1/- Impact politique de l'affirmation de la foi

La reconnaissance de Jésus comme prophète du sens de notre vie et de notre histoire, l'accueil de sa bonne nouvelle qui est l'annonce d'un monde nouveau, animé par un esprit d'amour, tous ces fondements donnent à l'affirmation de foi un impact politique. C'est ma vie d'homme dans toute sa densité et toute son épaisseur, et par conséquent aussi dans sa dimension sociale et politique, que la foi atteint.
Une foi désincarnée, me parlant d'une vie spirituelle vécue dans un au-delà, un au-dessus, un ailleurs, ne m'intéresse pas. Jésus par sa vie et sa parole me concerne précisément parce qu'il m'éclaire, qu'il est "révélateur" du sens de toute mon existence.
La vie nouvelle, à laquelle la foi m'invite et me provoque, est politique (en ce sens qu'elle transforme mes rapports avec les autres hommes, et ma vision même des rapports entre tous les hommes) ou elle n'est pas. Une foi qui ne changerait en rien la face de la terre ne serait pas la véritable foi en Jésus de Nazareth. Elle ne serait que du vent.

2/- Le royaume n'est pas l'église

Mais, ce premier point étant clairement énoncé, il faut aussitôt rappeler que le royaume de Dieu, situé au coeur de la vie et de l'enseignement de Jésus, ne s'épuise pas dans l'église. Celle-ci doit l'annoncer, le prophétiser; mais l'accomplir dépasse ses compétences et ses possibilités. Le royaume n'est pas l'oeuvre de l'église, mais celle, conjuguée, de tous les hommes et de l'esprit. Ou, plus précisément, l'oeuvre des hommes qui se laissent animer par l'esprit.
Pour réaliser le royaume, il ne suffit donc pas de vivre "en église". Il faut s'atteler à la transformation du monde. Cela requiert des compétences techniques, une formation spécifique qui ne relèvent pas de l'église mais des multiples sciences qui analysent la vie des hommes en société et peuvent déboucher sur des programmes politiques concrets.
L'avènement du royaume est un projet qui peut inspirer une action politique, nullement un programme pour la diriger. Les chrétiens qui en restent uniquement à l'affirmation du projet sans jamais parvenir à l'élaboration scientifique et technique d'un programme, apparaîtront toujours comme de doux et inoffensifs rêveurs. Ou plutôt leur rêverie elle-même risquera de devenir offensive dans la mesure où elle se révèlera constituer une force politique d'inertie.
Tous les hommes, toutes les institutions, sont susceptibles de collaborer à l'avènement du royaume, dans la mesure où l'esprit qui les anime participe de l'esprit même de Jésus. Au contraire, tout homme et toute institution, fussent-ils chrétiens, qui vont à l'encontre de cet esprit, freinent son émergence dans le monde. Le royaume, n'est le monopole de personne: il est le fruit de la compétence humaine fécondée par l'esprit. La compétence sans l'esprit est horriblement dangereuse. L'histoire nous en donne tous les jours des exemples. Mais l'esprit sans la compétence reste sans effet.

3/- La tentation politique de l'église

Au cours des siècles, la tentation de l'église a été de se considérer comme l'instance compétente de la décision politique. Oubliant bien souvent d'annoncer et de prophétiser le royaume, elle consacrait ses forces à l'accomplissement de projets politiques immédiats, imposant au nom de Dieu et de l'évangile une politique qui ne pouvait être que celle des hommes qui la conceaient et en tiraient profit.
Pas plus aujourd'hui qu'hier, le rassemblement d'église n'est l'instance compétente pour l'élaboration d'un programme et d'une action politiques. Aux blocages de droite dont l'église a tant souffert (il serait plus exact de dire "par lesquels elle a tant fait souffrir") dans le passé, ne substituons pas les blocages de gauche qui se révèleraient, à plus ou moins brève échéance, tout aussi nociffs.
Le rassemblement d'église ne peut que renvoyer les hommes à leurs responsabilités. Il ne peut être ni l'alibi qui les dispenserait d'agir, ni le remède miracle qui les dispenserait d'acquérir une compétence politique et de s'engager activement dans les multiples rouages de la société, dont c'est la finalité, de la faire avancer.
Un rassemblement d'église ne doit jamais céder à la tentation d'identifier l'évangile avec l'idéologie politique de l'un ou de la totalité de ses membres. Quelle que soit l'adéquation qu'ils peuvent percevoir entre l'un et l'autre, ils doivent respecter l'autonomie de l'un par rapport à l'autre et ne pas abdiquer leur responsabilité d'hommes en la faisant assumer par l'évangile.
L'échec des démocraties chrétiennes, après celui des fascismes chrétiens et des monarchies chrétiennes, doit nous mettre en garde contre la tentation d'un socialisme chétien. C'est l'adjectif qui est ambigu dans la mesure où il insinue une identification du substantif avec le projet évangélique, car cette identification n'est tout simplement pas possible.
Cela condamne l'église, en tant que telle, à une certaine inefficacité politique. C'est vrai. Il me semble neanmoins nécessaire de maintenir que ce n'est pas à elle mais à ses membres (sans aucune exception) qu'il revient de s'engager à plein dans le combat politique pour un monde meilleur.

4/- Fonction critique de la foi

Cette affirmation ne condamne cependant pas l'église à un "apolitisme" passif qui favoriserait en fait l'ordre établi. Si l'annonce du royaume ne constitue pas en elle-même un programme politique, elle n'en fournit pas moins un critère de jugement. Les exigences de la foi sont et seront toujours un ferment critique à l'égard des réalisations politiques. La plénitude du royaume qu'elle annonce sera toujours au-delà des réalisations, même les plus séduisantes et encourageantes.
A certaine époque les chrétiens en ont conclu qu'ils ne devaient ni prendre ni exercer le pouvoir; que le pouvoir, en soi, comportait des pesanteurs telles qu'il les entraînerait à trahir leur foi. Ils n'avaient pas complètement tort, mais ils n'avaient pas non plus raison. L'évangile ne leur demande pas de renoncer à l'exercice du pouvoir, mais il demande à tous les pouvoirs de se soumettre à la critique de sosn esprit. Rien n'est pire qu'un chrétien au pouvoir qui croit incarner l'esprit !


5/- Virulence politique de la fête

Par ses fêtes aussi, l'église échappe encore à un apolitisme passif. Dans la mesure où sa célébration de l'eucharistie est authentique prophétie du monde nouveau, dans la mesure où tous ceux qui célèbrent prennent du recul par rapport à leur situation habituelle, dans la mesure où elle célèbre de vraies fêtes, l'église réveille chez tous ses membres les ferments de la contestation.
Ils se croyaient enchaïnés par la fatalité à certains esclavages, et voici qu'ils entrevoient que cet ordre des choses n'est pas inéluctable. Ils acceptaient avec résignation la société telle qu'elle leur est imposée, et voici que l'imagination créatrice, réveillée par la célébration de l'utopie, leur révèle que d'autres schémas de société sont possibles. Ils se laissaient aplatir dans une vie unidimensionnelle au rythme du boulot-métro-dodo, et voici qu'ils prennent conscience d'autres dimensions infiniment plus exaltantes de la vie. Ils ne sont pas faits pour tuer le temps, mais pour vivre. Non pour se recroqueviller sur eux-mêmes, sur leur petite famille, leur maigne patrimoine, mais pour aimer. Aimer, se donner, recevoir, dans un amour à la dimension du monde.
La fête peut être un anesthésique si elle n'est qu'une évasion. Elle peut auss être ferment de révolution si elle réveille à la fois la conscience du possible, du non encore réalisé, et l'imagination créatrice pour l'explorer.
Ce n'est pas un hasard si la fête de Pâques était souvent suivie de rébellions politiques dans l'Israël soumis à l'occupation étrangère. Les fêtes de l'église ne sont aujourd'hui si peu ferment de renouveau politique, que parce qu'elles ne sont vraiment ni l'annonce percutante, ni la prophétie lumineuse d'un monde nouveau.

6/- Pesanteurs de l'église-institution

Le rassemblement d'église, en tant que tel, n'a donc pas un programme politique à proposer, en dépit de l'impact politique de la foi qu'il proclame et de la virulence révolutionnaire de ses fêtes. Il ne peut cependant pas éviter totalement un certain nombre d'infrastructures pour son auto-fonctionnement, et, qu'il le veuille ou non, elles représentent une réalité politique.
L'idéal serait, bien sûr, que ces infra-structures soent réduites au minimum. Depuis 1870, il est devenu clair que l'église n'a pas besoin des Etats pontificaux pour vivre. Elle n'a pas non plus besoin de la Cité du Vatican. Elle pourrait aussi s'alléger de bien des institutions et de bien des propriétés, qui, peut-être justifiées en d'autres temps par les suppléances que l'église exerçait pour pallier les carences de la société, sont aujourd'hui un poids lourd à traîner.
Dans certains pays, comme la France, la séparation de l'église et de l'état, en dépit des lamentations de presque tous les chrétiens d'alors, a représenté une véritable libération. Encore plus pour l'église que pour l'état. Si nous n'avons plus à souffrir de concordats qui, sous prétexte de la protéger, paralysent la vie de l'église dans des pays comme l'Espagne ou l'Italie, nous portons encore le poids de trop d'institutions chrétiennes. A commencer par celui d'un corps de permanents qui constituent le "clergé", beaucoup trop lourd. Plus l'église comporte un establishment, plus elle est liée par solidarité à l'establishment social et politique des pays où elle est. Plus aussi son poids joue en faveur d'un conservatisme bien souvent contraire à l'exigence politique de la foi qu'elle continue de proclamer mais qui sonne désormais faux, étant trop évidemment en contradiction avec l'institution supposée la servir.
Plus les infrastructures de l'église s'allègent, plus elle utilise les réseaux de communication que la ville met à sa disposition comme à celle des autres associations de citoyens, et plus elle redevient transparente au message qu'elle a pour mission d'annoncer. L'idéal serait une église sans aucun local propre, sans aucun permanent à plein temps, rassemblant dans les maisons-du-peuple de la ville des fidèles que leur foi en Jésus réunit autour des ministres de l'unité que l'on serait d'autant moins tenté d'identifier à l'église qu'ils garderaient l'autonomie de leur vie domestique, professionnelle et politique.
Tant que le mot "église" désignera un ensemble de propriétés terriennes, de bâtiments, de fonctionnaires et d'institutions plus ou moins charitables, avant de désigner la communion de tous ceux qui espèrent croire en Jésus de Nazareth, il sera difficile que l'église n'apparaisse pas coupable de duplicité: révolutionnaire par l'exigence critique de ses principes et réactionnaire par le jeu inéluctable des solidarités de ses possessions et de ses institutions. Il lui faudra de nouveau passer par la purification du désert. Mieux vaudrait qu'elle le fasse librement plutôt que de se le voir imposer par quelque Cyrus ennemi de l'église mais cependant messager de Dieu.

Bernard Besret, Clefs pour une nouvelle église, Seghers, 1971, pp 207 à 214.