncez, est-ce la vérité ? le retour de la violence, est-ce que ça veut dire que vous la souhaitez ?

AB Je n’annonce pas le retour de la violence. Je dis que la violence est au présent. Ce n’est pas la même chose. Contrairement à ce qui est dit, notre société est une société de violence. Je suis lié quotidiennement à des ouvriers sans papiers des foyers, ils vivent dans le climat permanent de la violence qui leur est faite. Notre société n’est nullement pacifique, le monde l’est encore moins. Des guerres extrêmement sanglantes et violentes se déroulent sur le continent africain, en Irak, en Afghanistan, etc... Je constate simplement que la violence est là. Et on ne peut pas faire comme si elle n’était pas là par conséquent aussi bien en politique qu’en philosophie, il faut réfléchir à cette présence de la violence , à son devenir

FT Vous laissez entendre Alain Badiou qu’à cette violence que subissent les opprimés ils vont répondre par une violence encore plus grande

AB Ecoutez, ce n’est pas exactement ce que je dis mais je crois que d’une façon générale les opprimés n’ont qu’une seule arme , c’est leur discipline. Ils n’ont rien, ils n’ont pas d’argent, ils n’ont pas d’armes, ils n’ont pas de pouvoir. La seule force qu’ils puissent avoir c’est celle de leur organisation et de leur discipline. Ce n’est donc pas tant à la violence que j’appelle qu’à l’organisation, à la cohésion et à l’unité.

FT On vous a soupçonné aussi d’antisémitisme. On vous a reproché entre autres d’avoir organisé un séminaire sur le mot juif

AB D’abord factuellement c’est un mensonge pur et simple : je n’ai organisé aucun séminaire sur le mot juif et deuxièmement je voudrais être un peu grave là dessus : l’accusation d’antisémitisme à mes yeux est une calomnie absolument insupportable. Ce n’est pas un mot que l’on peut manier comme ça comme « dogmatique », « sceptique », ou etc... C’est une véritable insulte et je tiens à dire que quiconque dit que je suis antisémite sera considéré par moi comme quelqu’un qui m’insulte.

FT Vous publiez un livre Alain Badiou qui s’intitule « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » Ce n’est pas une question que vous posez, ce n’est pas un livre de plus sur Nicolas Sarkozy. Donc on peut tout de suite répondre à la question. De quoi pour vous sarkozy est-il le nom, il est le nom de la peur et de la guerre. Alors la peur de qui ? et la guerre contre qui ?

AB Alors je pense qu’il est le nom d’une société qui a peur en effet et qui demande qu’on la protège. Je sens dans cette société la demande d’un maître protecteur qui sera justement capable d’user aussi de violence contre ceux dont vient la peur. Cette peur vient à mon avis de ce que la France est aujourd’hui après une longue histoire glorieuse, après tout , est aujourd’hui une puissance moyenne dotée de privilèges et de richesses considérables mais c’est une puissance moyenne dans un monde qui est dominé par des colosses émergeants comme la Chine ou l’Inde ou des puissances considérablement plus fortes comme les Etats-Unis. Par conséquent l’avenir de la France est incertain. Nous ne savons pas où va ce pays. Il sait qu’il a un grand passé mais il doute qu’il ait un grand avenir. Et ça crée un sentiment de peur, un sentiment de refermement , une demande de protection et Sarkozy est un des noms de ce phénomène. Le vote pour Sarkozy est une demande de protection.

FT Et la guerre ?

AB Et la guerre, alors là je pense qu’il y a une double guerre aujourd’hui, il y a une guerre menée à l’extérieur on voit de plus en plus nettement que Sarkozy c’est aussi le ralliement progressif de la France aux guerres qui sont menées dans le monde , l’engagement en Afghanistan, la soumission aux Américains dans les guerres qu’ils entreprennent notamment en Irak et que la guerre intérieure, c’est une guerre renforcée contre les plus faibles.

FT C’est à dire ?

AB C’est à dire ceux qui n’ont pas de papiers, ceux qui n’ont pas d’argent, ceux dont le travail est dur et ingrat, ceux qui viennent d’ailleurs parce qu’ils ne peuvent pas vivre là où ils sont, tous ceux là on va les ficher, leur demander des règlements nouveaux, les soumettre à des lois oppressives. La loi CESEDA sur la condition du séjour des étrangers est une loi que je n’hésite pas à qualifier de scélérate, c’est une loi de ségrégation, c’est une loi de persécution et il faut en demander l’abrogation. Sarkozy est le nom de tout cela. Après tout, avant d’être candidat aux présidentielles il a été longuement le chef général de la police.

FT Ministre de l’intérieur ...

AB Voilà...

FT La peur, vous dîtes : c’est le pétainisme. On nous rejette toujours le pétainisme. Il s’est arrêté un jour le pétainisme ? Ou est-ce qu’il est là depuis toujours ?

AB Le pétainisme est une donnée fondamentale de la France à mon avis depuis la Restauration de 1815. Le pétainisme ce sont des gens qui préfèrent la vassalisation aux troubles intérieurs, c’est la réaction de gens qui ont peur de ce qui se passe à l’intérieur du pays et qui pour parer à cette peur acceptent des contraintes, des ségrégations ou des persécutions nouvelles. C’est ça le pétainisme dans sa signification la plus générale. Dans le cas de Pétain, c’est particulièrement prononcé parce que c’est évidemment les gens qui avaient eu une peur terrible du front populaire qui ont finalement préféré l’occupation allemande à la continuation de la lutte. Mais de manière générale, le pétainisme c’est ça, c’est la politique de la peur. Je pense que Sarkozy en est un représentant soft.

FT Alors Alain Badiou vous avez une théorie de « l’invariant ». On ne va pas rentrer dans les détails, c’est un peu compliqué on va laisser ça à ceux qui lisent vos livres. Néanmoins, il y a « l’événement », vous attendez les évènements. Les évènements plus importants que d’autres. En France, on pourrait dire que le dernier événement important ça a été Mai 68 à vos yeux...

AB A titre d’événement interne, je pense, oui...

FT Vous attendez le prochain. Comment va-t-on reconnaître cet événement ? Celui qui se prépare d’après vous ?

AB Oh vous savez, je ne sais pas si un grand événement se prépare de façon immédiate. Avant de préparer les évènements à venir, il faut être fidèle à ceux du passé. C’est à dire il faut être fidèle par exemple à mai 68 et donc s’opposer à une thèse fondamentale de Sarkozy qui est comme vous le savez qu’il « faut en finir avec mai 68 une fois pour toutes ». Nous pouvons opposer « être fidèle à ce qui a été enseigné de nouveau pendant mai 68 ».

FT Je vous interromps mais en mai 68 il y avait une tendance libérale-libertaire, plutôt bourgeoise, j’imagine que vous n’êtes pas favorable à cette tendance là ? Vous étiez plutôt de la tendance marxiste-léniniste, maoiste.

AB Oui. J’étais d’une tendance qui cherchait une liaison, une unité entre les intellectuels, les étudiants et les ouvriers et les gens du peuple, certainement. Je pense encore aujourd’hui que c’est de cette unité possible que dépendent les évènements véritables. D’un point de vue interne, c’est toujours de nouveaux trajets dans la société elle-même. C’est la rencontre entre des gens qui d’habitude ne se rencontrent pas. Mai 68, ça a été ça à grande échelle la rencontre entre des gens qui dans la vie sociale régulière ne se rencontrent pas. Et c’est cette rencontre qui fait l’événement. Tout événement est une rencontre. L’événement amoureux c’est une rencontre. L’événement historique aussi est une rencontre. La rencontre de gens qui n’ont pas l’habitude de se rencontrer.

FT Là ce serait qui, maintenant ?

AB Je pense que ce serait une partie de la jeunesse, des intellectuels, des petits salariés français et puis de ceux qui sont les persécutés premiers c’est à dire les gens de provenance étrangère, et puis ceux qui n’ont aucun travail.

FT Ce sont eux, pour vous les Sans-culotte de la prochaine révolution, ce seraient les immigrés, en particulier les clandestins, les sans-papiers, les réfugiés ?

AB Je ne sais pas si la prochaine révolution aura des sans-culotte. Rien ne se répète comme tel mais en tous cas, c’est ceux qui n’ont rien qui sont le plus capables de devenir tout. L’Internationale chantait cela, nous ne sommes rien, soyons tout. Je pense que n’être rien, devenir tout, c’est cela l’événement. Ceux qui n’étaient rien, qui n’existaient pas, qui n’apparaissaient pas, tout à coup on constate qu’ils sont là et qu’ils occupent une position essentielle.

FT Vous citez l’Internationale et votre livre se termine par cette prophétie, l’avenir pour vous c’est le communisme. Alors le communisme est-il pour vous celui de Lénine, celui de Mao, c’est le même ?

AB Non je pense que c’est un communisme en un sens général et invariant. Au fond j’appelle communisme, et c’était déjà le sens que lui donnait Marx au début, une société qui est délivrée de la règle des intérêts. Une société dans laquelle ce qu’on cherche, ce qu’on fait, ce qu’on veut n’est pas réglé de bout en bout par les intérêts individuels ou les intérêts de groupe. C’est ça le communisme. Le communisme c’est aussi la société où tout le monde est polyvalent. C’est à dire où il n’y a pas de division du travail organisée entre ceux qui sont intellectuels, riches etc... et ceux qui sont en bas. C’est une société où tout le monde fait un peu toutes choses. Le communisme c’est le nom de cela. De ce point de vue il existe peut-être depuis très longtemps. Je pense que dans la révolte des esclaves contre les Romains, la révolte de Spartacus, il y avait déjà un élément de communisme. Il y avait déjà la revendication que l’on compte tout le monde, que tout le monde existe dans une figure égalitaire et ça c’est une idée, ça n’a pas à être un programme mais sans cette idée, je pense que la vie politique n’a aucun intérêt. Elle n’a aucun intérêt parce qu’elle consiste à savoir comment on va négocier entre les intérêts des uns et des autres.

FT Vous ne croyez pas au suffrage universel ?

AB Le suffrage universel à mon avis est comme toute chose. Il faut le juger non pas du point de vue de sa forme mais du point de vue de son contenu. Je voudrais rappeler par exemple que c’est tout de même une assemblée tout à fait régulière qui a investi le maréchal Pétain en 1940, c’est une assemblée régulière qui a désigné Hitler dans l’Allemagne de Weimar. Le suffrage universel ça peut avoir des résultats tout à fait intéressants et ça peut avoir des résultats désastreux. Donc moi je juge sur pièces.

FT Le communisme, c’est la même chose, c’est une idée..

AB Evidemment

FT On l’a jugée sur pièce à la hauteur des cadavres, des prisonniers, des goulags...

AB Mais le communisme-léninisme a eu une formule particulière. Il ne s’est pas du tout résumé à ce dont je parlais. Il a proposé une formule de l’Etat. Il a proposé que le parti unique domine l’Etat. Ça a été le moyen de la victoire de l’insurrection en 1917 mais nous ne sommes plus en 1917. Nous n’avons pas les problèmes immédiats de victoire de l’insurrection, nous sommes délivrés de cette figure du communisme et nous pouvons revenir à ce que j’appelle le communisme générique, c’est à dire le communisme comme idée régulatrice de l’action.

FT Mais ce communisme là appelle un homme nouveau. On sait aussi que des communistes ont pensé l’homme nouveau en tous cas c’est comme ça qu’on explique le génocide des Khmers rouges par exemple. Est-ce que vous pensez que ce communisme dont vous rêvez nécessite un homme nouveau ?

AB Je ne pense pas du tout. Je pense qu’il faut faire avec les hommes tels qu’ils sont. Avec la capacité des hommes tels qu’ils sont. S’opposent deux visions de ce dont l’homme est capable. En réalité dans le capitalisme modernisé, la conviction est que l’homme est principalement capable de poursuivre ses intérêts. Et le communisme c’est au fond l’idée que l’homme est aussi capable d’autre chose. Il est capable de désintéressement, il est capable d’une organisation sociale qui a d’autres buts que celui de la perpétuation de sa puissance. Je pense que c’est avec cet homme capable de cela qu’il faut faire et non pas en forgeant un mythique homme nouveau.

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22/11/07

Philosopher et dialoguer

QU’est-ce que la philosophie ? À quoi sert-il de philosopher ? Ces questions agitent les philosophes et leurs concitoyens depuis plus de 25 siècles et cela va encore continuer longtemps car il y a autant de réponses à ces questions qu’il y a de gens qui s’intéressent à la philosophie. Mais si l’on analyse les écrits, discours et pratiques philosophiques, on constate que leurs objectifs essentiels sont de trois types :
1) - réfléchir et débattre sur le sens de concepts et sur des idées, comme par exemple : qu’est-ce que la liberté, la vérité, le bonheur... ? Ou bien : la raison est-elle la chose la mieux partagée du monde ? Peut-on prouver l’existence de Dieu ?
2) - apprendre à méditer pour mieux se connaître soi-même, pour mieux supporter ses difficultés personnelles de l’existence et pour être heureux, tout seul ou avec d’autres.
3) - analyser une situation sociale concrète et étudier, seul ou avec d’autres, comment la transformer pour favoriser le plein épanouissement humain de chaque personne sur la Terre.

Dans ces trois domaines, il semble qu’une des clés de tout soit le dialogue :

- pour trouver les solutions les plus justes aux grandes questions théoriques ou métaphysiques, les échanges ne sont-ils pas fructueux ?

- pour résoudre nos problèmes personnels, n’est-il pas utile d’en parler avec d’autres ?

- pour dépasser les contradictions de la réalité quotidienne et mondiale, pour transformer notre vie et le monde, n’est-il pas plus efficace de chercher à le faire avec d’autres que chacun dans son coin ?

Les problèmes de la société ont au moins un point commun avec ceux de la vie en couple : la meilleure façon de les résoudre, c’est que les parties concernées dialoguent à ce sujet. Si un véritable dialogue s’instaure entre elles, il est sûr et certain qu’elles finiront par trouver une solution.
Mais il ne faut pas oublier que dialoguer, c’est se parler mais c’est aussi et avant tout écouter l’autre.
Il est vrai également que débattre ne suffit pas ; il faut encore et surtout que ce dialogue aboutisse sur un accord, sur une décision partagée, et que celle-ci soit effectivement appliquée.

L’autre problème, c’est que pour arriver tout simplement à dialoguer, il faut souvent se battre afin d’obliger l’autre à vous écouter. Sur le plan social, ne faisons pas preuve d’angélisme : on doit lutter pour créer les conditions d’un dialogue par un rapport de forces mettant en échec l’inégalité imposée par le dominant.
La “transformation du monde”, selon l’expression de Karl Marx, passe donc par la lutte pour instaurer un dialogue constructif. Pas étonnant, dans ces conditions, que la philosophie soit à la fois un combat et un dialogue.

Roger Orlu

Le dialogue, une des clés de tout
Article paru dans Témoignages le vendredi 31 août 2007 (page 8)
URL : http://www.temoignages.re/article.php3?id_article=24409

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11/10/07

Evolution, déterminisme, matérialisme, par Carlos Bonet-Betoret


Charles Darwin ( 1809-1882 ) est réputé à juste titre comme le plus grand homme de science de tous les temps, pour avoir démontré de façon expérimentale que l’évolution n’était pas une théorie, mais la réalité.

Avant Darwin, tout le monde croyait que les êtres vivants résultaient d’une série de miracles fantastiques, l’œuvre de Dieu ou d’entités surnaturelles.

Après la parution en 1859 de "L’origine des espèces", l’on dut admettre que les êtres vivants étaient le résultat de transformations naturelles de la matière. Mais bien sûr, Darwin avait non seulement démontré la réalité objective de l’évolution, mais il avait donné aussi une explication de la façon dont cela se produisait. Nous appelons "darwinisme classique" la théorie sur les variations au sein des populations et sur le mécanisme de sélection naturelle.

Cependant, à la publication de "L’origine des espèces", cette théorie fut très critiquée, même par des hommes de science qui étaient d’accord avec Darwin pour considérer l’évolution comme un fait établi, Aujourd’hui, il y a beaucoup de théories sur l’évolution, plus ou moins en accord ou en désaccord avec le darwinisme classique", et il faudrait plusieurs livres pour toutes les commenter. Dans cet article, nous allons discuter des théories qui se proposent d’expliquer l’origine de l’évolution : c’est-à-dire, qui étudient les causes globales de la transformation des êtres vivants. Nous distinguons 3 théories :

  1. Le probabilisme : l’évolution est le seul produit du hasard

  2. Le finalisme : l’évolution est le produit d’une force spirituelle

  3. Le déterminisme : l’évolution est produite par une énergie matérielle

Nous allons d’abord commenter les théories les plus extrêmes, c’est-à-dire le probabilisme et le finalisme, et puis nous en viendrons au déterminisme que l’on pourrait résumer par l’expression : "ni dieu ni hasard".

THÉORIE PROBABILISTE ( ou ALÉATOIRE )

Darwin secoua très fort les croyances religieuses de ses contemporains quand il réussit à montrer que l’homme n’était pas un miracle du monde surnaturel, mais le descendant de formes animales plus primitives. Mais surtout, ce qui bouleversa le plus la société du XIX° siècle, c’était que selon la théorie de Darwin, l’évolution n’était pas dirigée vers la formation de l’homme, et que celui-ci n’était pas le but obligé de la vie. D’après le "darwinisme classique", l’évolution est la conséquence de petites variations aléatoires qui se produisent dans une population, et la sélection naturelle favorise les variations qui confèrent un avantage. Ainsi les changements historiques du monde vivant se produisent seulement par le jeu de la variation et de la sélection : il n’y a pas de progrès qui soit dirigé vers l’apparition d’organismes, à chaque fois plus parfaits. Donc, pour Darwin, l’évolution est un pur produit du hasard, sans déterminisme, finalité ni progrès, et on ne peut. pas parler de but ou d’objectif.
C’est pour ce motif que beaucoup de scientifiques évolutionnistes de l’époque de Darwin ne voulurent pas accepter son explication de l’évolution. Il y avait un grand nombre de biologistes qui croyaient. que l’évolution était dirigée, vers la formation finale de l’homme, en tant que but.
Pourtant, cette théorie "darwiniste", "probabiliste" ou "aléatoire" est maintenant la plus acceptée de tous, sous sa forme de "théorie néodarwiniste ou synthétique".
Parmi les hommes de science qui ont défendu au cours de ce XX° siècle la théorie du hasard, nous pouvons citer le célèbre Jacques Monod ( 1910-1977 ). Tous les biologistes connaissent son oeuvre fameuse "Le hasard et la nécessité", ou encore "L’essai sur la philosophie naturelle de la Biologie moderne".

Dans cette étude, Monod prétend que dans l’évolution, il n’y a pas de projet, ni de causes finales, ni d’orientation vers la complexification des organismes. Monod fait une critique sévère des théories qui défendent l’idée de progrès dans l’évolution. Dans ces dernières, il distingue 2 groupes qu’il nomme : "vitalistes" et "animistes". Pour Monod, le vitalisme est une théorie qui considère qu’il y a une distinction à faire entre monde inerte et monde vivant. Il y aurait le vitalisme "métaphysique" et le vitalisme "scientifique". L’animisme est pour Monod la théorie qui prétend expliquer la nature par les mêmes lois qui peuvent expliquer l’activité humaine subjective, consciente et projective. Tous les anthropologues et ethnologues appellent animisme l’idée primitive selon laquelle les animaux, les arbres, les eaux, ont une âme ou un esprit. Pour Monod, on peut appeler animisme l’idée de "l’ancienne alliance" qui prétend établir un lien, un rapport, une correspondance cosmique, entre l’homme et la nature et l’histoire. Alors Monod considère comme des exemples de l’animisme les croyances "primitives" des peuples africains, américains ou australiens, et aussi quelques philosophies modernes. Parmi elles, Monod donne 2 exemples : le finalisme de Teilhard de Chardin, et le matérialisme dialectique de Marx et Engels.

Nous allons pouvoir commenter la philosophie de Teilhard quand nous ferons la critique des théories finalistes de l’évolution.
Sur le matérialisme de Marx ( 1818-1883 ) et d’Engels ( 1820-1895 ), Monod fait une critique très dure, considérant que la perspective dialectique de la nature relève de la mythologie, plutôt que de la science. Selon Monod, dans la nature inerte ou vivante, il n’y a pas de contradictions, ni de négations, qui rendent possible le mouvement de la matière. Monod critique aussi le matérialisme dialectique, en rappelant le fameux "cas Lyssenko" ( 1898-1976 ), qui avait combattu la génétique mendélienne au nom de la dialectique. Mais Monod oublie que, quelques années avant Lyssenko, le grand botaniste Vaviloff ( 1887-1943 ) avait accepté les découvertes de la génétique moderne. Bien sûr, Vaviloff, en tant que vrai scientifique, vrai patriote soviétique, et aussi vrai marxiste, n’avait jamais pensé que la génétique pouvait être contraire au matérialisme dialectique. On peut considérer que, si Lyssenko n’avait jamais existé, les occidentaux auraient dû l’inventer, car le "cas Lyssenko" est très commode pour attaquer la science soviétique.
Nous finissons ce bref résumé des idées de Monod en rappelant qu’il croit que les théories finalistes et dialectiques sont "anthropocentriques". Quand nous exposerons notre théorie déterministe, nous reviendrons sur la question de ce qu’il faut entendre par "anthropocentrisme".

THÉORIE FINALISTE ( ou THÉOLOGIQUE )

Darwin était un homme très religieux dans sa jeunesse, et il croyait que les êtres vivants avaient été créés par une suite de miracles divins, tel que l’enseignait la Bible, dans le livre de la Genèse. Mais quand il découvrit la réalité de l’évolution, à l’occasion de son voyage avec le "Beagle", il perdit pour toujours ses croyances religieuses.

Nous avons vu auparavant. que le darwinisme proposait un modèle d’évolution aléatoire, sans but ni finalité, qui allait à l’encontre de la religion. Bien sûr, beaucoup d’adversaires de Darwin défendaient les idées religieuses et bibliques, et nous pouvons citer la querelle entre Huxley et Wilberforce.

Il y eut cependant des hommes de science au XIX° siècle, avant et après Darwin, qui proposèrent un modèle d’évolution finaliste, susceptible d’être en harmonie avec les convictions religieuses. C’est l’éternel problème des contradictions entre religion et science, que chaque époque historique a voulu résoudre de façon différente.

Parmi les scientifiques du XIX° et du XX° siècles qui ont défendu le principe d’une évolution finaliste, le plus fameux est Pierre Teilhard de Chardin ( 1881-1955 ). Ce jésuite est devenu célèbre par sa découverte du "sinanthrope" de Chine, pays qui a toujours attiré les jésuites, comme Ricci ( XVI° siècle ), Schall ( XVII° ), Verbiest ( XVIII° ) et David ( XIX° siècle ). Les thèses finalistes de Teilhard ont eu un grand succès dans le monde durant le premier quart de siècle qui suivit sa mort. Il est très regrettable que Teilhard ait été si oublié dans les années 80 et 90, mais nous tenterons d’expliquer pourquoi, lorsque nous parlerons du déterminisme.

Teilhard, donc, a voulu encore une fois concilier les découvertes de la science avec la religion chrétienne, et le résultat fut sa théorie finaliste. Pour Teilhard, l’évolution n’est pas le produit du hasard, car elle a un sens, un but, un objectif : aboutir à l’humanité. Teilhard considère que l’évolution est un processus continu du développement de l’ensemble complexité-conscience, avec une unité fondamentale de structure et de mécanisme. On comprendra cette théorie si l’on tient compte que selon Teilhard l’évolution n’est pas seulement un processus biologique, mais qu’il inclut aussi l’énergie et la matière universelles. Dans la perspective teilhardienne, donc, l’évolution de l’univers comprend différentes étapes que nous pouvons ainsi résumer.

  • Première étape : évolution de l’énergie et de la matière universelle qui se fait de plus en plus complexe, jusqu’à atteindre le niveau de la nature vivante.

  • Deuxième étape : évolution de cette nature vivante, dans une complexité toujours croissante, jusqu’à atteindre le niveau de la nature consciente.

  • Troisième étape : évolution de cette nature consciente, par intériorisation progressive, jusqu’à atteindre un niveau au-delà du monde matériel.

Dans la conception teilhardienne, ce dernier niveau est celui de l’esprit, de l’âme, du surnaturel, c’est-à-dire celui de la noosphère, qui vient après la lithosphère et la biosphère, dans l’évolution cosmique.

Pour Teilhard, l’évolution est orientée vers l’apparition de l’homme, mais on peut aussi considérer que dans sa théorie l’évolution continue au-delà de l’homme, pour en arriver à Dieu ou au "Christ cosmique". Inutile de dire que Teilhard croyait aux dogmes du christianisme, comme en l’existence d’un être suprême, en l’immortalité de l’âme et en la divinité de Jésus-Christ. Teilhard pensait, alors, que si Jésus-Christ était à la fois Dieu et homme, il était à la fois Christ historique et Christ cosmique, et le croyait-il, en même temps l’"Alpha et l’Oméga de l’évolution". Dans l’idée de Teilhard, Christ est à l’origine de l’univers et de l’évolution, mais il est aussi l’objectif ultime de cette évolution, c’est-à-dire le "point Oméga" qui finira par unir toute la noosphère.

Peut-être pourrait-on penser que Teilhard est influencé par le panthéisme, puisqu’il identifie Dieu à l’univers.

Bien sûr, cette théorie finaliste, même si elle est très intéressante, n’a aucun soutien expérimental, et on peut la considérer comme purement spéculative. Si l’on n’accepte pas les dogmes de la religion chrétienne, il n’y a aucune raison d’admettre les thèses finalistes. Mais le finalisme a en tout cas une grande valeur pédagogique, puisque cette théorie peut aider beaucoup de chrétiens à comprendre et à accepter l’évolution. De même, on peut dire que la "théologie de la Libération" sud-américaine peut aider aussi les chrétiens à comprendre la philosophie marxiste.

Naturellement, la théologie de la Libération, le dialogue entre marxistes et chrétiens, et les théories finalistes, sont des produits du catholicisme moderne. Dans le protestantisme, il n’existe pas de théologie de la Libération, ni de dialogue avec les marxistes, pas de théories sur l’évolution, ni même de théories finalistes, car les protestants croient en la Création biblique.

THEORIE DETERMINISTE ( ou MATERIALISTE )

Définition du déterminisme :

Darwin n’acceptait pas le finalisme, puisqu’il avait perdu sa foi religieuse, et il n’acceptait pas non plus le déterminisme, puisqu’il niait le progrès dans l’évolution. Expliquer ce qu’on entend par "progrès" est rendu absolument nécessaire pour pouvoir comprendre la théorie déterministe.

Bien sûr, on peut parler du progrès dans l’évolution biologique, ou du progrès dans l’histoire humaine : il y a un étroit rapport entre les deux éléments de cette question.

Beaucoup de biologistes et de philosophes modernes croient qu’après Auschwitz, Dachau, Hiroshima, Nagazaki, etc., il est impossible de parler d’un progrès.

Selon ce point de vue, croire au progrès ou au déterminisme, ou bien rechercher un sens à la nature et à l’histoire, serait une idée propre au XIX° siècle, impossible à accepter à notre époque. Il est vrai qu’après la parution de "L’origine des espèces", un grand nombre de penseurs croyaient au progrès, dans la nature, mais aussi en histoire. Ceux qui défendaient le libéralisme, pensaient que la libre compétition en économie aboutirait à une société plus riche et mieux organisée. Et ceux qui défendaient le socialisme, pensaient que la lutte des classes dans le monde industriel aboutirait à une société nouvelle sans exploitation ni propriété.

Il y avait donc au XIX° siècle un progressisme "de droite" et un progressisme contraire "de gauche", qui buvaient tous les deux dans les sources de Darwin ; or, celui-ci ne croyait en aucun progrès !

Curieusement, beaucoup d’ignorants qui ne savent rien de la biologie, accusent Darwin d’être coupable des crimes du communisme, du libéralisme et du fascisme.

Avec le même raisonnement, les fascistes haïssent les juifs, parce qu’ils les accusent d’avoir produit, dans les différentes époques : le christianisme, le capitalisme et le communisme.

Pour en revenir à la question des théories évolutives, il nous faut donner une définition du déterminisme : "l’évolution biologique et historique suit le principe général de produire des structures de plus en plus compliquées".

Différences entre déterminisme Probabilisme et finalisme :

Etant donné que pour le déterminisme, l’évolution a un but, un projet - et n’est pas une conséquence du hasard -, il est aisé de le distinguer du probabilisme.

Mais il est, plus facile de confondre le déterminisme avec le finalisme, puisque les deux théories admettent que l’évolution est dirigée vers un objectif, et que les changements du monde vivant représentent un progrès.

Il faut, savoir distinguer - et éviter les confusions - puisque beaucoup de critiques envers le déterminisme seraient en fait mieux dirigées contre le finalisme : pour comprendre la différence, il faut faire attention à la cause ultime qui a produit l’évolution des êtres vivants. Selon le finalisme, l’évolution a une cause spirituelle qu’on peut appeler "alpha et oméga", "christ cosmique", "Dieu", "esprit suprême", ou par d’autres noms. En revanche, pour le déterminisme, l’évolution s’est produite pour une cause exclusivement matérielle et naturelle, sans qu’il soit nécessaire de croire en un principe spirituel et surnaturel.

Alors l’on peut dire que les théories finalistes sont idéalistes, et qu’au contraire les théories déterministes sont matérialistes, ou athées, pour ainsi dire...

Le probabilisme et le déterminisme peuvent être d’accord dans la négation des dogmes religieux, comme celui de l’existence de Dieu ou de l’immortalité de l’âme.

Une autre différence entre le finalisme et le déterminisme peut être dans la position qu’occupe l’homme dans le processus de l’évolution. Dans le finalisme, l’évolution est dirigée vers la formation de l’homme : celui-ci est son but dernier, et une fois que l’homme est apparu, on peut dire que l’évolution a accompli sa mission. Notre théorie déterministe considère que l’homme est une étape obligée de l’évolution, mais que ce n’est pas l’étape finale, - et que le processus se poursuivra au-delà de l’homme.

Si l’évolution est dirigée vers la formation d’organismes qui sont progressivement plus complexes : alors l’évolution devait produire l’homme, mais devait. aussi produire d’autres êtres intelligents sur d’autres planètes !

Principes généraux du déterminisme :

Si les déterministes ne croient pas en Dieu et s’ils ne croient pas au hasard, l’on peut dire qu’ils croient uniquement à la matière. Puisque nous ne sommes pas des philosophes, mais simplement biologistes, nous n’avons pas besoin de donner une définition exacte de la matière. Disons de façon simple que tout ce qui existe est. matière, nous vivons dans un univers fait de matière, et nous croyons qu’il n’existe rien en dehors de la matière.

Bien sûr, quand nous parlons de "matière", nous entendons qu’il faut parler aussi d"’énergie", puisque nous savons très bien que la matière se transforme en énergie, et l’énergie en matière. Donc, le caractère principal de la matière est le mouvement, c’est-à-dire que la matière se trouve toujours dans un perpétuel processus de changement et de transformation. Comme disaient Marx et Engels, "la matière sans mouvement serait aussi absurde que le mouvement sans matière". Nous pouvons dire que la matière est une substance éternelle et infinie, qui produit toujours dans le temps et dans l’espace une variété innombrable de formes différentes.

On peut accepter que le déterminisme est "panthéiste", dans le sens où la matière est "l’être suprême", et qu’il n’y ait rien au-dessus de la matière. Alors, ce mouvement éternel de la matière se fait dans le sens de la production d’êtres de plus en plus organisés, au fur et à mesure que le temps s’écoule. Cette complexité croissante, tout au long des millions et des millions d’années, est une propriété fondamentale de la matière cosmique, et cela peut expliquer tout le développement de l’évolution biologique. Donc, si la matière se fait chaque fois plus compliquée, elle arrive à avoir une nouvelle propriété, qui est celle de la reproduction ou réplication. Une fois cette propriété acquise, la matière qui était inerte ou minérale, devient de la matière organique ou vivante. Bien sûr, il n’y a pas 2 matières différentes, mais tout simplement il s’agit de 2 organisations, l’une plus simple et l’autre plus compliquée, de la même matière universelle.

Après la formation de la matière vivante auto-reproductrice, cette matière continue son mouvement de complexité croissante, c’est-à-dire l’évolution.

Dans le cours du temps, cette évolution de la vie avance vers l’élaboration d’êtres toujours mieux organisés, au sein d’écosystèmes plus complexes. Afin d’avoir des relations plus intenses de l’être vivant avec son milieu, le système nerveux se fait plus riche et plus centralisé, et le résultat en est l’intelligence. Si l’apparition de l’intelligence était nécessaire, ce n’était pas pour un dessein surnaturel, mais simplement parce qu’avec l’intelligence, la matière pouvait enfin avoir conscience d’elle-même.

Sur notre planète Terre, intelligence veut dire espèce humaine, mais naturellement il existe des milliers d’espèces intelligentes dans notre Univers. Tous ces êtres intelligents sont la conséquence inévitable et logique du principe de complexité croissance qui dirige l’évolution de la matière.

Naturellement, dans le cas de l’espèce humaine, nous répétons que sa formation était inéluctable, mais cette espèce n’est pas le but ultime de l’évolution. Notre espèce peut encore disparaître tôt ou tard, peut-être lors de guerres atomiques, biologiques ou chimiques, mais après notre disparition, l’évolution se poursuivra sur notre planète avec l’élaboration de nouveaux organismes. Et si une guerre atomique détruit toute vie sur Terre, alors l’évolution continuera sur d’autres planètes et produira des êtres intelligents, bien mieux organisés que l’espèce humaine.

Explication du déterminisme matérialiste :

Nous avons dit que la théorie finaliste est idéaliste et que la théorie déterministe est au contraire matérialiste, mais il faut expliquer le concept de matérialisme.

On peut dire en général que, selon le matérialisme, tout ce qui existe est matériel, même les idées, la conscience ou l’intelligence. Mais il est nécessaire de préciser quelle classe de philosophie matérialiste pourrait expliquer de façon scientifique le processus de l’évolution. Nous allons considérer que cette philosophie est le matérialisme dialectique des grands maîtres Marx et Engels, les plus grands philosophes modernes. Certes, il parait étrange de défendre le marxisme dans ces années 80 et 90 qui ont vu la décadence et la fin du "socialisme réel". Précisément, il est facile de comprendre que, si dans les années 60 et 70, beaucoup de philosophes défendaient le finalisme ou le déterminisme, c’est parce que le socialisme était à son apogée. Après 1980, le rapide déclin des pays socialistes a fait oublier les théories finalistes et déterministes, et a favorisé l’actuelle domination des théories qui défendent le probabilisme. Ces théories du hasard qui nient le progrès dans la nature et dans l’histoire, favorisent le capitalisme, car le principe du progrès est une partie essentielle du socialisme. Ceux qui ne connaissent rien du socialisme, confondent la philosophie du marxisme avec la bureaucratie soviétique, et maintenant on peut penser que la fin de l’URSS est aussi la fin du matérialisme dialectique. Nous avons vu plus haut que Monod confondait cette philosophie avec les manipulations politiques de Lyssenko, oubliant la grande oeuvre scientifique de Vaviloff. Il faut dire aussi que si Monod accusait le matérialisme dialectique d’"anthropomorphisme", c’est parce qu’il mettait dans le même sac l’animisme, le finalisme, le vitalisme et le matérialisme. Le finalisme de Teilhard est anthropomorphiste, parce qu’il considère que l’homme est l’objectif ultime de l’évolution de la vie. Au contraire, le matérialisme n’est pas anthropomorphiste, parce que dans cette philosophie, l’homme est seulement la partie consciente de la nature, comme les autres espèces intelligentes.

Maintenant, nous allons faire un résumé des principes fondamentaux du matérialisme dialectique, qui est avec le matérialisme historique, l’une des deux parties de la philosophie marxiste.

  • Premier principe : l’unité et la lutte des contraires, c’est-à-dire que dans la matière il existe toujours une contradiction ou un antagonisme perpétuel, entre des forces opposées.

  • Deuxième principe : la transformation de la quantité en qualité, c’est-à-dire que dans le développement de la matière, de petits changements accumulés avec le temps finissent par produire des propriétés nouvelles.

  • Troisième principe : la négation de la négation, c’est-à-dire que si une structure matérielle est détruite, cela peut servir à la construction d’une structure supérieure.

On peut définir la dialectique comme "le mouvement qui progresse par le moyen des négations", ce qui veut dire que les négations et contradictions de la matière la font avancer vers une organisation plus complexe.

Alors, les contradictions à un niveau quelconque de l’évolution biologique et historique finiront par produire un niveau supérieur qui, à son tour, aura aussi ses propres contradictions qui la feront progresser encore. Si nous connaissons les contradictions concrètes d’une étape de l’évolution, nous pourrons savoir quelle sera l’étape suivante, au contraire de la théorie du hasard qui dit que l’évolution n’est jamais prévisible.

Ainsi dans l’histoire humaine, le socialisme est le produit des contradictions du capitalisme, lui-même produit de celles du féodalisme, et ce dernier des contradictions de l’esclavagisme.

L’histoire de l’humanité, et celle des autres espèces intelligentes de l’Univers, est une continuation de l’évolution biologique, car l’histoire et la biologie sont expliquées par les mêmes lois fondamentales de la matière.

Toutes les contradictions de la politique du capitalisme et du socialisme continuent les contradictions entre la main et le cerveau des hommes fossiles, qui sont la cause de l’apparition de l’espèce humaine actuelle. Depuis la formation de notre Univers, toutes les contradictions et négations de la matière et de l’énergie devaient produire finalement les espèces intelligentes, avec toutes les étapes de leur histoire sociale.

BIBLIOGRAPHIE

Karl MARX et Friedrich ENGELS : Manifeste du Parti Communiste ( 1848 )

Friedrich ENGELS : Anti-Duhring ( 1878 )

Charles DARWIN : L’origine des espèces ( 1859 )

Charles DARWIN : La descendance de l’homme ( 1874 )

Pierre TEILHARD de CHARDIN : Le phénomène humain ( 1938 )

Jacques MONOD : Le hasard et la nécessité ( 1970 )

Cet article de 1997 dans la revue Bipédia a été mis en ligne en 2003 sur le site de la Bipédie Initiale

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18/09/07

L'esprit du blog

lu à la Fondation Roger Garaudy, au centre culturel Torre de la Calahora, à Cordoba

Averroes, 1126-1198, le musulman

- Ibn Roschd… Ibn Roschd …
(…) la médecine, l’astronomie, toutes les sciences … Vous voulez toujours que je vous explique tout ce qu’Aristote a dit du savoir des choses de la terre. Vous ne vous posez donc jamais les questions dernières : …D’où venons-nous ? Où allons-nous ? La Création et, surtout, le but et le sens de la vie et de l’histoire ?

- un disciple : Maître, aujourd’hui …
(…) Aujourd’hui, comme toujours, notre philosophie ne servirait à rien si elle ne savant pas lier ces trois choses que j’ai enseigné d’unir dans mon “ Harmonie de la science et de la religion ”. Une science fondée sur l’expérience et la logique pour découvrir les causes. Une sagesse qui réfléchisse sur les buts de chaque recherche scientifique pour qu’elle serve à rendre notre vie plus belle. La révélation, celle de notre Coran. Car c’est seulement par révélation que nous connaissons les fins dernières de notre vie et de notre histoire.

- une femme : Mais pour nous les femmes ?
Les femmes ont les mêmes fins dernières que les hommes. Le Coran ne distingue qu’entre ceux, hommes ou femmes, qui cherchent la Loi de Dieu et ceux qui ne s’en soucient pas. Il n’y a pas d’autre hiérarchie entre les êtres humains … Mais vous, les hommes, vous considérez les femmes comme des plantes qu’on ne recherche que pour leurs fruits, la procréation. Et vous en faites des séparées, des servantes. Ce sont vos traditions : elles n’ont rien à voir avec l’islam. ”

- un étudiant : Mais nos rois …
Le Prophète nous a enseigné qu’il n’est de plus sainte guerre que de dire la vérité à un dirigeant injuste. Le tyran est le plus esclave des hommes. Il est livré à ses passions par ses courtisans, à ses terreurs parce qu’i a peur de son peuple.

- un autre étudiant : Mais qu’elle est alors la société la meilleure ?
Celle où chaque femme, chaque enfant, chaque homme, reçoit tous les moyens de développer toutes les possibilités que Dieu lui a données.

- un autre : Quel pouvoir l’établira ?
Il ne s’agit pas d’une théocratie, comme chez les chrétiens d’Europe, d’un pouvoir de religieux complices des tyrans : “ Dieu - dit le Coran - a insufflé en l’homme de Son Esprit ”. Faisons-le vivre en chaque homme !

- un autre : Quelles sont les conditions d’une telle société ?
Une société sera libre et agréable à Dieu quand nul n’agira ni par crainte du Prince ou de l’enfer ou par désir de récompense d’un courtisan ou du paradis. Et quand personne ne dira : ceci est à moi.

- un autre : Maître, encore un mot
J’en ai assez de vos questions : d’abord, je ne suis pas “ Maître ” ; Dieu seul est Maître, et l’enseignement le plus fréquent de Son Coran est de faire effort pour réfléchir par soi-même. Vous entendez, par soi-même.

Maïmonide, 1135-1204, le juif

Dans la synagogue, devant la Thora qu’il commente.

Dans ce qu’il a dit sur les sciences terrestres, Aristote reste notre maître, mais, au-delà, tous ces propos ressemblent, à peu de choses près, à des conjectures. Si pour Ibn Roschd, le Livre Saint n’est pas notre Thora mais le Coran, nous sommes d’accord, l’un et l’autre, sur l’apport de la raison et de la révélation : elles sont deux manifestations d’une même vérité divine. Il n’y a de contradiction que lorsqu’on s’en tient à une lecture littérale des Ecritures, en oubliant leur signification éternelle. J’ai donné, dans mon “ Guide des égarés ” les règles de cette lecture allégorique, et qui tient compte de l’histoire. Nos problèmes historiques doivent être résolus à partir des principes éternels : il n’y a aucune opposition entre l’absolu et l’histoire. Ces principes éternels, mon expérience de juriste m’a appris qu’ils se ramenaient à quatre, que vous retrouverez dans mon “ Commentaire ” de la Mishna ”, de notre tradition juive :

1) L’individu ne peut se développer que dans une société saine, où les devoirs viennent avant les droits.
2) Le but de toute société fidèle à Dieu est une croissance de l’homme et non la richesse. L’homme grandit quand il développe en lui la raison dans sa plénitude : une raison qui a conscience de ses limites et de ses postulats. Une telle raison témoigne de la présence de Dieu en l’homme.
3) La raison de l’homme n’est qu’une participation à la raison divine, qui nous dépasse infiniment, et qui ne se réalise que par l’accueil à la prophétie biblique.
4) Un cycle nouveau de l’histoire ne commence que lorsqu’un Prophète, comme Moïse, descend vers le peuple pour lui proposer de nouvelles lois.

Psaume de David : Pourquoi ces vaines pensées parmi les peuples ? Pourquoi les rois de la terre se soulèvent-ils contre l’Eternel et contre son oint ? Brisons leurs liens. Délivrons-nous de leurs chaînes ”.

Alphonse X, 1221-1284, le Sage

Je ne suis plus que l’ombre d’un roi qu’on appelait autrefois Alphonse X, le Sage, mais le Pape et mes propres vassaux me déposèrent en 1282. Peut-être mes rêves étaient-ils trop grands pour ce siècle ? Et pourtant nous étions au bord d’un grand éveil ? J’avais eu la chance, dans ma jeunesse, d’être élevé à Tolède, où l’évêque Raymond, avec ses traducteurs chrétiens et juifs, m’avaient initié à la culture de l’islam. J’ai fait traduire en latin le Coran et le Talmud. Vous voyez ce que fut l’acte le plus glorieux de mon règne : celui de créer, à Murcie, avec le philosophe musulman Mohammed Al Riqouti, la première école au monde où enseignaient à la fois des chrétiens, des juifs et des musulmans. A Séville, j’ai exigé que l’on enseigne dans les deux langues de mon temps : l’arabe et le latin. Ecoutez : l’un de mes pages chante l’un de mes cantiques : “ O mon Christ, qui pouvez accueillir le chrétien, le juif, le maure, pourvu que leur foi se dirige vers Dieu ”. Dans mes lois, comme dans mes prières, je n’ai jamais oublié que les mécréants sont de même sang et nature que nous. Mes légistes peuvent, avec fierté, vous lire mes codes :

“ Comme la synagogue est maison où l’on glorifie le nom du Seigneur, défendons qu’aucun chrétien ait l’audace de la détruire ni d’en emporter rien ni d’en prendre aucune chose par force ”. Et à l’égard des musulmans : “ Laisser vivre les Maures parmi les chrétiens en conservant leur foi, et en n’insultant pas la nôtre ”. Oui, sous mon règne, par les efforts des sages de nos trois religions, notre Espagne du XIIIème siècle pouvait éveiller l’Europe entière à une vraie renaissance : celle qui pouvait se faire non contre Dieu, mais avec Dieu.

Ibn Arabi, 1165-1240, le soufi

“ Ceci est interdit ! Ceci est permis ! ”, nous disent les juristes. Mais jamais : ceci est à inventer. Tu es responsable de toi-même. Réfléchis par toi-même ! Alors que le Coran nous y appelle à chaque page. À les entendre, il n’y aurait, entre Dieu et l’homme, que des rapports de maître à esclave. La foi et la philosophie commencent là où finit ce juridisme desséché !

Le Coran nous dit “ Dieu fera se lever des hommes qu’il aimera et qui l’aimeront ” (V, 54), et aussi : “ Si vous aimez Dieu, Dieu vous aimera ” (III, 31). Dieu est unité. L’unité de l’amour, de l’amant et de l’aimé. Tout amour est désir d’union. Tout amour, qu’il en est conscience ou non, est amour de Dieu. Il y a un amour naturel dans lequel tu crois chercher à ne satisfaire que ton propre désir. Mais, il te fait sentir que tu ne suffis pas à toi-même. Même dans l’union des corps, où tu veux trouver l’extase, tu éprouves la nostalgie et le besoin de ce qui n’est pas toi. Il y a un amour spirituel quand tu n’aimes l’aimé que pour l’aimé lui-même. Tu ne vis alors qu’en te dépassant : en préférant à la tienne sa joie, sa plénitude d’être. Cet amour t’enseigne le sacrifice. Il y a un amour divin, le plus haut : tu aimes en toute chose Celui qui l’a créée, et tu n’aimes Dieu que pour lui-même. sans crainte d’un châtiment ni désir d’une récompense. Cet amour que tu portes à Dieu est un reflet de celui qu’Il te porte.

Tu ne peux t’identifier à Lui, mais agir selon le but qu’il a révélé par Son Messager. Le Prophète a dit “Quand Dieu t’aime, Il est l’oreille par laquelle tu entends, l’œil par lequel tu vois, le pas par lequel tu avances, la main par laquelle tu travailles”. Dieu a “insufflé en l’homme de Son Esprit”. Témoignage de cette présence de Dieu en toi, de l’acte de Dieu qui ne cesse de créer. L’action est l’extérieur de la foi. Tu rends visible l’invisible chaque fois que tu te dépasses : artiste, quand tu exprimes la beauté que Dieu aime, amant, quand tu vois et sers Dieu en celle que tu aimes, savant, quand tu découvres des vérités nouvelles, chef, quand tu créés pour chacun les conditions de son épanouissement.

Voir en chaque être l’acte qui l’a créé et soumettre sa vie entière à la volonté de ce Créateur, c’est ce qui unit tous les hommes de foi. Tout homme est appelé par Dieu. Ne méprise pas ceux qui, en le cherchant, croient Le voir en ce qui n’est pas Lui. L’islam reconnaît tous les prophètes comme messagers du même Dieu. Apprends à découvrir en chaque homme le germe, en lui, du désir de Dieu, même si sa croyance est encore confuse, et parfois idolâtre, pour l’orienter vers la pleine Lumière.

J’écrivis, dans un poème d’amour (avec luth) : “ Mon cœur est devenu capable d’entrer dans toutes les formes : pâturage pour les gazelles et couvent pour le chrétien ; temple pour les idoles et pèlerins de la Ka’ba ; tables de la Thora et livre du Coran. Ma religion est de l’amour : quelque soit le chemin que prenne la caravane de l’amour, ce chemin est celui de ma foi ”.


Posté par Alain 3 à 20:00 - Philosophes - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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